Chien fougueux dimanche de pluie (Aline Jeannet)

Il doit être pas plus d’onze heures au Chien. Dimanche de pluie glaciale, novembre merdique, nuit verglaçante. La musique antillaise n’arrive même pas à échauffer les mecs qui se collent, épaves en tous genres aux fins de semaine désœuvrées, en quête d’un fond de nivo collé dans un dessous de verre. Jamais vu des déchets pareils. Je me les gèle dans mon blouson de cuir froid qui sèche jamais et mon whisky dégueu me vrille les dents jusqu’à la racine. J’aimerais aller me pieuter, comater bien au chaud dans un plumard quelconque, même crasseux, mais je sais que jamais j’arriverai à dormir après ce que je me suis empilé entre jeudi soir et ce matin. Les draps, ça va être comme du papier de verre, parole de surfer. Les lumières jaunes me surinent l’œil. Le comptoir en chêne moite, les alignements de bouteilles poisseuses, les festons vert et or poussiéreux, les coupes de clubs de rugby entassées, les robinets à pression qui gouttent, l’odeur du bois mélangée à celle de la bière et du désinfectant pour toilettes, les lattes de parquet gluant, tout ça me donne envie de gerber. Je me demande pourquoi je reviens toujours ici, toujours et encore, dans cet ersatz de pub à chialer, propriété de la mafia chinoise, qui a décidé une nuit de pleine lune que son identité visuelle serait irlandaise mâtinée de calypso. Mélange terrifiant. Qui m’a souvent fait marrer, mais aujourd’hui me donne envie d’en finir avec la vie. Je réalise que le seul intérêt de cet endroit, mise à part la drogue évidemment, c’est pour l’instant de nous protéger des trombes d’eau qui s’abattent du ciel comme des châtiments divins. Un temps – il y a deux jours – je venais faire la fête ici. J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi, ce soir. Les crevards qui viennent étancher leur soif devant les pompes à pression ne valent même pas la peine qu’on leur jette un œil et les filles sont encore pires. Je déprime. J’arrive même pas à rêver de clubs privés et de golden boys, c’est dire.

À mes côtés, Cléo tapote sur sa plaque, l’air de rien, vautrée sur la table qui colle, comme d’habitude. Elle sait très bien faire abstraction de son environnement et je l’admire beaucoup pour ça, la frangine. C’est la caractéristique grâce à laquelle je peux la traîner dans tous les égouts de la ville. Et donc ici, au Chien fougueux, où elle ne risque jamais de faire une rencontre qui va illuminer sa soirée. Sa veste en laine noire toute pelée est encore maculée de gouttelettes d’eau brillantes, et même si elle doit grelotter dedans, elle n’a pas pris la peine de s’en défaire. Ses cheveux longs détrempés s’étalent sur ses épaules et sur ses bras, comme les tentacules d’une pieuvre cuivrée. Ses doigts maigres glissent rapidement sur la plaque, vivacité surnaturelle. C’est la seule partie d’elle qui échappe à l’inertie. Même son regard est mort. Parfois, pour tromper le malin, elle renifle un peu, à cause de la pluie et du froid j’imagine. Au demeurant, elle reste totalement absorbée par la résonance de la plaque, immergée dans des milliards de millions de brouettes de données qui gravitent entre elle et son cerveau et qu’elle essaie désespérément d’ordonner. Tout ça mobilise quasiment toute son attention et l’empêche de réaliser que je suis à la limite d’envoyer valser notre jolie table ronde en bois massif gravée aux noms d’innombrables connards amoureux et beurrés, sur la gueule des gars désespérants qui se gavent de Four Roses-cacahuètes au comptoir, un peu en contrebas. Pour me calmer, je regarde par la petite fenêtre à carreaux qui vibre sous le fracas de la pluie et je vois une ombre passer. Je suis sur le point de lui dire on calte.

