L’exposition au destin – première partie

zzzzz

Wolfgang H. Wögerer
Filicudi, Scolgio della Fortuna, Faraglione La Canna, Alicudi
2006 (CC BY 3.0)

L’EXPOSITION AU DESTIN
première partie

Parfois le destin des uns soulage le futur des autres. Cet évêque était insupportable.

Nous montions à flanc de volcan. À droite s’étendait la mer, calme, sans autres rides que celles que le vent, en la frôlant, y soulevait : plissements de velours bleu nuit sur l’ultramarine étoilée d’argent. Juste un peu en avant de nous, longeant la côte, une barque traçait son sillage d’escargot. La distance ne permettait pas d’identifier le pêcheur, mais la couleur et les motifs du parasol déployé au-dessus du poste laissaient supposer qu’il s’agissait soit d’Enzo-le-sacristain, soit du Phoque. Comme nous n’avions rien d’autre à faire que nous ennuyer sur le sentier, et que personne n’avait spécialement envie de faire plaisir à l’évêque en lui faisant la conversation, nous discutions de ces hypothèses, les uns tenant pour Enzo à cause des motifs contrastés que nous imaginions voir sur la toile, les autres pour le Phoque puisqu’il semblait que la couleur générale du parasol fût plus orange que rouge. Ainsi passions-nous le temps, transpirant sous le soleil pointu comme un diamant, tandis que l’air se faisait de plus en plus sec à mesure que nous montions vers le cratère inférieur, parlant d’Enzo, parlant du Phoque, et des parasols plantés dans les bateaux de tous nos amis en mer.

« Pourriez-vous éviter de toujours palabrer dans votre patois misérable ? » râla l’évêque. « Le vénitien est une belle langue. Toute la Méditerranée la pratique, tandis que personne ne vous comprend, maudits fils d’Éole ! »

Sur notre gauche, venant du sommet recouvert de neige, un grondement enflait et baissait, bruit de séracs en cataracte, graillonnements de roches crevées sous le pilon d’un cyclope. Nous allions bientôt devoir traverser le couloir du Syllogiste, et tout le monde, à commencer par l’âne qui portait l’évêque, se mit à craindre pour soi. Seul l’ecclésiastique et ses deux acolytes, naturellement peu au fait de la topographie locale, demeurèrent imperturbables.

o0o

La chair bat le fer, le fer bat la pierre, mais la pierre bat la chair.
Or nous sommes des êtres de chair, seules nos âmes sont de pierre.
Par conséquent pour traverser le Syllogiste il nous faudra une volonté de fer, amen.

En effet, le couloir du Syllogiste est réputé pour ses pierres bondissantes, grosses comme des maisons et lourdes comme un village, que le cratère sommital produit aléatoirement et déverse toujours dans cette pente. Or, le sanctuaire, un édifice aussi frustre que plusieurs fois millénaire, construit sur la lèvre au vent du cratère inférieur, est accessible uniquement par le sentier du Syllogiste. L’âne commença à en péter d’inquiétude, ce qui contraria beaucoup les deux acolytes de l’évêque, chargés de veiller à son confort, à sa sécurité, et à sa dignité. Ils nous houspillèrent, bien sûrs de leur impunité de gardes en mission détachée, et la sérénité de Sa Seigneurie s’en ressentit.

« Maudits païens que vous êtes, tenez donc le dais droit ! Le soleil vient de m’aveugler, de sorte que si ça continue, je ne pourrai plus déchiffrer le Codex et nous aurons l’air de quoi, alors, là-haut ? Ah mais dites donc, j’ai failli oublier : quelle est cette statue de chat qu’on voit dressée sur une roche élevée, à l’ouest de votre quai ? Indécrottables idolâtres, c’est donc là encore un de vos cultes ? » L’évêque, au débarqué de ce matin, avait remarqué immédiatement l’objet : sur le sommet d’une roche qui protège le port, et qui fait comme une petite forteresse avancée dans la mer, un chat haut comme un homme, en terre cuite vernissée, debout sur ses pattes arrière et sur sa queue, semble griffer le vent qui toujours folâtre à cette pointe. Il regarde vers le port.

Le maire répondit :

« Il s’agit du Chat, notre héroïne de l’île. Vous ne connaissez donc pas l’histoire du Chat et des cinquante rouquins ?

