L’urne (par Michèle Baly)

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Pandore, la toute première femme, l’Ève hellénique, possédait toutes les qualités, tous les talents, tous les dons humainement concevables. À la fois sensuelle et candide, enthousiaste et réservée, logique et fantaisiste, elle était la représentation vivante de l’unification sublime des antipodes. Même les androgynes lui auraient envié sa complexité.

Bien qu’elle ne connaissait pas la théorie de l’éternel retour (Nietzsche n’existait pas encore à cette époque) elle s’était imaginé, dans sa grande sagesse, qu’une telle chose fût possible. Aussi s’était-elle dit que, dans l’éventualité où elle devrait sempiternellement revivre la même existence, il serait dans son intérêt de goûter chaque plaisir qui s’offrait à elle.  Cette philosophie en fit une jeune femme intense, lucide et profonde.  Son attitude venant parfaire ce que les dieux considéraient déjà comme une œuvre achevée, il ne subsistait plus en elle qu’une infinitésimale lacune, soit la curiosité.

Il m’importe ici d’ouvrir une parenthèse à ce propos. Qu’est-ce au juste que la curiosité? Pouvons-nous réellement catégoriser cette titillation de l’intelligence parmi les défauts?  Bien sûr, il y a la curiosité mal placée, mais celle-ci relève de l’ingérence et Pandore n’était pas indiscrète. La mythologie et l’étymologie même de son nom nous le confirme: elle possédait TOUTES les vertus. Elle était donc pondérée et, puisque la pondération n’admet pas l’intrusion, on peut en déduire que l’intérêt de Pandore pour les choses qui lui étaient inconnues n’outrepassaient à nul moment les limites de la bienséance.

Toujours est-il que lorsqu’elle promenait sa plénitude sur terre, Aphrodite elle-même était en pâmoison. Eh oui! Même la belle déesse dont personne ne se lassait, car elle n’était jamais «ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même» soupirait d’admiration en observant la splendeur de la première femme.

Lorsqu’elle prenait un fruit et qu’elle y plantait ses jolies dents, elle y prenait un tel plaisir que les dieux en salivaient de jalousie. Qu’étaient-ce que cette fade ambroisie et cet insipide nectar comparés à ces denrées délectables dont la terre regorgeait?

Lorsque son regard pétillant se tamisait et que sa magnifique tête se déposait doucement sur l’herbe où elle sommeillait, Morphée lui-même glissait sa joue sous la sienne afin de lui servir d’oreiller.

Mais rien ne pouvait égaler ces moments où elle se mettait à jouer de la lyre.  En improvisant une Ode aux souffrances de Pan écorché, elle fit gémir Adonis.  En composant sur le thème des sirènes, elle en fit se noyer de chagrin quelques-unes. Elle alla jusqu’à imaginer une tragédie dans laquelle un certain Orphée descendrait aux enfers pour y chercher une dénommée Eurydice. (Lecteurs, ne me reprochez pas mes anachronismes: la mythologie grecque en regorge, soyez laxistes).

Puis, elle rencontra Épiméthée qu’elle s’empressa d’initier aux plaisirs de la volupté. Dès lors, les infidélités de Zeus-le-voyeur devinrent compulsives, tenté qu’il était par les ébats de ces deux créatures. S’ensuivit ce qui s’ensuit inéluctablement en pareilles circonstances, Pandore tomba enceinte (Vous comprendrez sous peu pourquoi on dit justement tomber enceinte). Elle accoucha d’un fils. Étant donné qu’elle possédait déjà le nom lui garantissant toutes les vertus, elle décida de nommer son fils Speres, (Espoir) car elle ne pouvait faire autrement qu’attendre l’avenir avec confiance, certitude et conviction. (Pour les sceptiques, oui, la grecque Pandore avait donné un nom latin à sa progéniture, car, dans sa grande sagacité, elle avait prévu que les Romains adopteraient un jour son panthéon. Et puis, ne vous ai-je pas déjà avisés, au sujet de mes anachronismes? Je ne suis pas Diderot, moi, pour entamer une discussion interminable avec mes lecteurs. Si mes récits ne vous plaisent pas, vous les récrirez vous-mêmes!)

Toujours est-il que Speres était une vraie peste. Était-ce qu’il se sentait obligé de rendre le présent insupportable afin qu’il ne restât à ses parents que le choix de se tourner vers l’espoir d’un futur meilleur? Se sentait-il contraint à faire respecter son prénom en astreignant les autres à s’y soumettre? Obligés d’espérer par le fait qu’ils ne pouvaient apprécier le moment présent, Pandore et Épiméthée devenaient de plus en plus nostalgiques.

Speres était menteur comme seul l’espoir peut l’être, faux, lunatique et turbulent, sa mère passait désormais le clair de son temps à le chercher partout. Terminées, les promenades agréables, les collations savoureuses, les rêves enivrants et les moments d’intimité avec son bel amoureux. Pandore devait errer, les yeux cernés, à la recherche de cet Espoir fugueur.

C’est ainsi qu’un jour, elle le vit se dissimuler dans la fameuse urne.  Nous connaissons la suite: elle l’ouvrit et les maux de l’humanité s’en échappèrent. Alarmée, elle s’empressa de refermer le couvercle, pour ne pas aggraver la situation. Elle «oublia» son fils à l’intérieur.

Et voilà! C’est censé être la fin du mythe. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est ce qu’il advint d’Espoir. Était-il mortel comme ses géniteurs ou les dieux, pour une quelconque raison, lui avaient-ils fait un traitement de faveur?  Ne subsiste-t-il que ses restes au fond de l’urne? Ou bien survit-il encore?  Dans le cas échéant, s’acharne-t-il à tenter d’ouvrir le couvercle apparemment si hermétique ou est-il «désespéré»? Connaît-il la théorie de l’éternel recommencement? Si oui, comment ce savoir influence-t-il son attitude?

Sortira-t-il un jour? Cela nous avancera-t-il?

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