Tergiversations (par Michèle Baly)


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On se connaissait depuis environ seize ans. seize ans, c’était aussi notre différence d’âge. Je dis «connaître», mais c’est un bien grand mot. Tu étais plutôt laconique. D’ailleurs, quand j’étais arrivée chez vous, ton fils t’avait demandé si tu étais content. Tu avais répondu «bien sûr», et tu avais rigolé, comme un enfant, en me confiant que tu étais laconique. Ça me fait sourire, quand j’y repense.

Il y a aussi cet autre souvenir, nous étions attablés dans un café, je ne me rappelle plus trop ce que j’avais dit, et tu avais rétorqué, sourire en coin, que je ne connaissais rien de toi. Même pas ton nom. C’était vrai. Je ne connaissais que ton pseudonyme. Ton nom d’auteur.

Si tu avais su qu’après ta mort, je me remettrais à l’écriture en t’adressant des lettres, tu aurais désapprouvé. Tu détestais les autobiographies.

Et moi aussi, d’ailleurs.

Tout ce qui était autobiographique, ça m’horripilait. À moins d’avoir vécu une expérience extraordinaire (par exemple, la réclusion d’Anne Frank) ou d’offrir une perspective tout à fait originale (Jérôme K. Jérôme nous raconte une banale excursion en canot avec deux amis et son chien, et c’est hilarant), je ne voyais pas trop où se situait l’intérêt d’étaler sa vie devant des inconnus.

Faut se trouver intéressant!

Et si j’avais su, à quinze ans, que ce qui me motiverait à écrire, ce serait l’amour, j’aurais probablement vomi. Lorsqu’on avait un exercice d’écriture à faire en classe, j’avais toujours la meilleure note. Parce que je travaillais la chute. J’aimais le suspense. Je voulais des atmosphères gothiques.

Pas du gagna ni de l’eau de rose!

D’ailleurs, je les trouvais tellement insignifiantes, mes condisciples qui écrivaient toutes sur le thème amoureux! Merde, les filles! Vous ne pouvez pas vous définir autrement que par le regard d’un homme? Et puis, un peu d’originalité, bandes de brebis!

Eh! Que suis-je devenue maintenant? À écrire un truc plutôt autobiographique, sur ce thème galvaudé qu’est l’amour! Je suis tombée bien bas!

En même temps, j’ai toujours cru que les meilleurs écrivains étaient ceux qui avaient souffert, et je suis en train d’expérimenter la peine d’amour la plus douloureuse de ma vie… ça constitue peut-être du bon matériel?

Si au moins tu étais vivant, j’aurais le plaisir de savoir que tu existes encore, que tu crées, que tu jouis de la vie…

Mais tu t’es suicidé.

Comment puis-je m’en remettre?

***

Tu étais séduisant, avec tes yeux bleus et des jambes de dieu grec. Et ta voix douce, suave, radiophonique…

Mais tu avais une barbe.

Alors dès que je t’ai vu, tu comprends, je t’ai casé dans la catégorie «ami». Non pas parce que tu étais marié et que j’étais en couple.

Mais parce que tu avais une barbe.

Je ne suis pourtant pas une femme qui accorde beaucoup d’importance à l’apparence.

Mais du poil dans le visage, franchement, ça ne me disait rien qui vaille.

Parce que sinon, si tu n’avais pas eu cette barbe, peut-être n’aurais-je pas attendu aeize ans.

Pourtant, tu l’as toujours gardée… Ce n’est pas ça qui m’a empêchée…

***

J’aimais ton univers littéraire, original, sobre. Ton humour si fin. Tu étais passionnant et passionné. Tu as réussi à me faire apprécier intensément la vie, à une époque où j’étais en proie à un désespoir existentiel constant. Je t’appelais «mon orignal», parce que tu me donnais de l’élan. L’envie de faire plein de choses…

Je ne m’explique pas comment tu as pu décider d’en finir. Toi qui jouissais tellement de l’existence…

***

Je t’avais fait lire un roman de Jane Austen.

Tu avais trouvé ça mièvre.

Ça m’avait insultée. Comme si je lisais des mièvreries! Mais non! Tu n’as rien compris à Jane! Elle oppose la passion à la raison, soutenant que cette dernière est plus fiable que l’autre! Ça n’a rien à voir avec le romantisme gagna! Au contraire! Les œuvres de Jane sont autant d’exposés féministes!

Pfff!

C’est ce que j’ai fini par faire, d’ailleurs: opter pour la raison plutôt que la passion.

Avec pour résultat que me revoilà à la case départ, là où tu m’avais prise, c’est-à-dire en proie à un désespoir existentiel constant.

***

Ce que je cherchais dans une relation de couple, c’était quelqu’un avec qui j’aurais des discussions passionnantes. C’était mon critère numéro UN.

Avec toi, je les avais.

C’était comme de jouer au tennis, non pas dans le but de marquer un point, mais plutôt en jouant à se renvoyer la balle, sans l’échapper, le plus longtemps possible.

On avait plusieurs intérêts communs: la littérature et la philo, entre autres. À toi, Nietzsche et Camus. À moi, La Rochefoucauld et Schopenhauer.

La logique, la rigueur du raisonnement. De l’argumentation. Ça me passionne depuis le cégep. Les arguments recevables versus ceux qui sont fallacieux. Aussi, lorsque nous nous disputions et que tu me sortais un argument ad populum, ou autre sophisme que je décelais, j’étais outrée! Comment pouvais-tu prétendre m’aimer si tu ne respectais même pas suffisamment mon intelligence pour croire que je ne décèlerais pas la supercherie? Que cherchais-tu donc en moi, si ce n’était pas mon esprit?

Certes, nos ébats étaient fort agréables, mais qu’en était-il de nos débats?

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