— La peste soit de vos légendes ! Vous vous abâtardissez l’esprit avec vos balivernes, et bientôt vous serez aussi stupides que vos ancêtres du temps de la télévision !

— Ceci n’est pas une légende, répondit le maire. Votre Seigneurie doit avoir été informée qu’il eut, près du village, et pendant près de quatre siècles, un orphelinat tenu par les frères de la règle de Symphorien le Bon à rien.

— Oui certes, ceci est consigné dans le Cartel. Et alors ?

— Aux derniers temps de l’orphelinat, suite aux tumultes de la Scission Égéenne, vous savez que les roux, que vos ancêtres appelaient les Luciférides, furent éradiqués des trois mers. Les parents de l’archipel, quand ils ont vu qu’on tuait leurs voisins rouquins et qu’on leur arrachait les enfants si ceux-ci avaient le malheur d’hériter des cheveux de feu, s’arrangèrent avec les Symphoriens de chez nous, qui remplirent dès lors leur orphelinat avec les enfants réfugiés que nos barques y amenaient. Et voilà comment il y eut jusqu’à cinquante enfants, en particulier lors de la grande lave de septante-trois.

— Vous auriez désobéi à la Couronne de Venise ? C’est bien étonnant, toute cette vaillance. Et que se passa-t-il lors de la “grande lave de septante-trois” ?

— Monseigneur, l’éruption de cette année-là avait ouvert une bouche à feu sur le flanc ouest, qui regarde le village. Une lave très dure, pâteuse, et caillouteuse comme une vilaine moraine, en était sortie et s’était lentement mise en branle en direction de nos maisons. En deux semaines, elle avait renversé toutes les terrasses du côté de la conserverie d’anchois, et avait élevé un mur haut comme le clocher entre le bourg et l’orphelinat. »

Aujourd’hui, un tunnel creusé dans cette coulée permet d’accéder aux ruines des Symphoriens, au phare automatique du Castello, qui est une cheminée volcanique isolée sur une pointe, et à la célèbre “Aiguille du Chat et des cinquante rouquins” ainsi nommée en l’honneur de ces enfants, que sauva une petite fille, noire comme le volcan, qui vivait à l’orphelinat où ses parents étaient employés sous contrat dans la basse-cour. Voici l’histoire, que conta le maire à l’évêque juché sur le petit âne :

« Lorsque la lave eut dressé son infranchissable muraille entre le village et l’orphelinat, il devint impossible de savoir ce qui se passait de l’autre côté, sauf à se mettre en barque et à faire le tour de la pointe. Or, la mer s’était levée, avec une houle de vent d’ouest qui n’invitait pas à s’y frotter sans de très bonnes raisons. Le troisième jour de la coulée, le volcan trembla, et ouvrit une nouvelle bouche à six cent coudées seulement au-dessus du village, à la base d’un renflement qu’on avait vu grossir lentement pendant tout les mois précédents, et que les gens avaient commencé à nommer, en manière de plaisanterie, “le Petit Jésus”, parce que les plus mauvais esprits (sauf votre respect) envisageaient qu’il naîtrait de cette boursouflure quelque chose de bien chaleureux pour la Noël. Il en sortit, un peu prématurée, une nouvelle lave qui s’en alla pousser sur la première, et lui coula dessus. Arrivée sur la nouvelle muraille qui séparait le village de l’orphelinat, elle se dérouta vers celui-ci et s’écroula directement sur les bâtiments du réfectoire et des communs, qu’elle incendia. Le feu se propagea au reste. Tout le monde s’enfuit dans la basse-cour. Mais la lave poussa encore, et s’avança elle aussi dans la basse-cour. Acculés, les habitants de l’orphelinat – les moines, les contractuels, les enfants – allèrent se réfugier sur l’aiguille dite “des lépreux”, parce que jadis elle avait été aménagée par les frères pour y faire une maladrerie. C’était une roche d’une ancienne coulée, dressée à quelques brasses de la falaise qui longeait l’orphelinat du côté de la mer, et sur laquelle on trouvait, jusqu’à cette histoire, six cellules, deux citernes et un impluvium. On y accédait par une passerelle qu’on levait ou baissait selon les besoins.  »

