L’insecte intrinsèque (par Michèle Baly)

Depuis toujours, l’être humain cherche frénétiquement des croyances auxquelles s’accrocher. Terrifié par l’idée de cesser définitivement d’exister, il s’invente un Paradis, un Nirvana, un Ciel des Vérités Éternelles, un Olympe… Et pour accompagner le tout, il semble impératif d’ajouter un ou des dieux, quelques prophètes, et des démons, question de faire plus imagé, plus «folklorique».

Pour mériter cette vitam aeternam, les Hommes ont conclu qu’il était impératif de suivre certaines règles de conduite, d’adopter certaines valeurs. C’est d’ailleurs ainsi que les faibles seraient vengés post-mortem des forts. Étrangement, les adeptes des différents dogmes, d’abord séduits à l’idée que leurs antagonistes immoraux auraient à pâtir de leurs mauvaises actions après leurs trépas, en sont venus à vouloir que tout un chacun ait accès à cet autre monde idyllique et ont alors décidé d’imposer leurs moralités. Cette philanthropie a engendré les guerres de religions, l’Inquisition, les autodafés, les lapidations, la charia, la loi du talion, le fanatisme… On voulait le salut des âmes et on l’aurait, dût-on recourir aux méthodes les plus drastiques.

Tout ça, sans se rendre compte qu’on se battait pour des chimères, pour une utopie…

Il faut admettre que d’envisager un trépas final n’est guère réjouissant. En outre, ça confère à l’existence une complète absurdité. Pourquoi travailler, souffrir, dépérir, avoir des enfants, si ce n’est que pour finalement aboutir dans le néant? La vie terrestre est-elle en soi si réjouissante? Viols, guerres, inceste, maladies: sont-ce là des raisons de célébrer?

Certes, il faut du stoïcisme pour ne pas espérer en l’au-delà. Mais il faut aussi de la naïveté pour procréer quand on est athée. Exposer notre progéniture aux maux de l’humanité sous prétexte qu’on a la foi, passe encore, mais si on n’a même pas espoir de les guider vers un lieu de délices éternels et d’amplitude infinie, à quoi bon?

Et pourtant, ni les croyants, ni les athées ne prennent en considération les faits: ce qui nous attend après le décès, ce ne sont ni les sublimes félicités ni l’inanité, c’est, tout simplement, l’amibe.

Eh non! Rien ne se perd, rien ne se crée. C’est d’une telle évidence que nous le savons tous, mais nous passons notre existence à le nier. D’où pensez-vous que vient l’entomophobie, l’arachnophobie? Notre crainte de la mort se sublime en crainte de l’insecte.

Et cette grande vérité aussi, possède ses prophètes. Tout comme les autres fadaises religieuses ont leurs prédicateurs. Mais voilà, ces paraboles passent inaperçues, comme s’il ne s’agissait que de littérature, de divertissement. Aussi, qui peut se targuer d’avoir cogité sur les implications métaphysiques de cet échange que Shakespeare prête à ses personnages Hamlet et le Roi?

«LE ROI

Eh bien, Hamlet, où est Polonius?

HAMLET

À souper

LE ROI

À souper? Où donc?»

HAMLET

Non pas là où l’on mange, mais là où l’on est mangé. Un certain congrès de vers politiques l’a pris en charge. Pour les plaisirs de la table, le seul vrai souverain, c’est votre ver. Nous engraissons toutes les créatures pour nous engraisser, et nous nous engraissons pour le ver. Un roi gros et un mendiant maigre, ce n’est plus qu’un menu varié: deux plats pour la même table, puis c’est fini.

LE ROI

Hélas! Hélas!

HAMLET

N’importe qui peut pêcher avec le ver qui a mangé un roi et manger le poisson qui a mangé le ver.

LE ROI

Que veux-tu dire par là?

HAMLET

Rien, rien. Sauf vous montrer comment un roi peut processionner dans les boyaux d’un mendiant.»

.

