Galvaudage (par Michèle Baly)

Ah! L’amour, l’amour, toujours l’amour! Un des seuls domaines dans lequel il nous est reconnu des compétences à nous les femmes, depuis la mythologie grecque à aujourd’hui en passant par l’ère des troubadours.

Ce doit bien être notre lot puisque nous ne sommes rien si nous ne sommes chéries d’un homme qui, lui, sait être quelqu’un même s’il est seul! Combien de fois, plongée dans un roman de Dostoïevski ou un recueil de nouvelles d’Edgar Allan Poe me suis-je faite abordée par la question rituelle:

«Alors, on lit un petit roman à l’eau de rose?»

C’est donc en connaissance de cause que j’aborderai cette thématique, connaissance inhérente à mon genre. Intrinsèquement insecte à mon sexe. Science qui m’est infuse.

Trêve de tergiversations, donc, et entrons sans plus tarder dans le vif du sujet. Quel thème universellement prisé que le sentiment amoureux! Récemment, une comédie musicale dans laquelle on faisait rimer «amour» avec «toujours» a reçu un énorme succès. Pourtant, entendons-nous, il ne s’agit pas là de la rime la plus originale qui soit. C’est donc dire que «je t’êêême» fait partie des formules rituelles qui ne connaissent jamais de baisse de popularité, comme «Bonne fête!» «Mes condoléances!» ou «Prompt rétablissement!» Il en existe en effet beaucoup d’autres, qui, pour être moins officielles, n’en sont pas moins prisées. Par exemple, il y a la catégorie des évidences. «Tu sembles fatigué», quand la personne a passé une nuit blanche. Ce qui est étrange avec celle-ci, c’est que même si la personne qui reçoit cette déclaration n’a qu’une seule envie (en l’occurrence celle de hurler assez fort pour engendrer chez l’interlocuteur un traumatisme le condamnant à plusieurs nuits de cauchemar et, conséquemment, à se faire dire qu’il semble lui aussi fatigué) cette formule demeure toujours aussi utilisée. Serait-ce dire que notre bienséance hypocrite nous contraint à subir les insipidités d’autrui? Maintenant dans le genre «je n’ai rien à dire mais il faut que je parle», il y a la fameuse affirmation des salons funéraires: «Il est si bien maquillé qu’on le croirait encore vivant». Vous ne l’avez jamais entendue? Il y a alors fort à parier que vous avez ouï quelque incongruité analogue. Ce qui m’intrigue le plus, dans ces situations caricaturales, c’est les questions philosophiques que doivent avoir les enfants à qui l’on ordonne de ne pas bouger, pas jouer, pas courir, avoir l’air triste et offrir ses sympathies. «Ah, c’est ça être un adulte! doivent-ils cogiter. Il s’agit de ne pas être naturel et de prononcer sempiternellement la même formule pour enfin récolter l’approbation sociale.» Comme ils doivent avoir hâte de grandir!

Mais revenons-en à nos moutons. «Je t’êêême». Quels mots sublimes! «Je t’aime mon amour», «Je t’aime maman», «Je t’aime, mon chien.» Aimer ou ne pas aimer, telle est la question. J’aime donc je suis. Aime-toi toi-même. Et caetera. Existe-t-il des termes plus exquis? Peut-on se lasser de les entendre?

Eh bien OUI! Moi, toute femme que je suis, toute romantique innée que je suis censée être, je suis écœurée de ces mièvreries nauséabondes! Et qu’on ne m’accuse pas de faire ma précieuse! Je n’exige pas qu’on me serve des alexandrins, ni même une formule surréaliste telle que «La Terre est bleue comme une orange», je demande seulement qu’on s’abstienne de prononcer ces mots assommants! Voici, en échange, une liste d’expressions qui, sans être nécessairement plus rares, sont, à mon humble avis, plus éloquentes:

Prévenant: -Je ne veux pas que tu aies froid.

Attachant: -Reste encore un petit moment.

Gourmand: -Veux-tu un morceau de mon gâteau au chocolat?

Rayonnant: -Tu me fais rire.

Fervent: -Je te prise.

Dément: -Ma lubie à moi, c’est toi.

Admirant: -Tu es bizarre.

Souciant: -Qu’est-ce qui te ferait plaisir?

Savant: -Tu génères ma dopamine.

Plagiant: -Va, je ne te hais point!

Nous pouvons aussi emprunter aux autres langues. To like, to love, querrer, amar, 사랑, 爱, влюбленность, Lieben, amare, het houden van. Et même établir un gradation sentimentale suivant l’appréciation personnelle que nous avons de ces différents pays.

Or, il appert que, selon un autre lieu commun, les hommes ne savent pas communiquer. Pour pallier à ces lacunes, je rappelle qu’il ne faut pas sous-estimer la valeur d’un bon massage. En ce qui me concerne, je pardonnerais le laconisme de quiconque me masserait quotidiennement et gratuitement.

***

Voilà que je me relis et que je constate que je concède. Enfin, je suis moi-même en couple, comment pourrais-je exprimer la hargne que je nourris envers les fades litanies amoureuses? Ne devrais-je pas rêvasser innocemment plutôt que de rédiger ce texte satirique?

C’est que, voyez-vous, sitôt me prend la velléité de faire comme mes semblables et d’employer ces expressions dont nous sommes saturés, je pense à ce que la société de consommation fait de ce besoin du bloc C de la pyramide de Maslow. Pour être aimé, il ne faut ni être trop gros, ni trop petit, ni trop ridé, ni trop grisonnant, ni faire de la cellulite, ni sécréter des comédons, ni avoir de pellicules. Surtout, il ne faut pas être trop profond, car alors, on risquerait de remettre en question les futilités précédemment énumérées et tout ce beau capitalisme s’effondrerait.

Devrais-je m’acheter un livre de psychologie populaire afin de préserver mon couple du danger? Le mariage s’avèrerait-il utile? Suis-je une de ces mythiques misandres sanguinaires à qui mon amoureux ne survivra point? Quelle serait l’attitude idéale à adopter pour ne point être marginalisée tout en évitant de me conformer sans conviction à un rôle qui ne me sied point?

En rire, serait-ce une solution?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s