Le maire, un peu ému par ce qu’il allait raconter maintenant, toussa dans son mouchoir, renifla deux fois, et reprit :

« Donc les gens se réfugient sur l’aiguille. Mais la nouvelle lave pousse encore, tandis que l’autre, presque arrêtée, fait à cette heure un méchant surplomb au-dessus de la mer, sur le flanc de la pointe où vous avez vu la statue, et vomit des stalactites brûlantes qui font, en tombant dans l’eau, un énorme fracas. Or, à force de pousser, la nouvelle lave arrive jusqu’à la passerelle, qu’elle enflamme. Tous les gens de l’orphelinat sont dès lors enfermés sur l’aiguille qui n’est pas bien grosse… Une demie journée se passe, pendant laquelle les deux laves se gonflent encore ; la nouvelle surplombe presque l’aiguille. Dès qu’elle s’écroulera, c’en sera fini de ses habitants. C’est alors que la petite noiraude, que tout le monde appelle “le Chat” en raison de ses agilités à crapahuter dans les roches, propose de se servir de la nacelle pour descendre du monde au niveau de la mer.

— Mais pourquoi les adultes n’y avaient-ils pas pensé ? demanda l’évêque.

— Parce que cette nacelle n’était qu’un petit panier destiné à être rempli des provisions qu’on apportait depuis le port. La passerelle, lorsque la léproserie fonctionnait, n’était baissée que pour y faire pénétrer un nouvel occupant, ou pour en extraire un décédé. C’était un mouroir, là-haut, un pur crevoir. Mais bon, en septante-trois, vous pensez bien qu’il n’y avait plus de lépreux depuis des générations, mais le matériel était entretenu et renouvelé, parce que des frères aimaient bien venir y faire retraite, aux conditions des anciens malades, pendant quelques années.

— Que faisaient-ils des morts ?

— Au cimetière. Ils avaient leur coin.

— Et où est-il, ce cimetière ?

— Aujourd’hui ? Sous la lave. Donc le Chat propose de descendre les enfants, qui ne sont pas lourds, à l’eau par la nacelle ; qu’au moins eux puissent se sauver en nageant au pied des falaises, jusqu’à une grotte située du côté de la pointe, à l’abri des chutes de lave. Puisqu’il n’y a pas moyen d’imaginer mieux, les adultes obtempèrent et font descendre deux par deux tous les enfants. »

L’aiguille était haute, et ses parois bien verticales. La nacelle se balançait au-dessus de la mer ; les enfants sautaient dans l’eau, s’accrochaient aux organismes encroûtants qui colonisent toujours les rochers au niveau des vagues et, progressant prudemment sur cette maigre vire, s’alignaient comme les grains d’un collier qui aurait entouré l’aiguille. Mais la mer était profonde, et grondait, et chauffait aussi, sous les terribles coups de vapeur que lançaient à chaque fois les morceaux de lave en tombant dedans. Quand tous les enfants furent descendus, les adultes leur firent parvenir des bas-flancs en vieux cèdre qu’ils avaient arrachés aux cellules, pour servir de radeaux ou de planches de survie lorsque les petits, qui ne savaient évidemment pas nager, auraient à traverser les quelques brasses qui séparaient l’aiguille de la côte.

« C’est ainsi que le Chat mena en deux voyages tous les enfants, sur les planches, jusqu’aux falaises puis jusqu’à la grotte, en allant en diagonale pour éviter les chutes de pierres de la nouvelle lave qui commençait à durement rayonner sa chaleur sur l’aiguille. Ils longèrent ensuite le rivage, remontant leurs jambes pour qu’elle ne touchent pas l’eau qui devenait bouillante par moment. En s’accrochant aux roches, passant sous la première lave qui jetait elle aussi des blocs à quelques brasses d’eux, ils parvinrent sans trop de blessures jusqu’à la grotte. Celle-ci était constituée d’un réseau de fractures de refroidissement qui s’étalaient dans une vieille coulée, et qu’était venue chapeauter une lave plus récente, qui faisait comme un toit. Il y avait des entrées et des sorties sur tout le côté nord de la pointe, ce qui donnait en principe aux enfants la possibilité d’échapper aux trop grandes chaleurs qui régnaient dans la crique, en allant s’installer vers les bouches situées vers le large. Mais c’était sans compter avec les vagues, qui s’engouffraient là-dedans, envahissaient tous les couloirs, et ressortaient par où les enfants comptaient entrer. Cependant, comme il n’y avait aucune autre possibilité de se mettre à l’abri, et que personne n’aurait songé à prendre la mer sur les bas-flancs, ils accostèrent au pied des entrées qu’ils visaient, ils escaladèrent jusqu’aux grottes, remontèrent avec eux les planches qu’ils coincèrent de travers dans les fissures, en hauteur, et s’installèrent dessus. Dans leur dos, venue des tunnels, des vagues d’eau salée déferlaient et balayaient le sol, comme si la grotte elle-même avait voulu repousser les enfants dans la crique. Mais bien à l’abri sur leurs plate-formes, ils ne risquaient rien. Alors, depuis leur poste, ils assistèrent à une tragédie. »