Voilà pourquoi on dit que la mort est la seule véritable justice. Quoi? Croyiez-vous sincèrement qu’il y avait des castes post-mortem? Que nous nous réincarnions selon l’importance de notre rang social? Que nenni! Nous ne sommes tous que des larves. Certes, l’acceptation de ceci demande une grande humilité, qui n’est pas le propre de l’Homme géocentrique et égocentrique. Pourtant, les grandes révélations sont là, sous nos yeux, mais nous les ignorons, sciemment ou non, ayant trop peur de nous confronter à l’inéluctable. L’évidence est-elle sous nos yeux que nous nous aveuglons, persuadés de mériter meilleure destinée que celle des arthropodes, qui ne nous semblent ni pouvoir goûter aux plaisirs sensuels ni spirituels. Combien encore peuvent se vanter d’avoir approfondi longuement cette promesse d’amour posthume que fit Baudelaire à madame de Sabatier ?

«Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés! »

Peut-être alors objecterez-vous, perspicaces, que nous sommes voués à devenir des défécations d’insectes et non les insectes eux-mêmes. Ce à quoi je serais portée à répondre: «Bien vu.» Cependant, il semblerait que d’une forme de vie humaine, nous passerions directement à une existence entomomorphique.  Il y a là un phénomène que mes connaissances lacunaires ne peuvent expliquer, mais les faits n’en sont pas pour autant erronés. J’en veux pour preuve que le mot insecte est composé du préfixe in, qui signifie «dans», et du terme secte venu de siecte, «doctrine».Par conséquent, insecte veut dire «dans la doctrine», ou, mieux, «dans l’enseignement», puisque le latin docere équivalait à «enseigner». D ‘ailleurs, pour ceux et celles qui douteraient encore, il reste encore Voltaire, encore plus limpide :

«Les hommes sont des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue

On dit d’ailleurs qu’il a analysé exhaustivement ce sujet dans un traité qui faisait plus de 2,500 pages, mais que cette oeuvre jugée impie, voire même hérétique, fut brûlée. Et que dire encore de la clairvoyance de Lafontaine, dont les fables anthropomorphiques sont souvent interprétées à la légère? Sans oublier non plus les fourmis de Salvador Dali. Tous ces artistes nous révèlent là des vérités que les sagaces grecs de l’antiquité connaissaient déjà, les limbes étant accessoires. À preuve l’étymologie d’araignée, qui nous vient d’Arachnée, cette tisserande qui mit au défi Athéna de la surpasser à l’art d’ourdir. Évidemment, la déesse remporta le concours et, pour punir la vanité de sa concurrente, la changea en araignée.

Cependant, n’allez pas déduire que cette lucidité ne touche que nos ancêtres. Les Boschimans, cette peuplade nomade du désert de Kalahari, vénèrent la mante religieuse, qu’ils considèrent à la fois comme un dieu de la récolte et un démon de la chasse. Sans oser affirmer positivement que les attributs qu’ils prêtent à cet orthoptère sont justifiés, je suis convaincue que nous gagnerions à imiter leur attitude de soumission et de reconnaissance. En effet, quel intérêt vouons-nous à la mante si ce n’est qu’une fascination morbide pour le fait qu’elle décapite son partenaire après la copulation?

Je dis que nous devons cesser de les persécuter, de leur arracher les pattes et les ailes, de les asphyxier à l’insecticide, de les brûler à la loupe et que nous devons plutôt nous mettre à vivre en harmonie avec eux. Car il est clair que nous survivrons à notre trépas sous la forme des amibes qui dévoreront nos chairs. Tuer un ver s’avère donc le pire des meurtres puisque c’est de l’unique chance de survie après la mort que nous privons nos congénères.

Et pour ceux que cette voie de salut en tant qu’arthropode ne ragoûte guère, j’aimerais souligner la supériorité de l’insecte sur l’Homme.

-La fourmi peut soulever 50 fois son poids et tirer 30 fois son poids.
-La puce peut sauter 350 fois la longueur de son corps
-Un cafard vivra 9 jours sans sa tête avant de mourir d’inanition.

Alors voilà. Autant se préparer d’avance, faire circuler des pétitions pour dénoncer l’aberration de la crémation, manifester contre l’épinglage des papillons, fréquenter les insectariums et se passionner pour l’entomologie.

Il serait également à notre avantage d’éviter les expressions à connotation péjoratives, telles avoir des fourmis dans les jambes, avoir une araignée au plafond ou encore se tordre comme un ver, qui, à la longue, ne font qu’entretenir nos funestes appréhensions.

Sur ce, je me permets de souhaiter à tout mon lectorat une excellente réincarnation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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