De la paranoïa — ou pour en finir avec la psycho-pop (par Michèle Baly)

            «Il est permis de violer lhistoire, à condition de lui faire un enfant.»

                                                                                                Alexandre DUMAS

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Il est aberrant de constater combien sont nombreux les lieux communs. Par exemple, combien de fois avons-nous ouï: «Nous vivons à l’ère la plus violente de l’Histoire»? Serait-ce dire que les cirques romains et la Sainte Inquisition étaient des modèles de douceur? Ces erreurs de raisonnement ressemblent à celles de Rousseau, qui, en prétendant que l’être humain est fondamentalement bon et que c’est la société qui le corrompt, ignorait les us anthropophages de l’Homo Erectus. Serait-ce pour nous rassurer que nous clamons de telles inepties? Je pense que l’esprit analytique se perd…

Parmi toutes les idées préconçues dont nous sommes saturées et auxquelles nous ajoutons foi, il en existe une qui s’avère particulièrement dangereuse. En effet, plusieurs d’entre nous ont tendance à prendre pour acquis la véracité d’un postulat qui voudrait que la majorité des gens soient névrosés. N’osant remettre en question cette assertion psychosociale, un quidam se sent donc normal s’il souffre d’un délire névrotique mineur. (Ce qui, en soit, est plutôt contradictoire puisque une des caractéristiques du névrosé moyen est précisément de se savoir anormal…)

Pourtant, si nous nous livrons à une étude un tant soit peu approfondie des croyances humaines, nous nous apercevons rapidement que la paranoïa remporte haut la main la palme de la popularité pathologique. Cela est un fait observable. D’ailleurs, l’émergence de cette maladie ne date pas d’hier. Mais avant de nous lancer dans une analyse historique et anthropologique, définissons d’abord ce qu’est que le delirium paranoïde.

Si vous me le permettez, je vulgariserai ici les propos de l’éminent docteur Sigmund Freud. (Si vous ne me le permettez pas, passez au paragraphe suivant ou cessez votre lecture, à votre convenance). Dans son traité intitulé Psychoses, Névroses et Perversions, le psychanalyste tente d’expliciter les pulsions inconscientes qui amènent le (la) malade à sombrer dans les fantasmes morbides de type paranoïde. En premier lieu, il est à noter que le (la) paranoïaque est d’abord et avant tout un être narcissique. Mais qu’est-ce au juste qu’un être narcissique? Eh bien c’est un homme ou une femme qui entretient inconsciemment des fantasmes homosexuels. Étant donné que le surmoi de cet être ne parvient pas à assumer ces penchants, il actualisera ses pulsions en les retournant vers lui-même. Par exemple, si madame X réprouve son attirance envers une personne du même sexe, elle l’extériorisera en s’éprenant d’elle-même, puisqu’elle est inéluctablement de sexe identique. Vous me suivez? Bien! Nous venons d’identifier ce qui définit le narcissisme d’un point de vue psychanalytique. Nous pouvons donc passer aux troubles paranoïdes. Étant éperdument éprise d’elle-même, notre madame X en viendra vite à projeter sur tous ses pairs cet amour. Autrement dit, elle croira dur comme fer que tous ses congénères partagent avec elle cet intérêt passionné qu’elle se porte. De cette conviction, notre madame X déduira que ses pairs sont tous jaloux du fait qu’elle seule se possède. Et de cette déduction, elle conclura que tous ses semblables pourraient, par envie, être tentés de lui nuire ou de lui faire du mal. Voici ce qu’est la paranoïa. Enfin, selon mon interprétation de Freud, qui est sans nul doute lacunaire, je suis bien contrainte de l’admettre. Cela ne m’empêchera toutefois pas d’hypothéticodéduire sur des bases douteuses, à l’instar de mon prédécesseur, auteur de multiples essais et fondateur de la psychanalyse.

Or, ma thématique est la suivante: puisque les êtres humains sont inhibés par la religion ou les contraintes sociales, ils n’osent envisager le fait qu’ils ont peut-être des désirs sexuels autres que ceux qui leur ont été présentés comme étant «moralement acceptable». De ce fait, ils en viennent à adopter un comportement narcissique (à l’adolescence) qui dégénère ensuite en délire paranoïaque (à l’âge adulte).

