Tergiversations 2 (par Michèle Baly)


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Qui dit «philosophie» dit «approche dubitative».
Le doute comme mode de vie.
Avec pour résultat qu’on ne prend jamais de décision, parce qu’on n’a jamais fini de creuser.
«L’amour bienveillant est-il plus lucide que l’amour passion?»
«L’amour passion n’est-il qu’un leurre? Ne sommes-nous pas, comme le prétend Schopenhauer, les simples jouets de nos instincts reproductifs? Deux êtres qui, après la copulation, ne peuvent plus se tolérer?»
«Si tu m’aimes pour mon intellect, est-ce moins superficiel que si tu m’aimes pour mon corps? Parce qu’après tout, mon intellect n’est pas à l’abri de la démence précoce ou d’un traumatisme crânien…»
Et surtout, les doutes moraux:
«Est-il moralement acceptable de rendre malheureux deux êtres humains, mon fils et mon conjoint, pour en rendre heureux deux autres, toi et moi?»
«En quoi notre bonheur devrait-il passer avant le leur?»
J’ai tranché, bien sûr, en faveur de mon garçon.
Parce que, coupable de l’avoir forcé à venir au monde parmi une humanité si cruelle, je dois tout lui sacrifier.
Jamais je ne pourrai racheter ma faute envers lui.
Celle de l’avoir emmené ici, sans savoir ce qui l’attend.

***

Tu m’avais invitée chez toi.
J’avais tellement hâte que la première fois que tu m’as appelée pour m’en parler, j’en tremblais.
Je t’avais dit qu’un rien m’emballait.
J’arriverais précisément pour ton anniversaire.
Tu m’avais déclaré que je serais un cadeau «tout emballé».
Je t’avais promis que je te caresserais avec mes mains laides, mais douces.
Tu avais répondu: «N’importe quoi!»

***

Je voulais toujours te parler, te voir, t’écrire…
J’étais aussi prolixe que tu étais laconique.
J’ai pris peur: j’ai craint que tu me trouves envahissante.
Tu m’as rassurée en me déclarant: «Ne vois-tu pas que cet envahissement me ravit?»

***

Petite fille, je rêvais de partir à l’aventure avec «mon petit baluchon». J’y aurais mis un saucisson, un pain, un morceau de fromage et quelques fruits. Des cerises, tiens!
J’aurais dormi dans des granges, sur des bottes de foin.
C’est un peu ce que nous avons fait, toi et moi: tu as mis dans ton sac du lapin, du fromage et du pain, nous avons pris le train pour Paris. et nous avons marché. Il pleuvait. Nous nous sommes abrités en riant. Nous étions dans un de ces jolis petits parcs français.
Nous étions amoureux.

***

—Tu crois que tu pourrais tomber amoureuse de moi?
Vraiment pas! Tu as une barbe! J’aime pas les barbus! Oh! Michèle! Tu ne peux pas lui dire ça, c’est blessant! Trouve autre chose:
—Oui, mais ça ne voudrait rien dire. Mes amours sont des feux de paille.
Si j’avais su…

***

Jane Austen! Pfff! Comme si on pouvait se fier à une femme qui n’a jamais été en couple pour donner des conseils matrimoniaux!

***

On était devant la vitrine d’une boutique. Devant un mannequin aux cheveux roux. C’était à Bordeaux.

—Elle te fait penser à Martina? t’ai-je demandé avec un sourire malicieux.

Quand j’y repense, je me dis que ça a dû te surprendre. Le fait que j’étais amusée par le fait que tu en désires une autre que moi.
Mais la jalousie, tu vois, ce n’est pas tellement ma tasse de thé.
Je trouve ça plutôt absurde, à vrai dire.
Puéril.
Je ne comprends pas pourquoi je devrais t’en vouloir d’avoir des désirs, des pulsions, alors que moi-même, j’en ai également.
Il vient d’où, ce désir de posséder l’autre, de le contrôler? Pourquoi la fidélité, la monogamie, l’exclusivité devraient-elles constituer des conditions sine qua non du sentiment amoureux?
Enfin, bref. Peut-être suis-je un peu possessive, tout de même. Je me souviens que sur l’île de Ré, j’avais dit que tu étais à moi. Que je pouvais te «prêter», mais à condition que tu me reviennes. Je voulais être ton amour nécessaire, même si je te permettais des amours contingentes, pour reprendre le vocabulaire de Sartre et de Beauvoir.
En fait, j’ai un côté voyeur. T’imaginer avec une autre, ça me plaisait bien.

