Yorick (par Michèle Baly)

La chronique que je m’apprête à vous relater se déroule, comme vous l’aurez sans doute deviné par le titre, dans un fameux cimetière danois. C’était avant que Hamlet ne se fasse harceler par son fantomatique paternel belliqueux. Ce sont les évènements que personne ne connaît encore, étant donné que sir William n’a pas cru utile de nous les transmettre, vu qu’il s’occupait alors d’un félin qui était sur le point de trépasser (chat qui expire), Le célébrissime auteur se contentait parfois de l’essentiel et laissait faire le reste. Le fossoyeur creusait selon sa coutume alors que Yorick, arrivant subrepticement, cru qu’il serait amusant de s’installer confortablement dans le cercueil ouvert. Le fossoyeur, reconnaissant le bouffon, voulut entamer une discussion qui s’accorderait avec cette atmosphère sépulcrale:

«Dis-moi, fou du roi, tu la conçois comment, la mort?»

Notre histrion, toujours heureux d’exposer ses conceptions personnelles, répartit aussitôt:

«Je suis d’avis que c’est le moment ou l’âme, enfin libérée de sa prison, le corps, s’évade vers le néant.»

«Vers le néant? Hum! Peu réjouissant. Et que fait-il, cet esprit, pour s’occuper?»

«Il cogite.»

«Réfléchir éternellement? Quelle damnation!»

«Pas du tout: cogito ergo sum.» contredit-il en désignant sa tête sous son bonnet multicolore.

«Penses-tu sérieusement qu’il est gai de n’avoir que ses pensées pour se divertir?  On a beau avoir de l’imagination, au bout de quelques décennies, les réflexions deviennent redondantes.»

«C’est pourquoi il importe de meubler son musée imaginaire.»

«Son musée imaginaire?»

«Oui, il s’avère crucial d’emmagasiner les souvenirs agréables. Tiens, moi, par exemple, lorsque je serai décédé, je pourrai me rappeler le piano de Chopin,  la sensation du zéphir, l’odeur et le goût des pommes que l’on réchauffe pour en faire de la gelée… vous savez, en automne… et cette charmante note que font les gouttes en tombant régulièrement dans la casserole…»

«Et que ressens-tu, lorsque tu écoutes Chopin?»

«Soit je me sens triste, soit je me sens coupable de ne pas l’être.»

Après un temps de réflexion, le fossoyeur enchaîna:

«Enfin, ce monde ou les sensations ne sont plus que des commémorations ne me tente guère!»

«Et pourquoi?»

«Parce que les perceptions créées par l’esprit sont, de loin, beaucoup moins intenses que celles ressenties par les nerfs sensitifs.»

«Mais tes nerfs sensitifs te font également connaître la douleur.»

«C’est le prix à payer. Edgar Allan Poe était d’avis que pour être heureux jusqu’à un certain point, il faut que nous ayons souffert jusqu’à un certain point.»

«Il te faudrait choisir, à la fin, entre être un fossoyeur cynique ou littéraire épicurien.»

«C’est que ma personnalité ne se résout pas aussi aisément qu’une équation à deux variables: elle est complexe, paradoxale et ironique. C’est ainsi que se définit la nature humaine.»

«N’empêche que les premiers partisans du cynisme se targuaient de pouvoir vivre dans un tonneau. Cette philosophie me paraît bien éloignée de la tienne. Je te classerais davantage parmi les hédonistes. Quoique… tout plaisir ne doive pas être recherché. Allez, parle-moi encore des plaisirs sensitifs.»

«Sur quel sujet, plus précisément, puis-je t’entretenir?»

«Dis-moi lequel de tes cinq sens te manquerait le plus cruellement, une fois dans le néant.»

Fermant ses yeux, notre ouvrier répliqua:

«La vue.»

«Et pourquoi?» enchaîna le drôle

«Parce que la vision constitue le meilleur outil pour jauger l’hétérogénéité de ce monde.»

«L’hétérogénéité de ce monde?» interrogea le bouffon avec une moue sceptique.

«Par exemple: chaque fenêtre, chaque lucarne laisse entrevoir un univers particulier, ce qui donne envie de connaître l’être humain et les pensés qui l’occupent. Ses murs sont-ils rouges ou bleus? Aime-t-il les plantes? A-t-il des favoris? Des enfants? Quels sont ses loisirs? Et non seulement la vue stimule les facultés intellectuelles et philanthropiques, elle suscite aussi l’émoi lorsqu’à chaque saison, la nature change sa palette de couleur, passant des tons toniques aux ténébreux et vice-versa. Il y a tant à voir! Tellement de voyages à faire!»

