Le bourreau de travail (par Michèle Baly)

Mardi matin, 5 heures 54 minutes, je rencontre monsieur Prosper Vigny (pseudonyme) dans un café. J’ai dû me lever tôt pour pouvoir le rencontrer, car il travaille de nuit. Je veux bien me montrer conciliant, mais pas débonnaire: je l’attends depuis maintenant cinquante-quatre minutes. Ça aurait été tout autre que lui, il y a longtemps que je serais parti, mais les bourreaux de travail, ça ne court pas les rues. Beaucoup se targuent du titre, mais c’est souvent par ignorance de sa signification exacte. Il arrive enfin, apparemment exténué. Il me salue, commande un café et allume une cigarette. Je peux donc commencer l’entrevue:

«Monsieur Vigny, qu’est-ce qui vous a incité à devenir un bourreau de travail?»

«Eh bien comme plusieurs d’entre nous, j’ai toujours détesté le travail. Déjà, quand j’étais petit et que ma mère me disait de faire mon lit ou de ranger ma chambre, je rageais. C’est dès mon plus jeune âge que j’ai été séduit par l’idée qu’un jour, lorsque je serais grand, je pourrais torturer le travail.»

«Et vos parents vous encourageaient-ils à poursuivre dans cette avenue?»

«Ah non! Je ne l’ai pas eu facile, vous savez! Mon père était un artiste chômeur qui aurait bien aimé avoir une situation stable. Il admirait les salariés. Ma mère, elle, était féministe. Ce n’est pas à une militante pour l’égalité des droits de la femme sur le marché de l’emploi qu’il faut parler de massacrer l’ouvrage! »

«Leur opposition ne vous a pas empêché de poursuivre des études ès supplicium.»

«Je leur laissais toutefois croire que j’étudiais en musicologie. Arrivé à la maison, je m’enfermais dans mon laboratoire et je faisais tonitruer Wagner sur ma chaîne stéréo, ce qui avait pour double fonction de m’exciter et de couvrir les cris de mes victimes.»

«Ils ne se sont jamais aperçus de rien?»

«Hélas! Je martyrisais sans relâche et je m’épuisais à cette tâche, ce qui fit que je me montrai moins vigilant. J’omis un jour de disposer des restes d’une brosse à dent qu’un dentiste exaspéré m’avait confiée. Ce fût ma mère qui découvrit le cadavre. J’en avais brûlé les poils (j’étais un novice, à cette époque, actuellement, j’utilise toujours les bains d’acide pour cette tâche). Ma mère cria, puis, s’évanouit. Je crus d’abord que c’était la brosse à dent, que j’avais sans doute mal tuée, qui gémissait. Je me précipitai dans le laboratoire pour découvrir ma maman qui gisait sur le sol.»

«Quel spectacle émouvant ce devait être!»

«Je suis un grand sensible, vous savez, et la voir ainsi me fendit le cœur. Ma tristesse et mes remords ne l’empêchèrent toutefois pas de me répudier. Ce fût le premier d’une longue série de rejets qui menèrent à mon ostracisme.»

«Les gens se montrent-ils tous si stigmatisants envers vous et votre profession?»

«Vous savez, La Rochefoucauld affirmait que nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres, qu’à la fin, nous nous déguisons à nous-mêmes. Les gens, en général, ne s’avouent pas leur haine du labeur. Comme il faut travailler pour vivre, les gens se font croire qu’ils aiment ça. Ils font appel à mes services dans la plus complète confidentialité et rentrent le lendemain au boulot en fredonnant un air gai, comme s’ils avaient toujours adoré ce qu’ils font, faisant abstraction de l’aspect abject de leurs ouvrages.»

«Mais vous travaillez aussi, vous.»

«Moi ? Non. J’ai un tel enthousiasme pour ce que je fais que le terme qu’il convient d’utiliser est passion et non pas tâche.»

«Vous avez cité La Rochefoucauld, puis-je me permettre de vous répliquer que Félix Leclerc, lui, était d’avis que la meilleure façon de tuer un homme, c’est de le payer à ne rien faire?»

«Et moi je répondrais à Félix Leclerc, s’il était encore en vie, que ce n’est pas parmi les fonctionnaires municipaux, mais parmi les psychologues, les professeurs et les dentistes que la prédominance de dépression augmente.»

«Vous êtes arrivé, tout à l’heure, complètement éreinté. Puis-je vous demander d’où vous reveniez?»

«Je remplissais le contrat d’un jardinier. Les ciseaux, les sécateurs, la pelle et les gants ne m’ont pas résisté très longtemps, mais le râteau, par contre, était plutôt opiniâtre. Je pensais me contenter de le faire rouiller, mais il m’a mis dans une telle colère que finalement, je lui ai arraché les dents une à une et je lui ai brûlé le manche.»

À ce moment, je remarquai, dans la pénombre du café, le visage lacéré de Prosper.

«Il s’est défendu»

«Ce sont les risques du métier : tomber sur un coriace. Vous savez, il n’y a pas de Commission de Santé et Sécurité au Travail qui existe pour ma profession.»

«C’est dommage!»

«Oh! Ce sont des cas rarissimes, à vrai dire. Et puis, mon désir de vengeance est toujours assouvi. C’est tout de même réjouissant.»

«Vous êtes au courant de l’entrée en vigueur de la SPT?»

Prosper se rembrunit.

«La Société Protectrice du Travail? Oui, je sais. Une bande d’illuminés, si vous voulez mon avis.»

«N’empêche que vous allez devoir devenir chômeur, comme votre père.»

Prosper me fusille du regard. Bien qu’il voue un haine inextinguible au labeur, il ne semble pas être prêt pour la trivialité d’une existence oisive rémunérée.

«Qu’est-ce qui m’empêcherait alors de devenir bourreau à gages?»

«J’aurais peut-être un petit contrat pour vous. Pas un supplice intenable, mais seulement le service de base. Faire verser une ou deux larmes à mon matériel, c’est tout.»

«Vous commencez à ne plus apprécier le métier de journalisme?»

«Oh! Non! J’adore! Je veux simplement me venger d’avoir eu à me lever si tôt ce matin.»

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