Cette progression pathologique en est une qui est facilement observable dans l’histoire de l’humanité. Je diviserai donc mon étude en trois point cruciaux, soient le narcissisme, la projection et l’angoisse de persécution.

Mais tout d’abord, laissez-moi seulement ouvrir une petite parenthèse afin de porter un détail à votre attention: à l’époque hellénique, (ère où les mœurs sexuelles étaient beaucoup plus libres), l’être humain était très conscient de l’importance relative qu’il occupait au sein de l’univers. L’adage de Delphes, le «Gnôthi seauton» de Socrate, signifiait à l’origine que l’Homme (l’être civilisé) devait se situer quelque part au milieu, entre la bête et le dieu. À cette ère, donc, le pronostic de paranoïa était presque inexistant. Toutefois, nous observons que plusieurs citoyens souffraient de dérèglements d’humeurs.  À la base, il en existait quatre: la bile jaune, la bile noire, le sang et le flegme. Les citoyennes, elles, avaient la maladie de l’utérus vagabond. Mais je m’écarte du sujet.Trêve de tergiversations, revenons à nos moutons (qui, eux, auraient raison de se prétendre névrosés).

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Phase I: Le Narcissisme

Les croyances géocentriques de l’ère médiévale s’avèrent fort éloquentes, pour peu qu’on sache les analyser adéquatement. De toute évidence, il s’agit d’une sublimation des complexes de supériorité de la populace. Néanmoins, cette théorie nombriliste comporte une prémisse implicite plutôt charmante dans sa candeur. L’être humain naissant, évoluant et mourant sur la Terre, il semble évident que tout ce qui existe dans l’univers doit tourner autour de cette planète.

L’Homme, persuadé qu’il était de prédominer sur tout ce qui existait dans le cosmos, ne pouvait admettre un instant que des astres inanimés ne se soumettent pas au magnétisme de la planète sur laquelle il vivait. Nonobstant le fait qu’il croyait à une certaine influence mystique de la lune, l’être médiéval moyen n’aurait jamais osé croire en une folle théorie héliocentrique. Comment? Lui? Chef d’œuvre de la création? Tournant avec sa planète et parmi huit autres autour d’une grosse étoile? Il fallait être complètement hérétique pour soutenir un tel point de vue! Tout être rationnel savait bien que la Terre, du fait qu’elle était la patrie de l’Homme, agissait sur toute chose comme un aimant. Remettre cela en question, c’était pire  encore que de douter du fait établi que la création du monde se soit fait en une semaine, ou encore de refuser d’admettre que la femme soit née de la côte d’Adam.

Ainsi penseraient, encore plus tard, les contemporains de Copernic et de Galilée. Et tout comme le psychotique, qui ne saurait douter un instant de la validité de son raisonnement logique et qui serait plutôt enclin à trouver le psychologue plus dément que lui-même, ces êtres persécutaient avec ferveur l’esprit scientifique au nom de la foi catholique (qui, somme toute, peut aussi être reliée à la paranoïa).  On fit donc abjurer les «illuminés», les obligeant ainsi à se soumettre à la norme d’alors.

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Phase II: La projection

Toutefois, l’Homme dut se rendre à l’évidence et finir par admettre qu’il n’était pas au centre de l’univers et que le système planétaire n’était nullement mobilisé par sa présence sur la Terre. De toute évidence, il ne pouvait renoncer à une telle source de valorisation sans la remplacer in imidio par une autre. C’est alors que l’astrologie atteint son apogée. Soit, l’énergie vitale des humains n’exerçait pas d’influence sur le mouvement des planètes. Alors ce devait être l’inverse. On se pencha conséquemment sur l’étude des constellations et l’on établit une pseudo-science qui avait pour fonction de prédire la destinée des vivants selon leur date de naissance.