La nouvelle lave s’écroula sur l’aiguille. Les bâtiments furent écrasés. Tous les adultes périrent, soit irradiés, soit par suicide. Le Chat, qui depuis fut élue députée au Conseil de l’Archipel, conserva de ce moment un souvenir très précis car elle vit ses parents se laisser tomber, minuscules, impuissants, ne pesant plus rien sur la destinée de quoi que ce soit. Elle les vit tomber dans la mer, et y disparaître. Jusqu’alors, elle n’avait pas pris nettement conscience qu’elle risquait de perdre sa famille, mais l’aiguille, en s’embrasant, la fit devenir orpheline sans prévenir. Nous imaginons la douleur incrédule de ce petit être entreprenant qui avait sauvé ses camarades, et que le destin remerciait d’aussi funeste manière.

« Mais ce n’est pas tout ! » Le maire fit s’arrêter le convoi. Devant nous s’étendait, longue, sombre et ébouleuse, pentue comme le dévaloir menant aux enfers, la ravine terrible des pierres bondissantes, le couloir du Syllogiste. Les porteurs du dais le déposèrent, se redressèrent, s’avancèrent vers le rebord du ravin, et marmonnèrent tout bas un syllogisme de circonstance, pour conjurer le vilain sort. Ceci n’échappa point à l’évêque, qui se mit à braire d’indignation, au grand étonnement de l’âne.

« Ce n’est pas tout. Car notre volcan toujours fut généreux en tourments, et cette fois-ci encore il fut fidèle à sa pénible réputation : la première lave, celle qui avait séparé l’orphelinat du village, s’écroula elle aussi dans l’eau, et dès lors il se libéra un courant de roche fondue qui, pâteusement, lourdement, commença à s’entasser dans la crique au pied même de la pointe, là où se trouvait la grotte. Le rayonnement des roches, et la vapeur terrible qui montait de la mer, firent qu’il fut bientôt évident que rester dans les porches reviendrait à périr ou bouilli ou brûlé. Mais se reculer vers le fond pouvait bien être pire ; car les cascades continuelles de matières en fusion allaient peut-être obturer l’entrée, et enfermer les enfants à l’intérieur, exposés aux vagues venues des entrées de l’ouest. Le fracas des déferlantes qui déboulaient dans les couloirs était terrifiant, et leur puissance allait en s’amplifiant à mesure que forcissait la houle qui les générait. Alors le Chat, oubliant sa peine, s’élança dans les parois et disparut vers le haut. Elle risqua là sa vie comme jamais auparavant, tant la roche était verticale, et le feu, quand elle escaladait la falaise, lui cuisait le dos… Voyez tous les dangers entassés sur cette petite fille : rester dans la grotte, c’était mourir ou noyée ou cuite ; tomber, c’était finir ébouillantée ; mais réussir à fuir, c’était peut-être le moyen de sauver encore une fois tout le monde, à commencer par soi… Sur le port, les gens écoutaient attentifs les fracas de la mer qui explosait sous la puissance des deux coulées. Soudain, une vieille femme poussa un cri, tendit le bras, désigna la pointe et sa roche toute noire dressée au-dessus des vagues et des jaillissements d’écume. Tout là-haut gesticulait une espèce de singe gringalet, et l’on entendit alors, au milieu des grondements du monde, les pépiements aigus de ce petit être vivant. Les gens s’amassèrent. Cependant, le Chat, voyant que le temps passait et que les villageois ne réagissaient pas assez vite, risqua sa vie encore une fois, et cette fois-ci sans espoir de gain pour elle-même, car il lui eût suffi de rester sur cette roche pour être sauvée – tôt ou tard on eût dressé des échelles et ouvert une voie d’alpiniste pour aller la chercher, petit chat perché qu’elle était. Non, elle sauta dans la mer, voyez-vous ? Elle sauta du côté du port. Elle se mit en boule et plongea. Une chute interminable. Monseigneur, aujourd’hui seuls les plus intrépides de nos jeunes gars s’y risquent, et deux en sont morts rien que sous ma mandature. »

