La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen (notes de lecture)

ACH003452038.1393967422.320x320L’histoire racontée dans ce premier roman de Geneviève Pettersen est simple et commune. On y suit, sur une période d’un an, les expériences d’une adolescente de Chicoutimi-Nord à un moment critique de sa vie personnelle et familiale. Mais on ne saurait réduire un roman à son anecdote. C’est donc son énonciation qui retiendra principalement mon attention.

Quelques mots tout de même sur la trame narrative, puisque celle-ci n’est pas sans exercer une fonction d’interpellation. L’univers représenté intéressera les lecteurs chez qui un bon roman est avant tout un document psychologique ou sociologique. On dira : portrait d’une génération – portrait qui n’a rien de nouveau, cela dit. On aime en effet au Québec ce regard désabusé qu’une jeunesse porte sur le monde : les mensonges parentaux, des histoires de sexamour un peu glauques, le vol l’étalage, la descente dans l’univers des drogues dures, le suicide… Il ne manque que la prostitution pour que le tableau soit complet, comme dans le livre Moi, Christiane F., souvent cité par la narratrice. Pour plusieurs, ces composantes nous situeraient au cœur de la « vraie vie ».

Le roman pourra aussi servir de prétexte à épiloguer sur le phénomène de l’intimidation dans les écoles secondaires. Sur les liens entre les drogues et l’anorexie. Sur le fossé des générations et des adultes impuissants à poser les gestes appropriés ou à trouver les mots justes devant leurs enfants. Sur les méchancetés entre filles et le désir, chez certaines, de régner sur leur petit monde (le titre, La déesse des mouches à feu, désigne l’accomplissement de ce désir chez la narratrice). Les filles se toisent, s’évaluent, se comparent du point de vue de leur pouvoir de séduction (mais jamais de leur intelligence). La narratrice, de fait, est très préoccupée par l’apparence physique, les modes vestimentaires, le maquillage. Sa mère a été mannequin et lui a montré des trucs, mais les détails liés au « style»  prennent chez elle une importance considérable. À peu près tout ce qu’elle fait est en fonction du regard des autres. Le roman sera donc l’occasion de réfléchir sur la perte de sens que rencontrent les jeunes et sur le choix du suicide qui souvent en résulte. Je ne serais pas étonné qu’on invite l’auteure dans des écoles pour en parler avec les ados (c’est ce qui est arrivé à Marie-Sissi Labrèche).

Le roman a ainsi de fortes chances de remporter le Prix des collégiens. Des professeurs le mettront au programme dans l’espoir que leurs élèves s’y reconnaissant, prendront goût à la lecture. Il colle en effet à la réalité des ados du secondaire et il utilise leur langage. La population de Chicoutimi sera interpelée au premier chef, d’autant plus que la dernière séquence du roman relate le déluge de 1996. Peut-être tirera-t-on un film de cette histoire. Le roman exhibe de nombreuses références à des livres, à des films et, surtout, à de la musique. Ces références contribuent à l’effet de réel (ce sont les références d’une certaine génération qui n’aura aucune peine à s’y retrouver), mais dans l’univers de la narratrice, elles accomplissent une fonction de distinction, au même titre que les vêtements : on est hot ou on est tapette selon ce qu’on écoute.

Du point de vue de l’écriture, on a affaire à une narration efficace. Le ton donné dès le départ est maintenu jusqu’à la fin. Le roman est exempt de clichés ou de maladresses de débutants. La narration, en un sens, est classique et linéaire : alternance entre scènes et résumés, entre moments d’action et digressions explicatives. Même si le récit est raconté après-coup (mais on ne saurait dire à quelle distance temporelle), la narratrice n’empiète pas sur le point de vue subjectif de celle qu’elle était au moment des événements racontés. Elle fusionne totalement avec les pensées et affects qu’elle éprouvait alors, exactement comme si son récit était raconté au présent. Prenons un exemple. Dans le passage où elle s’exerce pour une première fois à la fellation, elle commente ainsi sa « réussite » à procurer un orgasme au garçon : «J ’étais vraiment contente. Ça voulait dire que j’étais belle dans ma brassière pis mes bobettes. Je me suis dit que, la prochaine fois, ça me prendrait un porte-jarretelles. » (p. 49) Rien n’indique que la narratrice interprète les raisons de son succès autrement qu’elle ne l’avait fait sur le coup (c’est-à-dire en l’attribuant à d’autres facteurs que sa brassière et ses bobettes). Il revient au lecteur seul d’en penser ce qu’il voudra ; jamais la narratrice n’oriente sa perception, ne serait-ce que par des marques d’ironie (totalement absentes). C’est là un parti pris assez radical qui colle le roman à la mimesis (la reproduction de la réalité vécue par le personnage central) et rend hasardeuse toute spéculation au sujet de son discours (autrement dit, sa pensée sur le monde, mais également sa proposition artistique).

