La vérité (par Michèle Baly)

Selon l’idée reçue, le travail d’un romancier, en général, consiste à créer un univers et le peupler de personnages. Certes, on vous dira qu’il y a aussi lieu d’exposer des idées de-ci de-là, de bâtir une intrigue, de dépeindre un paysage… Mais ce qui s’avère crucial, ce sont les protagonistes. Admirables ou méprisables, subtils ou caricaturaux, réalistes ou oniriques, ils sont perçus comme la charpente du récit. Un roman pourrait se priver de décors, mais difficilement de héros. De toute façon, dès le départ, le narrateur constitue en lui-même un rôle.

À vous qui tenez ce texte, je suis d’avis que le moment est venu de vous dévoiler la vérité. Je préfère vous en aviser, elle risque de vous donner un choc, voire même de provoquer une commotion. Le plus plausible cependant, est que vous réagissiez par la dénégation et que vous n’accordiez pas foi à mes dires. Vous me jugerez sans doute mégalomane, vous rirez de ma démence et vous n’assimilerez pas mes révélations.  Oui, en effet, c’est ce qui risque le plus d’arriver. Vous fermerez les yeux pour ne pas savoir. Ça voir. En l’occurrence, que vous avez vécu toutes ces années dans ce leurre que vous-même avez élaboré… que le sens que vous cherchiez à l’existence était en fait si loin de ce que vous vous étiez imaginé.

Trêve de tergiversations! Divulguons sans plus tarder le mystère de la vie. Tout d’abord, assoyez-vous. Mettez-vous à l’aise. Enlevez vos souliers, servez-vous à boire, prenez-vous un coussin et décontractez-vous. Ça y est? Confortable? Alors voilà, ma révélation est la suivante: vous n’existez pas réellement.

Vous n’êtes que mon personnage.

J’ai essayé plusieurs fois de vous le faire comprendre, mais chaque fois, je me ravisais soudain, ne vous laissant qu’une inexplicable impression de «déjà-vu».

Si cette révélation vous semble absurde, dites-moi dans ce cas: est-il plus plausible de croire, par exemple, que vous avez été mis sur Terre afin d’accomplir une Grande Œuvre? Qu’à la fin de vos jours vous attend le Nirvana, le Paradis ou le ciel des vérités éternelles? Et que vos ennemis seront plongés dans d’éternels supplices?

Un peu de sérieux!

Je me relis et me rends compte que je me suis mal exprimée. Pour être exacte, je ne peux pas affirmer que vous n’existez pas réellement. Vous, vous existez. Uniquement vous, en fait. Ceux qui vous entourent, cependant, ne sont que la projection de vos fantasmes délirants. Il en va de même des auteurs: je suis le seul auteur qui existe réellement. Je serais d’ailleurs prête à mettre ma main au feu que tout ce que vous avez pu imaginer à propos des écrivains est entièrement faux. Je n’ai pas inventé d’univers, ni de personnage. Je vous ai créé vous, et j’ai consigné tout ce que votre imagination enthousiaste faisait naître. Pourquoi? Pour expérimenter. Je m’ennuyais terriblement. Et si vous trouvez que ce n’est pas une raison suffisante dites-vous bien que vous ne connaissez pas l’ennui comme je le connais. Vous n’en avez qu’une infinitésimale idée. Prenez-en ma parole: mieux vaut souffrir et se sentir vivre que d’être léthargique et se savoir éternel. Le supplice, même le plus insupportable, me serait encore préférable à une atonie qui me ferait douter de ma propre réalité.

Réalité.

Est-ce parce que j’en suis justement dubitative que je décide enfin de me dévoiler à vous?

Vous venez donc de rencontrer votre créateur par écrit, ce qui vous condamne plus ou moins au laconisme. Mais vous serais-je apparue, ou vous aurais-je parlé que vous vous seriez cru dément et vous auriez affabulé un psychologue à qui vous auriez confié vos supposées hallucinations… Or, dans ma magnanimité, je préfère que ce soit à moi que vous diagnostiquiez une pathologie plutôt que l’inverse. Je ne me pardonnerais pas de vous infliger un si grand traumatisme. Je suppose toutefois que mon oracle suscite en vous maintes interrogations, quoique celles-ci doivent fort probablement être énoncées d’un ton incrédule, ironique ou moqueur. Je vais donc tenter de répondre aux questions que vous êtes dans l’impossibilité de formuler.