Pour peu qu’on approfondissait les recherches astrologiques, on découvrit que l’on pouvait même l’utiliser afin de déterminer la personnalité des gens. Ces analyses étaient tout à fait fascinantes puisqu’elles permirent de constater qu’il existait de par le vaste monde douze personnalités typiques. Les relations s’en trouvèrent simplifiées de façon notable. On savait, par exemple, ce qui résulterait inéluctablement d’une union entre un signe de feu et un signe d’eau. Les rapports interpersonnels n’étaient pas plus compliquées qu’une partie de roche-papier-ciseaux. Et nul n’avait plus besoin de la philosophie, mis à part des originaux comme Descartes. C’était un enseignement obscur qui, au bout du compte, n’engendrait que de ténébreux questionnements insolubles. Car on avait beau être en plein siècle des Lumières, n’empêche que c’était plus souvent pour ses théories sur l’androgyne que pour sa république qu’on citait Platon.C’était d’un tel romantisme! De plus, en approfondissant trop longuement des raisonnements archaïques du genre «Si tu sais que tu ne sais rien…» ou encore «Je n’étais ni ne serai…», on  risquait soit de se retrouver à la Bicêtre, soit à la Salpetrière. Alors si on préférait continuer à se saupoudrer d’arsenic plutôt que d’aller patauger dans les eaux excrémentielles de la Seine qui, au printemps, submergeaient les cellules de ces deux asiles précédemment nommés, valait mieux croire en l’astrologie et ne pas trop se questionner sur le reste.

Ce qui est fascinant, c’est de constater à quel point la foi en une destinée toute tracée dans la voûte céleste était tenace puisque aujourd’hui encore, nous trouvons aisément plusieurs adeptes de ce dogme parmi nos contemporains.

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Phase III: L’angoisse de persécution

Qu’arrive-t-il donc au vingtième siècle? Eh bien, l’absurdité humaine prend son essor. L’Homme, oubliant qu’il a lui-même baptisé la quatrième planète du système solaire du nom du dieu grec de la brutalité au combat, retrace l’étymologie du nom «Mars» et se met à craindre un éventuel envahisseur extra-terrestre. Les étrangers venus d’une autre planète semblent désormais terroriser l’Homo sapiens sapiens. L’Homme qui sait qu’il sait… Il gagnerait sans doute à savoir qu’il ne sait rien, ce tétrapode du dévonien.

Le pullulement de sectes et la popularité de la littérature de science-fiction démontrent assez bien l’influence de cette phobie. Bien sûr, une approche dubitative de la problématique extra-terrestre ne peut qu’être saine. Après tout, qui sommes-nous pour nous croire seuls dans tout l’univers intersidéral?  Aussi bien retourner aux croyances géocentriques! Toutefois, agir en fonction d’une attaque extra-terrestre imminente relève clairement de la psychose.

J’aimerais maintenant vous proposer, chers lecteurs et lectrices, une brève énumération de certains comportements pathologiques. Oh! Cette liste ne se veut pas exhaustive, seulement je crois qu’elle peut constituer un outil valable permettant aux plus avisés d’entre vous de discerner le degré et le pronostic du delirium paranoïde de votre entourage. Qui sait, peut-être êtes-vous vous-même un paranoïaque?

Il est possible d’utiliser le répertoire suivant en tant que questionnaire afin d’évaluer la manifestation du syndrome chez vous et vos pairs (ou impairs, selon que vous êtes ou non atteints). Une telle utilisation de la nomenclature ci-jointe requiert toutefois une honnêteté à toute épreuve. Or, il appert qu’une telle franchise est une rare denrée. Comme le disait judicieusement François de La Rochefoucauld: «Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu’enfin, nous nous déguisons à nous-mêmes.» Toujours est-il qu’afin d’aider ceux et celles qui voudraient se livrer à une telle entreprise, je diviserai mon inventaire en cinq différents points.

  1. Les évidences

Il va de soi que tous les xénophobes, homophobes, misogynes et misanthropes présentent un degré élevé de paranoïa. Ils sont en fait si mésadaptés socialement qu’il serait souhaitable que les extra-terrestres hallucinés par les paranoïaques moyens se concrétisent et les neutralisent avec leurs pistolets-laser.

  1. La majorité

Combien d’entre vous  n’ont-ils jamais, lorsqu’ils étaient enfants, évité de marcher sur les fissures du trottoir dans le but de réaliser un souhait? Combien encore peuvent se targuer de ne pas avoir marché une seule fois sur l’ombre d’un de ses compagnons de jeu en pensant ainsi lui faire mal?  Rassérénez-vous: il ne s’agit là que de manifestations bénignes. Ces comportements prouvent que vous faites partie de la normalité légèrement paranoïde.