***

Toi, c’est les grands hérons, les pensées (les fleurs), les bières au port avec ton plus jeune fils (celui à qui tu avais répondu laconiquement). C’est Salvador Dali. Paul Auster. C’est le café en se levant. cinq heures de sommeil sans rêve chaque nuit. Les longues promenades. Le vélo à travers les champs de coquelicots. C’est ton air bourru d’athée devant tout ce qui pourrait se rapprocher de bondieuseries. C’est les films de Sautet. Les chansons de Brel. C’est le Déjeuner des Canotiers de Renoir, où tu aurais aimé entrer, pour faire partie de la bande…

Tu voulais lire les œuvres complètes de Proust. C’est stupide de t’être ôté la vie avant de t’y plonger. Qui sait? Peut-être aurions-nous trouvé un moyen, toi et moi, de nous rejoindre… Que ce soit en amoureux ou en amis. Toi dans Proust, moi dans Paul Valéry. On aurait lu côte à côte, en soirée, après avoir passé la journée à faire du vélo.

Devant la table pleine de pain, de fromages et de pâtés.

Nous nous serions arrêtés dans nos lectures respectives, régulièrement, pour partager un passage que nous aurions particulièrement apprécié.

N’aurions-nous pas été heureux?

***

26-42. Les âges que nous avions lorsque nous nous sommes rencontrés.
Je voulais devenir écrivaine. Je me voyais vivre seule. Avec peut-être un poisson rouge.
J’aurais écrit un chef-d’œuvre. Le prix Goncourt (quoique… les frères Goncourt, ils ont dit que la prostitution était l’état «naturel et sauvage de la femme». Je l’ai lu, leur Fille Élisa. Pfff !)
Je ne voulais pas aller chercher le plus grand nombre, je voulais rejoindre l’élite.
Racheter par là toutes les humiliations que j’avais subies par le passé. Prouver à tous qu’ils m’avaient mal jugée. Que j’étais intelligente. Talentueuse. Profonde…
Mais pour y arriver, il m’aurait fallu de la persévérance (ce que je n’ai jamais eu) ou du génie (ce que je croyais que j’avais… mais bon! Je rêvais en couleurs, faut croire).
À défaut de tout ça, maintenant, j’ai au moins une source d’inspiration: toi.
À défaut d’écrire une œuvre marquante, je vais peut-être parvenir à pondre quelque chose d’un tant soit peu sympathique. De totalement authentique…

***

Tu incarnais l’idéal de l’auteur, à mes yeux. Tes textes étaient intelligents, fins, profonds, sobres, subtils, sensibles…
Tu n’écrivais pas pour devenir populaire. Tu cherchais plutôt à approfondir tes réflexions. C’était l’amour de l’art littéraire qui te poussait. Pas la recherche d’une reconnaissance quelconque. La preuve en est que personne ne connaissait cet auteur énigmatique qui se cachait sous ton pseudonyme.
Aux jardins du Luxembourg, tu avais pensé à ce recueil de textes que nous pourrions écrire à deux. Ça aurait été un tel bonheur! Tu avais élaboré ce projet, amoureusement, pour moi. C’était tellement flatteur! L’idée m’emballait…
Mais être en couple avec toi impliquait briser l’harmonie de la petite famille que nous formions, moi, mon conjoint et mon fils.
Je me sentais comme une criminelle.
La suite, tu la connais…

***

J’ai peur, mon orignal. J’ai mal.
Je pense à toi tout le temps.
Au lever, au coucher, et la plupart du temps dans la journée.
Je rêve que ça ne soit pas vrai.
Que tu ne te sois pas tué.
Que tout cela soit un gigantesque canular. Que tu surgisses de nulle part en me disant: «Maintenant que tout le monde me croit mort, retrouvons nous, toi et moi. Pour vivre heureux, vivons cachés.» Et nous serions des amants secrets.

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