Si vous êtes mort? Non, pas encore. Je me demandais justement si je devais vous faire mourir. Et au cas où vous vous diriez que j’en ai bien fait mourir d’autres, rappelez-vous que les autres, ce sont les vôtres, de créatures. Elles sont mortes parce que vos facultés ne pouvaient plus soutenir leur existence. Ne vous culpabilisez pas, elles n’ont pas souffert. La douleur n’a de sens que pour vous. parce que vous-même l’avez voulu ainsi. Seriez-vous offusqué parce que j’ai osé mentionner vos lacunes? Si tel est le cas, c’est que vous m’avez bien mal comprise. Vous êtes tout à fait perspicace, mais vous n’en avez pas conscience, ce qui nuit parfois à votre bon entendement des choses. La théorie de relativité? C’est de vous, bien sûr, puisque Einstein est lui aussi de vous. Je présume que vous vous grattez maintenant l’occiput en vous demandant comment se fait-il que vous ne soyez plus à même de déchiffrer un concept que vous avez vous-même trouvé. C’est que certaines connexions neuronales, surtout les plus géniales, sont fugitives. D’où, d’ailleurs, votre expression si judicieusement trouvée «un éclair de génie». De cogiter des réflexions aussi sagaces demande un état de concentration si élevée que vous en perdez automatiquement la conscience de vous-même, ce qui a pour effet de vous faire perdre vos réflexes de «survie». Vous aurez bien évidemment déduit que ces réflexes sont un leurre que vous avez vous-même créé puisque votre survie ne dépend que de moi. Ça fait partie des vices de fabrications. Mais comme vous avez si bien assimilé ces réflexes de survie, qui sont en fait des symptômes de névrose obsessionnelle compulsive, vous ne pouvez plus en faire abstraction. Conséquemment, notamment sur cette question de la relativité, de par mon propos actuel, vous retrouvez soudainement conscience de votre «réalité», paniqué, vous sortez de votre état d’autohypnose et n’arrivez plus à vous souvenir de ce à quoi vous pensiez au moment même. Pour conclure, vous attribuez à un autre le mérite de votre découverte, ce qui est tout à l’honneur de votre modestie.

Vous avez beau prétendre que si vous savez que vous ne savez rien, vous possédez la base de toute connaissance (je vous félicite d’ailleurs pour cette maxime si subtile), votre cerveau est tellement saturé de connaissances que vous avez souvent peine à vous y retrouver dans ce labyrinthique thésaurus. Vous ne pouvez supporter trop longtemps un niveau d’abstraction trop intense. Moi non plus d’ailleurs. C’est pourquoi j’ai mis en place l’entreprise de votre création. Et vous, vous avez imaginé des tiers avec qui discuter, des ouvrages de références à consulter, tout un monde que vous qualifiez de «concret» afin de vous laisser des pistes à suivre dans ce néant représentatif, pour ne pas vous perdre dans votre propre dédale intellectuel.

Vous êtes là à me lire, mais vous n’ajoutez pas une once de crédibilité à mes propos. De toute évidence, comme ça fait plusieurs années déjà que vous vous persuadez que votre engendrement résulte de la réunion de deux êtres de votre espèce, il n’est pas facile de vous annoncer ce qu’il en est réellement. Mais dites, si vous êtes le résultat de la rencontre entre votre papa et votre maman, comment se fait-il que vous n’ayez aucun souvenir de votre naissance? Votre matière grise n’aurait pas été suffisamment évolué à cette époque? L’expérience de votre venue au monde aurait été trop traumatisante! Fadaises! Je vous le répète, c’est moi qui vous ai modelé. Je me suis même amusée à plusieurs reprises à interagir avec vous. Par exemple, j’ai souvent fait en sorte que la température s’accommode de vos humeurs. D’autres fois, j’ai fait l’inverse, tentant ainsi de vous égayer ou de vous calmer. Et puis à d’autres moments, je dois l’admettre, j’étais plutôt offusquée: ne pouvez-vous donc jamais vous contenter du temps qu’il fait?

Bref, nous disions donc que tout ce qui peuple la Terre, c’est vous qui l’avez conçu. Et ce qui peuple l’univers entier aussi. Même le voyage sur la lune, c’est de vous. Évidemment, ce n’est pas très clair pour vous, puisque la majorité de vos inventions vient de votre inconscient. Ah! L’inconscient! Ce n’est pas, contrairement à ce que vous avez cru, une trouvaille de Sigmund Freud. Décomposez Sigmund Freud et vous y trouverez la conjonction hypothétique Si, séparé de la lettre G (j’ai), mund («monde» du latin mundus) et, finalement Freud, que l’on peut aussi prononcer fraude. «Si le monde que j’ai est une fraude?» Vous demandiez-vous à vous-même lorsque vous avez baptisé ce nouveau personnage que vous veniez de créer.