Yorick feignit alors jouer du violon:

«Ah, les saisons et les couleurs! Tu te révèles d’un romantisme cliché! Personnellement, je suis plutôt de l’avis de cet auteur, qui arguait que l’œil, déficient, ne pouvait ni voir ce qui était trop petit ni ce qui était trop grand. Conséquemment, il existe tout un microcosme et tout un macrocosme ignorés de l’humain.»

«J’admets que je ne suis pas un artiste. Je ne possède pas le sens de la vérité poétique qui me ferait parler de l’automne jonché de taches de rousseurs. Je te concèdes aussi que la vue n’est pas exempte de lacunes. N’empêche que la vision demeure, de mes cinq sens, celui qui m’attache le plus à l’existence par ce qu’il me procure d’enthousiasme et de curiosité. Toutes ces physionomies, ces mimiques, ces architectures, ces paysages, ces toiles…»

«Tu te montres bien intense!»

«Je suis pourtant un cynique en ce qui concerne la mort.»

Reprenant son ton inquisiteur, notre histrionique ami relança son interlocuteur:

«Et qu’en est-il de ta vision de l’amour?»

Visiblement embêté, celui-ci hésita:

«Eh bien… euh… on ne peut pas dire que je connaisse profondément le sujet. Et toi, quelle en est ta perspective?»

«Peu réjouissante, je te le concède.»

«Mais encore?»

«Ce n’est qu’un leurre.»

«Même l’amour maternel?»

«Surtout celui-là! Il n’est que négation de la mort par la progéniture. Qu’une velléité de postérité à laquelle s’accroche frénétiquement la mère névrosée.».

«Et l’amour filial?»

«On n’en parle même pas: il y entre beaucoup trop de dépendance pour qu’il soit pris au sérieux.»

«Et la passion?»

«Tu veux parler d’Eros? Le fameux dieu grec? Vois à quoi nous l’avons réduit: érotisme, érogène… Toute cette Rome antique résumée à une simple pulsion physique.»

«Alors tout cet émoi suscité par l’entichement, ces rougissements, ces palpitations, que sont-ils?»

«Pulsions animales!»

«Les animaux rougissent et palpitent?»

«Non, mais ils paradent, se battent…»

«Ça ne vaut pas un rougissement. Récapitulons : l’amour est une négation de la mort. Le déni du néant, c’est quelque chose, non? Donc, l’amour existe!»

«La question est: crois-tu personnellement au néant?»

«J’ai foi en la réincarnation.»

«Et qui seras-tu, selon toi, lors de ton prochain karma?»

«Encore moi.»

«Et que feras-tu?»

«Je creuserai des tombes.»

«Où seras-tu?»

«Ici.»

«À quelle époque?»

«Celle-ci.»

«Serais-tu persuadé que nous nous verrions condamnés à revivre sempiternellement la même existence, avec le même lot de souffrances, d’humiliation et de défaites?»

Soudainement, l’expression du fossoyeur changea. D’un air mystérieusement mystique, d’une voix presque inaudible, il déclara:

«Il suffit d’un seul moment de plénitude, de grâce, de bonheur, si bref soit-il, pour affirmer qu’il ne s’agit point d’une damnation, mais d’une bénédiction!»

«Et si tu devenais aveugle, ne préférerais-tu pas alors le néant à un éternel retour?»

«Certes, la vue me manquerait. Néanmoins, il me resterait toujours quatre de mes cinq sens.»

«Et lequel privilégierais-tu?»

«L’odorat.»

«Pour quel motif?»

«Pour tout ce que le monde des essences comporte de mystérieux, d’intrigant. Prends la femme qui se parfume, comment se fait-il que tout en connaissant la supercherie, nous succombions tout de même à la sorcellerie de l’effluve? Que nous ressentions malgré l’évidence de la superficialité un tel désir de la toucher, de la posséder. Il existe un telle pléiade de fragrances: la terre humide après une averse, les pommes que l’on cuisine en automne, la peau réchauffée par un après-midi estival… tous ces arômes influent subtilement sur nos humeurs, nous rendant tantôt mélancolique, tantôt gai, tantôt rasséréné, tantôt désireux.»

«Il appert toutefois que l’odorat est surtout l’apanage de la gent animale. Il sert principalement l’instinct et non la pensé. En être évolué, tu devrais favoriser un autre sens plus noble.»

