Gai, gai parapluie ! « climat très variable »

Mon joli parapluie avait pris une drôle de façon de replier ses ailes, genre gag, ce qui, hélas, augurait de sa fin proche. Donc, un peu tristement quand même, j’envisageai de lui donner un successeur. Mais, il ne fut pas si aisé de remplacer ses doux papillons fondus sur fond bleuté, allant à peu près avec tout. Grâce à quelques trombones venus au secours de ses articulations défaillantes, je lui avais affectueusement offert un sursis. Quoiqu’il en soit, au cours d’une flânerie comme nous autres femmes les aimons, je trouvai l’occasion parfaite, rapport qualité-prix et coup de cœur. Un article dans les tons pastel qui pourrait même, en cas de beau soleil – hypothétique cette année 13 –  faire office d’ombrelle : en relancer la mode, pourquoi pas ? Le rose saumon et le gris perle, alternant sur ses huit triangles étirés, flattent le teint, et ne capteront pas trop les rayons de phœbus.

Je n’eus pas à attendre pour tester son mécanisme. Nous sommes Bretons, et pour nous comme pour les escargots c’est  :« Bonne aver-se, bonne aver-se ! » Sur un ton allègre ? Je n’irais pas jusque là… Quoique, c’est une comptine que mes enfants adoraient.

Cela se passa un de ces matin très doux, couleur opaline, où l’on scrute le ciel avec un peu d’indifférence, ou de résignation, c’est selon. En adulte satisfaite de son aquisition, presque une enfant tenant son nouveau jouet, je me surpris à souhaiter qu’il pleuve juste comme ça, pour s’amuser. Et tiens…, mon nez reçoit quelques gouttes. Alors, clac ! j’appuie sur le bouton pour libérer le dôme gris et rose. Surprise, dès que la corolle s’éploie, l’ondée cesse. Un peu vexée, je referme le truc aussi sec, sans jeu de mots, et poursuis ma randonnée en direction du marchand d’étoffes. Au mètre, aux coupons, au poids ; plus mercerie, boutons, galons et colifichets – et j’en passe. Arrivés d’où ? d’un peu partout ? Mystère ! Mais je ne serais pas fâchée d’en connaître davantage sur le sujet.

Depuis un certain temps je n’avais pas rendu visite au fabuleux Toto, sésame d’une caverne d’Ali-Baba à faire tourner la tête aux cousettes de la semaine et des dimanches de pluie, et de quelques créateurs adorant fouiller comme on chasse l’oiseau rare…

Forcément, pas loin d’une heure plus tard et nantie, sans m’appauvrir, de quelques opportunités, je quitte le merveilleux souk, et… file rue Nantaise – on ne sait jamais, le collègue recèle peut-être quelque trésor manquant place Jacquet… Un coup d’œil à ma montre permet l’extra. C’est sous la forme d’une écharpe de soie à offrir que m’attend la récompense ! Tour vite fait, cependant, car il me faut rebrousser chemin. Dehors, un ciel d’ardoise me cueille. Oh ! cette fois, « ça va se déverser comme il faut », me dis-je. Quatre gouttes me font appuyer sur le bouton, la corolle s’épanouit avec un petit bruit glissé, ma foi agréable…, et cela suffit pour que la pluie cesse. J’en conclus, d’une âme légère : décidément, c’est un parapluie antipluie, un objet magique ! Suis-je seule à remarquer que quand on oublie le facétieux à la maison, comme par hasard, on se fait saucer : les parapluies ont-ils une âme un peu… vindicative ?
Ma bonne humeur est manifeste !

J’avoue : tout m’a semblé magique au cours de cette matinée. Heureuse sans raison précise, comme cela nous arrive à tous et que nos yeux s’ouvrent sur la simple poésie des choses, sur ce qui nous entoure banalement d’habitude, et que l’on se sent “intrinsèquement”, pour faire savant, fabriqués pour le Bonheur… Je pousse un soupir de jeune femme, exit le gros supplément d’âge au compteur ; mentalement, les rides s’effacent, la démarche prend du rythme, discrètement dansante – l’an passé, à cette saison, je traînais une sciatique bien installée que rien ne soulageait. Alors, à présent, marcher m’est une joie d’une essence rare. Et si je pousse plus loin le bouchon, les maldonnes qui font si mal, basta ! puisqu’un jour elles s’amenuisent plus ou moins. Même à la réflexion, il faut assigner une limite, de peur qu’elle vire à la rumination… ! Place, place ! d’autres difficultés arriveront, que l’on résoudra mieux – qui sait ?