Il ne s’agit pas d’une de mes inventions non plus. C’est de vous ça. J’ai entamé votre conception, mais vous avez su compléter l’ouvrage. Quelques fois, même, je me demande qui a créé qui. J’en perds le fil. Peut-être mon raisonnement est-il erroné. Dites-moi, serait-ce moi qui, finalement, serait VOTRE création?

Ah-ah!

Je vous ai bien fait marcher!

Bien sûr que non, je ne suis pas votre création puisque c’est vous qui êtes la mienne. Votre esprit rigoureusement rationnel demande une preuve, que, dans ma grande perspicacité, je ne vous donnerai pas. Je ne sais hélas que trop bien ce qui en résulterait! Mais ne vous inquiétez pas, un jour vous me verrez telle que je suis. Vous pourrez alors constater que, si votre construction s’inspire quelque peu de mon image, votre ingéniosité y est pour beaucoup dans le résultat final.

Alors, quelle autre question pourriez-vous bien avoir envie de me poser? Ah! L’amour! Je présume que vous désirez savoir ce que c’est que l’amour… Eh bien non, ça n’existe pas. C’est une fable que vous vous êtes inventée pour sublimer vos bas instincts. Sexualité, sécurité, domination, envie de régner, narcissisme, voilà qui est réel. L’amour maternel? Dénégation des pulsions de mort. Contre le trépas définitif, opposons la descendance, la postérité. De toute façon, vous n’avez ni père, ni mère, ni enfant. Tout être vivant n’est qu’ami imaginaire pour vous. Si moi, je vous aime? Voilà qui serait plutôt drôle! Je suis, en quelque sorte, attachée à votre présence, qui me divertit, mais comment pourrais-je nourrir à votre endroit un sentiment affectif plus élaboré puisque je n’ai pas même le choix de connaître une tierce personne? Bien sûr, il ne tient qu’à moi d’en créer, mais je n’en ferai rien. Vous vous souvenez ce que je vous ai dit au début? Vous étiez une expérience. Je vous ai conçu afin de voir s’il était possible de bâtir un univers dans lequel vous et plusieurs petits camarades semblables à votre personne puissiez coexister pour me changer de ma monotonie. Eh bien vous êtes un échec cuisant! Vous m’avez fait réaliser ce que ce serait si je forgeais un monde: guerres, tortures, souffrance, chaos, angoisses… Je ne suis tout de même pas une scélérate!

La mauvaise nouvelle, dans tout ça, c’est que la mort telle que vous la concevez n’existe pas. Éventuellement, vous passerez à un autre état, mais vous subsisterez toujours. Vous le savez, d’ailleurs, puisque vous avez trouvé vous-même que «rien ne se perd, rien ne se crée.» Bon, vous n’aviez qu’en partie raison, mais je n’ai pas envie de vous l’expliquer maintenant. Plus tard, peut-être. Pour l’instant, ce que je veux vous révéler, c’est que vous êtes prédestiné à venir éventuellement me tenir compagnie. Quand? Mystère! Sachez seulement que je compte vous laisser encore continuer d’interagir avec les personnages que votre muse vous confectionne. C’est d’un certain intérêt, pour moi. Si vous saviez comment mon existence m’était pénible avant vous! Je me serais volontiers suicidé si je n’eusse été éternelle. Hélas! La monotonie était mon lot! Je me doutais bien que de vous faire naître ne serait pas une si bonne chose, que vous me trouveriez injuste, que vous souffririez, mais le marasme auquel j’étais contraint était totalement insupportable. J’ai quand même été raisonnable et prudente, dans une certaine mesure, puisque je ne me suis contentée de faire que vous, uniquement.

Maintenant, vous savez. Vivre éternellement est une damnation bien plus atroce que la mort. Mais vivre éternellement à deux m’est une souffrance moindre que celle de vivre éternellement en étant seule.  L’enfer, c’est les autres? Pas tant que ça, je vous l’assure.

Pourquoi vous dévoilé-je le sens de la vie maintenant? C’est que j’éprouve quelque compassion à l’égard de vos errances. Je doute être parvenue à vous convaincre. Selon toute vraisemblance, vous persisterez dans votre conception erronée de l’existence.

À votre guise, donc. Je ne m’en fais pas. Je sais fort bien que ce n’est qu’une question de temps avant que vous ne réalisiez que je dis vrai.

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