«Ce serait alors le goût, pour le plaisir des perceptions buccales caressantes ou piquantes. Pour pouvoir encore et encore me délecter des pamplemousses.»

«Alors ton fétiche, c’est les pamplemousses?» Ironisa le satire.

 «Plaisir perfectionniste s’il en est un! Quel travail absorbant que d’écorcher l’épiderme du fruit en y enfonçant bien ses ongles, de tirer sur cette carcasse pour accéder à l’organisme interne rosé, sanguin… En observant bien, on y décèle même les vaisseaux! Ensuite, la volupté consiste à découper, méticuleusement, chaque quartier à l’aide d’un couteau effilé, de détacher ces organes les uns des autres en enfonçant la lame, de presser l’agrume pour faire perler le sang… euh… le jus à la surface de la chair, de presser ses lèvres sur la plaie ainsi  faite… Quelle douce amertume!»

«Plaisir perfectionniste ou plaisir sadique?»

«Ce sont des synonymes!»

«Vampiriser les agrumes sphériques te comble de joie, soit! Mais, les saveurs peuvent te jouer de bien mauvais tour lorsqu’il devient question de survie. Si les mets ne sont pas assez raffinés pour ton bon goût, tu les dédaigneras et tu t’affaibliras. Ne pourrais-tu pas privilégier un sens plus utile?»

«Il faudrait te faire une idée. Tu me disais voilà un instant qu’il me fallait trouver un sens plus honorable que celui qui constitue l’attribut des bêtes, et maintenant tu rejettes le goût parce qu’il est trop civilisé

«Il te faut trouver un juste milieu entre les deux: un sens qui ni ne t’abaisse au niveau de l’animal ni ne prétend t’élever au niveau du dieu.»

«Je voterai alors pour l’ouïe. La musique, en élevant mon âme, me rend supérieur à la bête tandis que la voix de mes pairs me lie à mes congénères, m’empêchant ainsi de me prendre pour un être divin.»

«Voilà qui est bien pensé. Je suis toutefois surpris que tu aies omis le toucher. Les plaisirs de la chair, ça ne te tente guère?»

«La volupté est hélas un luxe auquel je ne puis accéder.»

«Ah? Aurais-tu des problèmes d’impuissance?»

Suite à cette interrogation, le fossoyeur se remit soudainement à creuser, comprenant sans doute qu’il en avait trop dit.

«Serais-tu eunuque?» insista malicieusement notre fantaisiste. Mais son interlocuteur continuait, sans broncher, sa besogne.

«Souffrirais-tu d’éléphantiasis? Ou, plus pathologique encore, se cacherait-il en toi une tendre nature fleur bleue partisane de l’intimité platonique, soupirante et exaltée comme celle d’un troubadour qui attend que sa gente dame lui enseigne la noblesse d’un amour courtois?»

Devant l’insistance de son partenaire, notre excavateur ne trouva que le subterfuge suivant:

«Et si on changeait de sujet? Tiens, je serais curieux de savoir: si tu devais te réincarner sous une forme autre que la tienne, à quoi emploierais-tu ta prochaine existence?»

«À me venger.»

«Ah? Ne préfèrerais-tu pas être un pacha? Une célébrité? Un homme riche heureux?»

«Je préfèrerais encore avoir l’opportunité de faire ma propre justice, selon la loi du talion: œil pou œil. J’aurais beau avoir une fortune et être polygame, je ne pourrais jamais atteindre le bonheur tant qu’il me resterait à l’esprit le souvenir d’un ennemi impuni.»

«C’est dire que tu as un antagoniste.»

«En effet.»

«Qui est-il?»

«Ça ne te regarde pas.»

«De quel crime s’est-il rendu coupable envers toi?»

«L’humiliation.»

«Mais encore?»

«Rien de plus.»

«Il faut que tu sois rancunier comme ce n’est pas permis, orgueilleux comme pas un pour cultiver une telle hargne en ton cœur.»

«Et si on revenait sur le sujet de tes problèmes de libido?» demanda le bougre sur un ton cruel.

«Je trouve que notre thématique actuelle est plus enrichissante, rétorqua le fossoyeur, simulant le flegme. Dis-moi, quelle forme utiliserais-tu pour parvenir à tes fins? Deviendrais-tu un jaguar pour te délecter de ses entrailles? Un spectre pour le hanter jusqu’à la démence? Un oiseau pour déféquer sur son chapeau périodiquement?»

«Un mégot.»