L’air trembla, signe de l’arrivée d’un bolide. Je m’approchai du rebord. Dans le couloir, vers le haut, une roche s’écrasa dans les éboulis, soulevant une gerbe de pierrailles. Elle glissa, roula, puis rebondit contre un obstacle. Elle décolla, décrivit une lente courbe, tournoyant sur elle-même en perdant quelques lambeaux de lave encore plastique. Elle retomba, puis s’éleva encore, passa devant nous et sembla ne plus vouloir retomber avant le rivage. Cependant, elle toucha la pente une dernière fois, dérapa et fila comme une flèche dans la mer qu’elle éventra. Le retard qu’avait mis, à chaque fois, le bruit des impacts pour monter jusqu’à notre poste d’observation, nous fit mesurer l’ampleur du défilé, et la taille des rochers qui nous y attendaient. Un autre syllogisme fut déclamé, avec une vibrante ferveur celui-là, et monseigneur l’évêque ne trouva plus rien à critiquer.

Aussi le maire continua :

« Vite, une barque fut lancée, et malgré les vagues on alla repêcher l’imprudente. Elle fut ramenée au port. À peine arrivée, elle entreprit de tout raconter : la nacelle, les enfants, la grotte, les vagues dans la grotte, la chute de la seconde coulée sur l’aiguille, les parents, les cataractes de lave, le danger qui croissait d’instant en instant. Devant tout son courage, les hommes se déterminèrent à ne pas être en reste, et à lui faire honneur. On équipa trois barques, on jeta dedans des cordes, des gilets de sauvetage, de l’eau douce, et on fila dans la mer coléreuse. La nuit allait tomber dans une heure. En vingt minutes, les hommes contournèrent la pointe, à distance prudente des violentes gerbes d’écume que le soleil couchant transformait en explosions de feu, comme un écho à celles qui jaillissaient, tout là-haut, du cratère sommital et qui, chaque soir depuis avant l’apparition des humains, offraient à la mer le prodigieux spectacle d’une montagne qui accouche d’elle-même. »

Pêcheurs habitant au pied d’un volcan, habitués aux vilaines humeurs de leur monde, revenus de presque tout, ils découvrirent cependant que l’enfer s’étendait devant eux. Car la crique semblait s’être transformée en la gueule ouverte d’une machine de l’ancien temps, crachant d’énormes bouffées de vapeur traversées d’éclairs rougeoyants, envahie des rouleaux qui se jetaient là-dedans et y explosaient. Dans beaucoup d’endroits, même au large, l’eau faisait des bulles. Des poissons y flottaient, ventre en l’air, en train de peler, les yeux déjà blanchis.

« Le Chat, qui avait sauté dans la première barque, trépignait, gesticulait, harcelait les rameurs qui hésitaient et finalement, elle les galvanisa avec sa petite énergie inépuisable. Elle dirigea les barques à travers la buée, elle cria, cria, cria encore ; depuis la grotte, les autres enfants lui répondirent, et la clameur qu’ils poussèrent alors, ces appels désespérés firent que personne, dans les barques, n’aurait pu supporter de rester le cul au calme, prudemment, au large de cette fournaise épouvantable au fond de laquelle de pauvres êtres imploraient du secours. Tout le monde fut sauvé, mais il y eut de nombreux blessés dans les chocs de la mer et des roches, et les brûlures furent innombrables. »

Voilà l’histoire de la statue. Et l’évêque en resta coi.

Suite et fin le 13 décembre…

elp_2013_12_05_destin2

M. Hollunder : Fusiform lava bomb. Capelinhos Vulcano, Faial Island, Azores. Domaine public.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s