Un humour particulier (par Michèle Baly)

L’homme laid se retrouva au bout de la file. Plusieurs étaient arrivés avant lui, ce qui laissait présumer qu’il devrait attendre longtemps avant d’atteindre la porte. Pour l’instant, on avait posé un écriteau sur lequel était inscrit «complet». L’homme laid en observa les lettres. Il remarqua que «c», «m», «l» et «t» étaient de couleur bleue tandis que le «o», le «p» et le «e»  étaient verts. Ope. Hope. Espoir. Certes, il fallait en avoir une bonne dose pour supporter l’attente.  Et il n’était pas facile à trouver puisqu’il gisait encore au fond de l’urne de Pandore. Espoir. Esperar.

L’homme laid tenta de tempérer son impatience. Il songea qu’il n’avait rien d’autre à faire de toute façon. Juste devant lui se tenait une femme dont le visage était à demi mutilé. Il lui demanda depuis combien de temps elle «espérait».

«Je ne  sais plus, je ne compte plus.»

Comment pouvait-on calculer, en effet? Aucune horloge, aucune montre… aucune fenêtre d’où l’on aurait pu apercevoir le soleil ou la lune…

De temps à autre, la porte s’ouvrait afin de faire entrer le premier ou la première de la file. Toutefois, nul ne ressortait. Si c’était complet et qu’on n’en délogeait personne, comment se faisait-il que l’on continuât à s’y laisser introduire des gens? L’arnaque était trop grossière pour que l’homme laid ne s’en offusquât point. Cependant, outré ou non, il devrait attendre. Il n’avait plus le choix. Il eut l’impression qu’il n’appartenait plus au monde où l’on goûte soi-même les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. On avait décidé qu’il patienterait et il le ferait. Qu’il juge tout cela absurde n’y changerait rien. Il était contraint à espérer. C’était moralement obligatoire.

Il sentit alors qu’aucun terme ne se rapprochait davantage de son antonyme que le mot «espoir». On pourrait tergiverser des siècles durant sur les similitudes de l’amour et de la haine, on ne trouverait jamais de dichotomie aussi homogène. L’être humain ne pouvait faire autrement que de désespérer lorsqu’on l’obligeait à adopter l’attitude contraire. Les deux étaient intrinsèquement liés.

Attendre, Esperar.  Dans certaines régions, il est usuel de dire «espère-moi» plutôt qu’ «attends-moi». Cela insinue-t-il qu’on n’est pas certain de venir au rendez-vous? Ou n’est-ce simplement qu’une francisation de l’espagnol sans aucune connotation ironique?

L’Homme laid se mit à observer les gens qui faisaient le pied de grue devant lui. Il en eût pour un bon moment de ce loisir monotone.  Des années? Des décennies? Enfin, toujours est-il que vers la fin, il lui était possible de dire de quoi était décédé chacun d’entre eux. Pour certains, c’était plus facile que pour d’autres. Les suicidés et les assassinés, par exemple, étaient en général assez aisément repérables (exception faite, bien sûr, des empoisonnés qui occasionnaient quelques problèmes de prime abord). Malgré tout, il vint un jour où l’Homme laid parvînt à identifier sans hésitation mêmes ceux et celles qui étaient morts dans leur sommeil. C’est dire à quel point il maîtrisait son art.

Puis, enfin, il parvint à la porte. On ne le ferait pas entrer tout de suite, ça allait de soi.  Afin de s’empêcher de languir ou de trépigner d’impatience, il regardait la file qui, désormais, se situait derrière lui.

«Jadis, j’étais le dernier et me voici le premier, se disait-il, quel chemin j’ai parcouru! Ce pauvre larron qui est là–bas, tout au bout, comme il doit être désespéré!  Je me demande à quoi il doit penser. Il ne doit même pas s’imaginer qu’un jour, il se retrouvera à ma place.

L’Homme laid regarda le portier. Ce dernier maugréa:

«On voulait me récompenser et voilà où j’en suis. Comment ai-je pu être dupe? Le piège n‘était-il pas assez évident, après tout?»

L’Homme laid ne comprit pas ce qu’il voulait dire.  Le portier s’en aperçut immédiatement, car le visage de l’Homme laid était très expressif, munchesque, même.  Le portier observa ce Nosferatu tombé des nues et lui expliqua: «Je suis Saint Pierre et j’ouvre la porte du Paradis. Après tout ce temps, vous devriez vous en être rendu compte!»

«Paradis? reprit l’Homme laid  sur  un  ton jubilatoire,  c’est là que je vais  entrer?»

«Vous êtes le prochain, non?»

«Effectivement. Toutefois, mon existence sur terre n’a pas été exemplaire, je m’attendais plutôt à séjourner au purgatoire…»

«Comme vous le voulez» rétorqua Saint Pierre avec un sourire en coin.

Et l’Homme laid se retrouva au bout de la file.

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