«Un mégot? Ça ne vit pas, un mégot!»

«Qu’est-ce qui te le prouve? Un mégot, c’est composé de molécules. Une molécule, à mon avis, c’est animé. Et puis, tu ne m’as jamais établi de restrictions quant à la forme sous laquelle je devais me métamorphoser.»

«Et que ferais-tu? Tu lui causerais un cancer?»

«J’irais brûler sa langue et lui déclarerais: Je ne suis qu’un petit mégot, mais je me suis réincarné. Tu m’as fait souffrir jadis et je suis venu pour me venger

«Moléculaire ou pas, un mégot, c’est muet et ça ne bouge pas par simple effort de la volonté!»

«Qu’est-ce que tu en sais? Tu es docteur ès mégot?»

«Nul besoin d’études universitaires pour savoir qu’une cigarette ne peut faire aucun mouvement de par elle-même et n’est habituellement pas très prolixe.»

«Quelles preuves viennent soutenir cette hypothèse?»

«Que nul n’a vu, en aucun lieu et en aucun temps, une cigarette loquace et dynamique!»

«Ce n’est pas une preuve, c’est une antipreuve.Tu prends pour acquis qu’un mégot ne peut ni être bavard ni être actif du fait que personne ne t’a encore prouvé le contraire. Tu es convaincu que ce qui n’a jamais existé ne sera jamais! Ton raisonnement est le même que celui de l’Homme de la caverne qui est persuadé que le monde réel se constitue des ombres qu’il voit, car il ne connaît pas autre chose.»

«De quel zinjanthrope parles-tu? »

«Peu importe! Tu n’es qu’un Saint Thomas. Il te faut toucher pour croire. Ne connais-tu pas la théorie du chaos?»

«Sans doute pas, mais si tu me compares à un Saint, je ne dois pas être si futile…»

«Ce n’est pas parce que le soleil s’est levé tous les matins depuis la nuit des temps qu’il se lèvera aussi demain. Ce n’est pas parce que la terre effectue une rotation complète toute les vingt-quatre heures qu’elle persistera à le faire.»

«Voyons!»

«Comment voyons? Argumente, articule ta pensée. Qu’est-ce qui te porte à croire qu’un mégot est inanimé?»

«Un mégot est acéphale. Lorsqu’il n’y a aucun cerveau pour ordonner le mouvement, rien ne se meut.»

«Regarde ces feuilles mortes, elles bougent et elles sont acéphales.»

«C’est le vent qui les déplace.»

«Tu devrais donc réviser ton postulat: Sans cerveau ni vent, rien ne se meut

«Si cela te fait plaisir.»

«Et que fais-tu des automates? Ils bougent et sont acéphales.»

«Les automates ont des mécanismes.»

«Une fois de plus, ta théorie doit être corrigée : Sans cerveau, ni vent, ni mécanisme, rien ne se meut

«Où veux-tu en venir?»

«Et l’amibe? L’amibe se déplace, bien qu’il soit protozoaire, donc acéphale!»

«L’amibe a des pseudopodes.»

«Ton adage se voit une fois de plus corrompu, pour devenir: Sans cerveau, ni vent, ni mécanisme, ni pseudopodes, rien ne se meu

«Dis, il va durer encore longtemps ton exposé?»

«Tant que tu ne m’auras pas convaincu que le mégot est irrémédiablement inerte, je continuerai.»

«Et pourquoi ne serait-ce pas toi qui devrait me persuader que le mégot peut être actif? Après tout, c’est toi, l’original! Explique-moi comment tu ferais pour te mouvoir, si tu étais une cigarette? Tu aurais des pseudopodes, peut-être?»

«Je ferais comme tous les autres objets qui bougent à notre insu.»

«Qu’est-ce au juste que cette lubie? Les choses ne se déplacent pas lorsque nous avons le dos tourné. Serais-tu paranoïaque?»

«Ne considères-tu pas la possibilité que si tu te cognes sur le coin de la table le matin en te levant, c’est que celle-ci, par mesquinerie, se serait mise en travers de ton chemin?  Et lorsque tu cherches en vain le second bas de ta paire de bas noirs, n’es-tu pas prêt à admettre qu’il est vraisemblable que ce dernier se cache de toi pour ne pas avoir à subir les relents nauséabonds qui émanent de tes pieds?»

«Et pourquoi son acolyte ne fait-il pas de même et ne se dissimule-t-il pas aussi?»

«Ils sont de mèche. Ils savent très bien que tu ne te promèneras qu’avec un seul bas noir.»

