Maquette (par Michèle Baly)

Je me promenais solitairement dans le parc. Tantôt j’admirais les arbres qui, sous les lampadaires, évoquaient des druides mythiques éclairés par la lumière des mages. Tantôt j’analysais l’architecture des appartements jouxtant cet espace de verdure. De ceux-ci, c’étaient les vitraux multicolores qui m’intéressaient plus particulièrement. J’imaginais les intérieurs aux planchers de bois franc, les murs de briques. Je me figurai des bibliothèques bien garnies, des plantes fournies. Je ressentais le bonheur d’une soirée près du foyer. Je me représentai des chiens, des chats, des enfants…

Il semblait que la vie des autres n’avait jamais été aussi captivante que depuis que je savais que j’allais mourir.

Et pourtant, moi aussi, mon existence avait déjà été douce et agréable. À marcher et à tourner en rond depuis presque une heure, je devenais de plus en plus songeur.

Dix ans.

Mes bandes-dessinés, mes figurines de super-héros, mes espadrilles, mes friandises, mes films d’horreur… C’était ça, mon univers. J’étais seul, mais je ne m’en plaignais pas. J’étais heureux. J’étais moins esseulé que maintenant, puisque j’avais toujours mes parents pour me tenir compagnie, se souvenir de mon anniversaire, veiller à ma santé, à mon confort, à mon bonheur. Entre les tartes aux pommes de ma mère et les chocolats chauds de mon père, les jours étaient paisibles.

Mon père.

Ses livres de Sherlock Holmes, ses chandails en laine, sa barbe rousse, son air pataud, son embonpoint, ses photographies de voyage, sa collection d’antiquités, ses modèles réduits, ses maquettes. Mon père n’était pas précisément le type communicatif. Il m’avait longtemps conté des histoires à l’heure du coucher, s’enquiérait de moi tous les jours, mais je le connaissais peu. Pour percer ce mystère, je profitais de ses absences pour fouiller son bureau. C’est à peu près le pire mauvais coup que j’ai fait étant petit: mettre mon nez là où sa présence n’était pas sollicitée. Ces escapades indiscrètes s’avéraient de véritables délices. J’apprenais ainsi que mon père avait une calligraphie méticuleuse, qu’il se délectait d’articles scientifiques dont je ne comprennais pas même les titres, qu’il conservait précieusement toutes les cartes des restaurants, cafés ou bars qu’il visitait, et toutes ces petites choses qui revêtent tant d’importance lorsqu’elles concernent un être secret et introverti.

Mais ce qui me captivait le plus, c’étaient ces maquettes précédemment nommées. Plongé en elles, je pouvais passer des heures à m’imaginer de banales aventures de personnages si passionnants pour moi. Monsieur Jean, le célibataire mélomane vivait avec son chat au deuxième étage. Le facteur, le laitier et le camelot se croisaient chaque matin. La veuve Martine allait lire le journal au café du coin en mangeant son croissant. Isabelle et Christian, qui venaient d’emménager ensemble, promenaient le chien toujours ensemble. Et moi je savourais mon omniscience. Mon omnipotence. J’étais un dieu débonnaire, alors les aventures de mes personnages auraient pu sembler fade à un observateur extérieur. Mais il me plaisait, à moi, de retrouver le plaisir béat que ce microcosme imaginaire me procurait.

Un jour, j’ajoutai à la population lilliputienne de la maquette une horde d’enfants enjoués qui se balançaient dans le parc. Ils riaient couraient, s’arrosaient. Ils étaient beaucoup plus inoffensifs que des enfants réels. C’est pourquoi je me détachai chaque jour davantage de mes pairs pour m’attacher aux miniatures êtres de ma maquette.

J’en vins à m’imaginer moi-même en leur compagnie. Du dieu que j’étais, je devenais graduellement un de mes propres personnages. Ma toute-puissance philantropique, je la laissais au profit de plaisirs encore plus insouciants.

Et chaque jour je me coupais davantage du monde. Et chaque jour je vivais davantage sur une maquette.

Jusqu’à aujourd’hui, où je réalise, sans toutefois comprendre comment le phénomène s’est produit, que j’ai grandi et vécu sur cette maquette. Je ne suis jamais sorti du bureau de mon père. J’aurais beau hurler et gesticuler, aucun être suprême, serait-il un gigantesque clone de moi-même, ne me portera secours. Au mieux, on me prendra pour une fourmi et on m’écrasera. Je ne peux qu’imaginer, penché sur mon univers miniatures, l’énorme visage de l’enfant de dix ans qui a laissé son âme se fondre dans un modèle réduit.

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