On notera l’absence de dialogues : tout passe par la voix de Catherine qui rapporte les propos des autres sur le mode indirect (et parfois de l’indirect libre, mode que Pettersen maîtrise très bien par ailleurs).

Peut-on, à partir de ce roman, penser quelque chose au-delà du cas précis qu’il raconte ? Je ne songe pas ici aux commentaires des psychologues et sociologues que j’évoquais plus haut, commentaires qu’il est de toute manière possible d’élaborer à partir de n’importe quel comportement humain. Je parle ici d’une réflexion que le roman seul rendrait possible, d’une pensée qu’on ne pourrait dériver que depuis la perspective du romanesque. C’est peu probable. On ne trouve pas ici la mise en place d’un dispositif qui jetterait une lumière particulière sur l’histoire racontée. Le roman semble s’arrêter là où s’arrête son histoire.

Néanmoins, un aspect mérite d’être exploré, celui de la langue utilisée. En effet, si ce roman met en place un discours critique, c’est probablement du côté du choix de la langue qu’il faut l’aborder. Geneviève Pettersen a choisi une langue d’écriture au plus près du langage de son personnage. Entendons-nous, il ne s’agit pas pour autant d’une transcription de l’oral comme ce fut le cas dans certains textes « joual » des années soixante. Pettersen ne recourt pas aux élisions si nombreuses à l’oral, pas plus qu’à des contractions comme « chus ». Elle écrira « je suis allée » et non pas « ch’t’allée », « elle devait être cochonne » et non pas « ’a d’vêt’ cochonne ». Une exception : «d ans l’cul»  (p. 44 et autres occurrences). Ainsi, pas de ce langage phonétique dont la transcription peut rendre la lecture si ardue. Par contre, elle se permettra d’écrire « je comprenais pas » plutôt que « je ne comprenais pas ». On peut dès lors parler ici d’un habile compromis entre le langage parlé et les conventions du français écrit. C’est avant tout sur les plans lexical et (plus rarement) syntaxique qu’un choix linguistique s’affirme d’une manière totalement assumée, c’est-à-dire décomplexée par rapport à une certaine idée que l’on se fait au Québec de la correction linguistique. Si l’on exclut le talent brut de l’écrivaine (son art de conter, son sens du rythme et de l’économie du récit), cette posture linguistique constitue le cœur de la proposition esthétique de Pettersen dans ce premier roman.

Les exemples sont nombreux et un survol des premières pages permet d’en constituer un échantillon représentatif.

  • « Il trouvait ça frais chié » (9)
  • « Il me disait de scramer pis d’aller jouer au Nintendo » (10)
  • « Il lui a demandé ce que le rouge du démonstrateur avait de pas correct. C’était le même crisse de rouge. » (10)
  • « Ça a juste adonné » (11)
  • « Ma mère était virée folle » (12)
  • « Ma mère se parkait dans l’autogare. Elle se grouillait de rentrer. » (13)
  • « Mon père est revenu des commissions avec pas de commissions » (16)
  • « un pyjama laitte»  (17)
  • « Y avait pas de tête de buck sur le hood du truck » (21)
  • « Elle avait le mascara coulé pis le rouge à lèvres étampé dans face » (22)
  • « des longs cheveux teindus blond » (23)
  • « elle avait slaqué sur la crème glacée » (24)
  • « On vedgeait là jusqu’à temps que les capeux viennent nous dire de crisser notre camp » (27)
  • « C’était des genres de BS à pinch pis à pad qui venaient de Falardeau en char pour se tirer un rang » (28)
  • « Je me rappelle qu’ils étaient vraiment gigons » (28)
  • « Ça a commencé à cause qu’un des skateux…» (28)
  • « y avait du monde à pied qui ressoudait par le bois en arrière » (29)
  • « c’était juste des guirdas de Chicoutimi-Nord » (29-30)
  • « elle se maquillait en gawa » (30)
  • « La marde a pogné d’un coup » (30)
  • « j’étais en train de manger une crisse de volée » (31)
  • « Elle m’a donné un coup de pied dans le vadge » (31)
  • « Elle est revenue avec son kit de premiers soins que c’était évident qu’elle l’avait jamais ouvert » (41)
  • « Je lui ai dit que c’était un bandage que ça me fallait » (41)
  • « je me trouvais crissement quotiente d’avoir pensé à ça » (54)
  • « le maire de Chicoutimi avait décidé de mettre un wô là-dessus » (67)
  • « Il m’a dit de me résumer pis vite.» (200)