«Ce n’est pas là un raisonnement rationnel.»

«Que m’importe la rationalisation! Ce que je cherche, c’est la vérité. Il n’est pas exclus que la vérité soit extravagante, puisque certains prétendent la retrouver dans le vin.»

«Mon opinion est que tu gagnerais à délaisser tes in vino veritas pour te nantir d’un tantinet de sens commun.»

«Sens commun? Veux-tu parler du savoir génétique?»

«Te revoilà avec une théorie sordide sur jenesaisquoi. Le savoir génétique maintenant…»

«S’il existe des comportements innés, il y a aussi des concepts infus. Si on admet que l’oiseau fuit l’homme par connaissance atavique, sur quoi se baserait-on pour nier que l’homme possède dès la naissance un savoir génétique?»

«Je suis prêt à admettre qu’un nouveau-né ait le réflexe de nager, mais non qu’il comprenne la théorie de la relativité.»

«Et pourquoi pas? Il s’agit peut-être d’une science qu’il a, mais à laquelle il ne se réfère pas puisque l’inné fait partie des réflexes et que l’Homme accorde moins de noblesse à l’utilisation du cerveau reptilien que celles des lobes pariétaux et  du frontal.»

«Te voilà désormais avec une formation de neurologue!»

«Sans doute pas, mais je connais néanmoins l’hypothèse du ciel des vérités éternelles. Mais, comme le sujet ne t’intéresse pas…»

«Que nenni! Mais qu’importe. Donne-t’en à cœur joie! Expose, expose… »

«Avant d’être terriens, nous résidions tous au ciel des vérités éternelles, ou nous possédions la science complète. Dès lors, nous avons pêché par prétention et notre faute nous a valu d’être précipités sur Terre. Le choc que nous avons subi en heurtant le sol nous a rendu amnésiques. C’est pourquoi nul n’apprend rien, nous ne faisons que nous remémorer ce que nous avons déjà su.»

«Tes élucubrations philosophiques sont désuètes. De nos jours, plus personne n’ajoute foi à de telles fadaises.»

«De toute évidence! Seulement, il est possible d’interpréter ce mythe comme une allégorie. Le choc de la chute pourrait alors constituer le choc de la naissance.»

«Je veux bien être un génie inconnu si ça te fait plaisir, n’empêche qu’un mégot, c’est inerte!»

«C’est précisément ce que je veux démontrer: tu considères le mégot comme inerte parce que ton savoir génétique te dit qu’il en est ainsi. Mais les concepts élaborés par la connaissance innée ne sont pas irréfutables. Ce sont seulement des opinions transmises héréditairement parce qu’elles ont survécues à d’innombrables générations d’humains, qui n’ont pas encore vu de mégot s’agiter et s’exprimer. Et même si quelqu’un déclarait avoir assisté à un discours de mégots, il serait considéré comme fou et le bagage de sciences ataviques général demeurerait intact.»

«Je préfère encore conserver les raisonnements erronés que mes prédécesseurs m’ont légué génétiquement que de me mettre à considérer les fantaisies d’un psychotique comme plausibles.»

«Même si c’était lui qui avait raison et toi tort?»

«J’aime mieux avoir tort et penser comme la majorité.»

«Quel avantage trouves-tu donc à être normal?»

«Nous avons tous besoin de contacts humains et de liberté. Le dément n’a ni l’un, ni l’autre! Nul ne s’efforce de le comprendre de peur de sombrer aussi dans le délire. Personne n’ajoute foi à son opinion. On le regarde avec condescendance, pitié ou mépris. Il n’a pas de liberté non plus! La société considère qu’il doit être protégé de lui même et il se retrouve hospitalisé. Ce n’est pas une vie!»

«Autrement dit, tu penses qu’il vaut mieux ne pas chercher à être original sous peine d’être triste. Mieux vaut être banal et comblé. La pensée populaire abonde aussi en ce sens: Les gens heureux n’ont pas d’histoire, C’est un imbécile heureux … Comprends-tu ce que cela implique? Le jour ou il n’y aura plus de déprimés, toute évolution cessera et nous entrerons alors dans une ère de stagnation.»

«Il n’y a pas que les aliénés qui se démarquent de la masse: les hommes de génie ne sont pas nécessairement tout dépressifs.»

«Non, mais pour inventer ou découvrir, il faut être insatisfait de son existence. Un fermier en état de plénitude ne déménagera pas de son lot.»