  1. Les citadins

Comme les études sociologiques l’ont démontré, plus on s’approche des grands centres urbains, plus le pronostic de la maladie mentale augmente. Aussi est-il peu recommandé de regarder trop longuement un citadin ou, pire encore, de lui sourire et de lui adresser la parole. Bien que vous ne nourrissiez aucune intention malveillante à son endroit, votre attitude sera perçue comme une agression. Si vous désirez vous fondre dans la foule, vous devez penser en termes de territorialité.  N’entrez en contact qu’avec les membres de votre tribu. Et puis soyez conséquents: si vous souhaitez faire une syncope ou une crise d’apoplexie, allez en milieu rural!

  1. Les adeptes de proverbes

Parmi les adages les plus en vogue, il en existe certains qui semblent avoir pour mission de prôner une attitude modérément paranoïaque. En voici donc quelques uns:

«A beau mentir qui vient de loin»

Suggère qu’un comportement xénophobe peut nous éviter bien des tracas. Traiter en mythomane quiconque n’est pas du terroir, considérer ses allégations comme des fadaises. Voilà l’idéologie véhiculée.

«Chat échaudé craint l’eau froide»

Jolie métaphore pour justifier un comportement pathologiquement méfiant. Une mauvaise expérience nous octroierait le droit de nous replier sur nous-mêmes.

«Méfiance est mère de sûreté»

En voilà une qui fait carrément l’éloge de la paranoïa, la plaçant comme valeur suprême. L’art de transformer le négatif en positif.  Parménide en serait subjugué.

«L’enfer est pavé de bonnes intentions»

Non seulement faut-il se défier de ceux qui nourrissent de sombres projets, mais également de ceux qui embrassent des activités philanthropiques. Et puis quoi encore?

«L’habit ne fait pas le moine»

L’uniforme ne garantie pas la compétence. J’irai donc consulter un policier pour mes migraines et déclarer une agression au facteur? On nage dans l’absurdité, ici.

«Il n’est pire eau que l’eau qui dort»

Oui, bien sûr, les journaux sont remplis d’articles relatant les méfaits des comateux.

«Les murs ont des oreilles»

Ce proverbe-ci démontre qu’il n’est pas jugé malsain de considérer que des objets inanimés possèdent le sens de l’ouïe. Pourtant, celui ou celle qui dit entendre un voix divine s’adressant à lui et provenant du système de ventilation est trouvé schizophrène. Quelqu’un peut-il m’expliquer la logique de cette adéquation?

«La nuit, tous les chats sont gris»

Comme si on n’était pas suffisamment sur nos gardes avec les sept proverbes précédents! Maintenant, il faut redouter quiconque après la tombée du jour.

«Un homme averti en vaut deux»

Comment interpréter celui-ci?  Revient-il à dire qu’un homme avisé du danger souffre de dédoublement de personnalité? Si oui, alors ce dicton mérite d’être pris en considération…

  1. Ceux qui ont la pensée magique

Vous arrivez à ce point-ci de votre lecture et vous partagez tout à fait l’opinion de l’auteur. (Non, je n’essaie d’hypnotiser personne, je tente seulement de m’adresser à ceux qui se sentiraient très interpellés par mon texte). Vous vous dites: «Quel être éclairé!  Nous avons en toutes choses les mêmes points de vues. Nous sommes donc parmi les rarissimes sains d’esprit de cette société!»

Eh bien cessez toute jubilation trop hâtive! Soyons sérieux: comment pouvez-vous être d’avis qu’il soit sain de se penser le seul être lucide parmi une horde de paranoïaques? Si vous adhérez avec trop d’enthousiasme aux préceptes de mon enseignement, c’est indubitablement que vous êtes déséquilibrés. Mais peu importe, au bout du compte, car comme le disait La Rochefoucauld (Eh oui, que voulez-vous, encore lui!): «Celui qui n’est jamais fou n’est pas si sage qu’il le croit.»

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