Je ralentis, accostant au spacieux trottoir planté de poiriers-fleurs conduisant à ma demeure, rêvassant aux quelques détails glanés en ville, dont le petit marché Saint Germain transféré rue Dreyfus, devant l’église, pour au moins cinq ans, ai-je appris ; et puis constaté que le local au parquet défoncé de l’anciennement Thé aux Fourneaux demeure en triste sommeil : immeuble voué à la restauration, sine die. Le cher petit restaurant transféré aux Lices est désormais trop loin pour nous…

Oh ! ce mauvais temps qui nous fait trop souvent bouder entre nos murs, stupide autosanction. Encore un peu savourer cette liberté – faut-il vraiment rentrer ?…Tais-toi, mon estomac ! Espèce de morfale, va ! Et puis il fait beau, maintenant, parapluie remisé au fond du sac.

Devant l’entrée de la poste, le jeune Roumain est de retour, après trois jours d’absence. Prise au dépourvu, je n’ai donc rien à donner, ni à lui ni à son toutou, petit corniaud sympathique, lequel manque à l’appel, ce midi. Le garçon, posé sur son cabas, tangue doucement, aspirant fort sur un cigarillo – tiens, ça c’est nouveau ! Ce solitaire de vingt-sept ans, avec sa physionomie de gamin et son petit cabot, attendrit les passants, cela ne m’a pas échappé. La chance, même dans la misère, on peut la rencontrer. Encore deux pas de plus, et on la choie et on la garde… ! Et même “On s’en sort”, selon la formule consacrée.

Lors d’une absence (par expulsion) que j’évalue à six mois, sa “bonne place” a vite fait l’affaire de compatriotes…, et “qui va à la chasse…”, c’est bien connu. Mais quand l’électron libre est de retour, j’ignore comment cela se conclut entre Roumains. Quant aux Tziganes, on ne la leur fait pas.

Je me pose devant lui, en révérence de page : « Bonjour – ça n’a pas l’air d’aller. » Il fait « non » de la tête. Je lui demande : « Ton petit chien… ? Tu dois être triste sans lui … C’est pour ça que tu fumes ? » Il voit que je cherche à savoir pour l’animal qui non seulement aimante les piécettes mais lui offre, en partage, la constante tendresse. Hélas, la barrière du langage et les bruits de la rue me brouillent sa réponse ; rébus presque impossible à décrypter, malgré mon attention accrue… Soudain, des larmes s’échappent sur ses joues, sans qu’il grimace. Comme un petit, il les essuie de ses mains sales : j’ai tout de même compris qu’il a dormi à la gare, visiblement à même le sol, vu la crasse imprimée sur la superposition de ses habits de malheureux. Lui toujours si propre, parfois rasé de près. Eh oui, on lui a volé sa mascotte ! (mon cœur bondit dans ma poitrine). Une blessure sur le dos de la main, datée d’au moins quatre jours, fait croûte ; deux de ses doigts saignent légèrement. Tout ceci me donne une moche certitude : il y a eu bagarre, peut-être même ivresse. Lui qui ne buvait que des cafés, caressait son chien tout le temps, et qui ne fumait jamais durant les heures de manche… Je lui ai posé la main sur l’épaule, timidement, retenant une question risquée, et me suis levée, fuyant presque vers ma porte toute proche, pour m’y engouffrer, laissant retomber brutalement le battant, cette fois-ci. Évidemment, j’ai pleuré en gravissant mes étages, et encore après, bien à l’abri… Cet inestimable privilège qui leur manque tant.
J’ai tellement peur d’avoir assisté à l’effondrement d’un être qui avait déjà, au fil des mois, pris sa place dans notre quotidien – car je pense que nous étions plusieurs à l’avoir ressenti de la sorte.

Ce que je n’ai pas osé lui dire : « Je t’en prie, garde-toi de te mettre à boire sans soif ! Sinon tu es fichu…, mon ami. »

Dans la vie tout coexiste : le doux et l’amer, la poire pour la soif et le désert…

Mais, qu’allons-nous faire du pire ?

 

C.Y.L.
Rennes, 2013

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