«Je suis en total désaccord. Je peux avoir l’esprit scientifique et me trouver bien avec mon travail de fossoyeur, seulement mon enthousiasme s’accroîtra dès que j’acquerrai de nouvelles informations.»

«N’empêche que tu n’auras pas la fougue et la persévérance du désespéré qui entrevoit dans l’attribution d’un prix Nobel sa seule chance d’être joyeux!»

«Eh bien si je devais choisir entre être intelligent ou fortuné, j’opterais pour le deuxième.»

«Il ne s’avère pas très ardu d’être sot pour qui le veut bien. Les abrutissants abondent à notre époque »

«Alors explique-moi pourquoi n’es-tu pas idiot?»

«Parce que la réflexion laisse miroiter des possibilités que l’imbécile ne perçoit pas. Et puis je n’exclus pas totalement la possibilité d’être à la fois comblé et brillant, ou inepte et amer.»

«Pourtant, tu arguais encore tout à l’heure que…»

«Peu importe ce que je disais tout à l’heure, j’aime maintenir un point de vue seulement pour savoir ce que mon interlocuteur trouvera comme objections.»

«C’est avouer que tu es fourbe.»

«Considère cela comme de la fourberie si ça t’enchante, je ne le fais que pour enrichir ma pensée.»

«Il m’est alors impossible de connaître véritablement le fond de ta pensée…»

«Que t’importe? Tu disais toi-même il y a un instant que la plénitude te séduisait d’avantage que le savoir.»

«Je veux tout de même savoir à qui je m’adresse.»

«Ah? Aurais-tu peur des étrangers?»

Une fois de plus, le fossoyeur se remit soudainement à creuser.

«Il est utopique de croire que l’on connaît réellement quelqu’un. Tout individu se projette inéluctablement dans son récepteur.»

«N’empêche que j’apprécie qu’on soit franc avec moi.»

«Et moi j’aime encore mieux qu’on soit menteur, si ça stimule mon cogito

«Il est vrai que si l’on s’adresse au fou du roi, il est absurde de s’attendre à ce que la conversation ait du bon sens  »

«Voilà qui est un fait établi: un fou, ça ne peut pas avoir du bon sens. Mais le fou, c’est bien connu, est aussi le seul qui puisse rire impunément du roi. Et puis, si son esprit ne souffre pas les contraintes logiques, il s’ouvre ainsi à d’autres possibilités. Écoute parler un enfant et tu me diras si son raisonnement illogique n’est pas quelquefois tout à fait exact.»

«En effet, mais est-ce l’exactitude du raisonnement qui te grise ou le pouvoir de te moquer du roi?»

«Je dois bien admettre que le pouvoir est grisant.»

«Te voilà enfin sous ton vrai jour, bien que tu fasses un métier qui n’est essentiel à quiconque, bien que ton rôle soit parfaitement secondaire, bien que tu ne sois qu’un simple pantin dont on tire les ficelles à sa guise, tu te crois détenteur d’un… pouvoir. Qu’est-ce donc que cette mégalomanie qui atteint même les personnages les plus insignifiants de ce bas-monde? »

«Quoi? Un fossoyeur prétendant ne pas aimer le pouvoir? Qu’est-ce alors que tu recherches dans ce métier si ce n’est pas à t’assurer d’avoir le mot final, la jouissance d’avoir survécu à ceux que tu enterres?»

À ces mots, le fossoyeur asséna un coup de pelle sur la tête de Yorick, puis l’enferma dans son cercueil et en referma le couvercle. On entendit encore quelques dernières fois la voix de Yorick, tambourinant de toutes ses forces contre le couvercle, implorant:

«Que fais-tu? Laisse-moi sortir! Je ne suis pas mort!»

«Mais oui, mais oui, c’est ça, tu n’es pas mort. Et moi, je ne suis pas fossoyeur.»

«Enfin, cesse tes farces stupides, si j’étais mort, je ne te parlerais pas.»

«Ah, bon. Un mégot, ça peut parler, mais un mort, ça ne peut pas… j’en perds mon latin!»

«Laisse-moi sortir, te dis-je, je suis vivant!»

«Bon allez, j’ai assez perdu de temps. Moi je fais mon travail de fossoyeur et toi, tu fais ton travail de mort. Chacun son métier…»

Et c’est ainsi que se termina l’histoire, du moins jusqu’à ce qu’un prince blasé du royaume du Danemark, qui trouvait quelque chose de pourri à celui-ci, croise le chemin de ces deux personnages si secondaires…

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