On recense donc : des mots anglais (hood), des anglicismes (mot anglais francisés, comme « parkait », « slaqué »), des faux-amis (« résume-toi », qui me paraît être un anglicisme ayant le sens de se reprendre ou se ressaisir), des expressions québécoises (« frais chié » pour prétentieux , « virée folle » pour devenue folle, «ressoudait» pour arrivait à l’improviste), des expressions régionales du Saguenay-Lac-St-Jean (« gigons»  pour imbéciles ou parvenus, « gawa » pour fille très maquillée – à la façon des Kawish[1]), des expressions idiomatiques d’un groupe social ou d’une génération particulière (« vadge » pour vagin, « capeux » pour agent de sécurité, « quotiente » pour intelligente), des impropriétés grammaticales (« teindus » pour teints, « marde » pour merde, « laitte » pour laide), des impropriétés syntaxiques (« c’était un bandage que ça me fallait », « son kit […] que c’était évident qu’elle l’avait jamais ouvert », « le chum à ma mère »), les sacres et expressions qui en dérivent (« crisser son camp », « le même crisse de rouge »).

Au début du XXe siècle, plusieurs romanciers et conteurs ont conçu le projet de magnifier la parlure canadienne française. Les canadianismes étaient soulignés par l’italique et expliqués souvent dans une note de bas de page ou dans un glossaire en fin de volume. La démarche était en quelque sorte ethnologique. Dans le roman de Pettersen, le parti pris linguistique obéit plutôt à un souci d’expressivité : la narratrice est appréhendée directement à partir de son langage. Le roman ne s’attribue pas une fonction de guide linguistique à l’usage des non-saguenéens. Les références générationnelles (musiques, films, marques de vêtements, etc.) priment sur la couleur locale. Il n’en demeure pas moins que tout cela démultiplie les effets de réel. Il reste à voir si ce premier roman annonce, chez l’auteure, une prise de position politique sur la langue littéraire qui fonderait ultimement un projet esthétique résolument ancré dans un idiome spécifique. C’est bien possible, étant donné qu’aucun indice narratif d’une supra-conscience linguistique ne permet de dissocier la voix de l’auteure de la voix de sa narratrice (bien que par sources externes on sache l’auteure capable de s’exprimer autrement). Geneviève Pettersen n’est certes pas la première au Québec à tenter de faire admettre une langue littéraire idiosyncrasique émancipée des canons de la correction linguistique. Sans retourner aux années soixante et à Victor Lévy-Beaulieu, on observe une tendance du même genre chez certains de ses contemporains (Samuel Archibald dans Quinze pour cent, Vickie Gendreau dans Testament, Mel Arsenaux dans Mingling, pour ne citer que des auteurs du Quartanier, en précisant que cet éditeur ne s’en tient pas qu’à cette facture). Le recours à des expressions tirées de l’oralité s’inscrit dans une démarche qui vise le naturel et l’authenticité. Une sorte de réalisme linguistique, si l’on veut. On ne peut cependant affirmer que cette écriture franchit le pas vers une poétique.

  • Geneviève Pettersen. La déesse des mouches à feu. Le Quartanier, 2014.

[1] Voir http://www.laparlure.com/terme/gawa/

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