TRAJECTOIRES DE COLLISION (Alain Lasverne)

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D’un côté, on a Monsieur le Maire de la commune fictive de La Ferté sur Creil. Il est avec les Social Verts (extrême centre cocardier). Déjà adipeux, toujours compromis, simili-démocrate, directif effectif, Monsieur le Maire en est à s’installer tout fraîchement aux affaires. Il est le champion calme et bien coiffé de la fin des idéologies. En compagnie de ses subalternes, il cultive la saine nostalgie pragmatico-ordinaire. Celle qui fait agir mécaniquement et posément d’avoir tant renoncé à se donner pulsionnellement et programmatiquement.

Oh, on ne comptait ni en euros, ni en milliers à ce moment-là, songe le Maire. L’Adjoint se tait, le regard étrangement apaisé, brillant, fixe. On comptait les adhérents et les encouragements qu’on se donnait dans les soirées. On était une poignée à survivre dans la France écrasée par le socialo-bolchevisme et l’enfer des multinationales, la techno-science arrachant nos racines, brisant notre destinée de peuple millénaire. Moitié droite raide, moitié rétro-climatiques, moitié telluriques. On était jeunes, sûrs et sanguins. Vivants. Dans l’idéal, dans l’honneur. Glorieusement vivants. Les idées, on les aimait courtes et carrées. On préparait surtout les descentes sur les hordes de gauchos affairés à pleurer pour la sécurité climatique des métèques. On multipliait les graffitis sur les foyers de tous ces allogènes qui venaient insulter nos racines celtiques. On baisait peu, nos coups de poings s’affûtaient. On baisait peu, on virait horde. Le parti ne pouvait que naître, canal latéral au chaos que nous voulions en espérant un leader, une direction.

De l’autre côté, on a Sophie. Citoyenne ordinaire et prolétaire tertiarisée de la commune de La Ferté sur Creil. Mère en voie de devenir monoparentale. Ça vient tout juste de péter de partout. Il ne lui reste que son fils (Julien) et sa copine (Sandrine). Elle est en conflit subit avec un mari qui n’a certainement pas pris le tournant du post-modernisme. Brutal, torgnoleur, imprévisible. L’ambiance est panique, le contexte est chaloupeux. Il faut se tirer de la nasse. Et quand la nasse c’est amplement soi-même, bonjour les complications cauchemardesques.

S’il te plaît Sandrine, ne questionne pas, ne réfléchit pas. Viens, s’il te plaît. Je t’expliquerai, viens vite! Devant la mairie. Je serai avec Julien. Vite, s’il te plaît. Sandrine vient. Refuge. Sandrine va coucher Julien et Sophie pleure. Sandrine parle à Julien qui ne peut pas dormir, lui raconte ce qu’il faut raconter. Il se recouche, s’endort très vite. Elles vont à la cuisine. Sandrine lui donne à boire, puis un cachet. Sophie se couche, s’endort en pleurant. Le lendemain, Sandrine rentre du travail, la fait manger, repart. Sophie pleure. Sandrine revient au soir. Son mari a la garde de leurs deux filles pour la semaine entière – ils ont décidé comme ça. Une semaine chaque, modulable. Sauf qu’on est plutôt à trois pour elle contre une pour lui. Mais bon, hein, je vais pas me plaindre, y en a qui disparaissent avec ton gosse. Disparus, comme morts. Sophie se plaint pour deux. Sophie bredouille, Sophie gémit et hurle à la mort nécessaire du porc. Une semaine pour refroidir.

Et au centre (car centre, il y aura) on a l’espace tellement citadin et si peu civique. L’entonnoir de rencontre qui contextualisera la percussion des trajectoires. Un Maire veut paraître vif et effectif au sommet tout frais d’une administration vieille-nouvelle et toujours grippé. Une monoparentale tabassée, ultime réfugiée intra-territoriale s’il en est, a besoin d’urgence d’un appartement pour elle et son enfant. Un refuge qui soit autre chose qu’un molasson monceau de feuilletés d’arnaques. Et elle fera tout ce qu’il faut… oui, tout mais… le fera t’elle? Faudra voir. Faudra aller y voir. Et, cyber-modernité oblige, c’est cerné(e) de traîtres et d’espions qu’il faudra aller y voir. Dont actes. Dont… trajectoires de collision.

Le style de Lasverne est envoûtant. C’est plus qu’un style, c’est un ton. Le ton d’un temps. Le ton de notre temps. Il n’y a plus rien à attendre. Le texte est une eau dormante parce que notre condition politique ordinaire est un cloaque. Un marécage collectif purulent et mollement pétaradant de bulles gazeuses, odoriférantes limpido-cryptiques et cyniques. La schizophrénie apathique menace. Elle est déjà solidement installée, en fait. Le mou enveloppe le tout. Par moments, les phrases n’ont plus de verbe parce que plus d’action. Juste de l’inaction. Pis: de la désaction. Une inaction désaxée. Hors axe. Mais tranquille, hein, ronron, ouateuse, vénale, ordinaire, tertiaire. En gros une saloperie de petite existence en hiérarchie sociale de merde et qui va pas chipoter pour bien nous faire comprendre qu’elle en est une (de petite existence en hiérarchie sociale de merde). Lire. Lire comme on vit. Et, si possible, laisser le plaisir au vestiaire. Il n’y est pas. Cela ne s’amuse pas. Ne jubile pas. Ni ne jouit. La France profonde est flasque et distendue. Son Histoire est irréversiblement agglutinée en grumeaux crissants et insignifiants sur les pages bruissantes d’un petit journal jaune. Et comme l’Histoire de France c’est l’Histoire du Monde… il va falloir à la fois manœuvrer lapidaire et assumer acide.

Une jolie menue fleur littéraire bien vive et bien vénéneuse vient d’éclore sur le lit croupissant et fétide de la pourriture ordinaire de nos petites vies mesquines, minables et avachies. À lire. À vivre.

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Alain Lasverne, Trajectoires de collision, Montréal, ÉLP éditeur, 2016, formats ePub ou PDF.

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