Le crasseux rideau de feutre cramoisi qui coupe le vent à l’entrée du pub part en torche. Un nouveau client vient d’entrer, qui va monopoliser l’attention générale des épaves peuplant le pub, parmi lesquelles je me range. Voyons voir, un peu d’attention messieurs dames, la poursuite se stabilise, on a bien raqué pour mater, donc on mate. Qu’est-ce que nous avons là,  ce soir : un nouveau client, certes, un client inconnu, un client sorti de nulle part, un étranger… un client, un mec qui cadre pas du tout avec la clientèle-cible du Chien. De quoi animer notre dimanche soir merdique. Un nouveau client qui regarde personne mais qui sait être au centre des préoccupations de son entourage. Un client qui dispose d’un entourage ? Ça en a tout l’air. Un client qui dispose, en tout cas.  Première question : mais qu’est-ce qu’il fout là, bordel ? Ce nouveau client, eh bien, je dirais ce nouveau client vient chercher son nivo, he he. Déduction facile : cinquante pour cent de la clientèle du Chien vient y acheter du nivo, n’est-ce pas, et cinquante pour cent vient en vendre. Mais ce nouveau client, d’après sa dégaine, aurait plutôt pour habitude de se faire livrer dans son penthouse au cinquante-troisième étage d’une tour de Swiss-cut. Qu’est-ce qu’il fout là ? Et encore, pas du nivo, bien sûr que non ! De la silver snow, des cristal balls, des shooting stars ! Toutes ces drogues aux noms si drôles de parc d’attraction et qui coûtent beaucoup, beaucoup plus cher que le nivo, pour un effet « bien tempéré ». Non non, pas du nivo, trop bon marché, trop instable, trop plébéien. C’est bon pour les déchets du Chien, ça, le nivo, pour les crevards qui lèchent les parties des dealers en goguette pour quelques boulettes. Alors qu’est-ce qu’il fout là ? Lui, ce nouveau client, celui qui vient d’entrer, là, qui vient de faire dévier le centre de gravité du comptoir vers sa personne, ce nouveau client n’en fait pas partie, manifestement, du cirque au nivo. Pardon ! Mais poussez-vous on y voit rien ! Donc : ce grand type sans âge, fuselé, aux cheveux sombres et à la figure oblongue, qui traverse le pub en direction du bar, dans ses chaussures de montagne italo-japonaises d’un cuir vert presque noir, dans sa grosse veste de cuir doublée de mouton teinté anthracite ou un truc comme ça. Il a fière allure avec son col relevé, sa coupe propre émaillée de pluie, ses gants en vachette sur mesure dans une main et son écharpe en cachemire sombre constellée de points du même vert que les chaussures, mais quelques tons plus clairs, brodés par de vieilles femmes du Kinnaur. Et sa montre : il doit porter au poignet l’équivalent d’un mois de recette du Chien en période faste, ce mec là, toutes activités confondues. C’est un gars qui se mélange pas, ça. Clair et net. Mais qu’est ce qu’il se trimballe ici, alors ? Égarement, accident de la route, démence précoce, dépression, suicide ? La démarche ne fait penser ni a une errance ni à un trauma ni à un pétage de plombs ni a une saute d’humeur. Le nouveau client sait très bien où il est et ce qu’il est venu faire ici. Alors quoi ?

Je lâche la bride à mon imagination et percute enfin. Sous la classe, la crasse. Il connaît le Chien. Il connaît tous les Chiens, ce mec. Les comptoirs de fin de zone, les tavernes post-dernière-chance, les trous. Ça fait partie de soin ADN, les Chiens. C’est comme si c’était lui qui les avait fait, les clébards, je dirais même, ou alors au moins, que ce sont eux qui l’ont fait. L’ont enfanté. Moi, j’en en fais partie, de l’écosystème de ces comptoirs là. Et je sais reconnaître la plume de l’indigène : cramé ! Mon cerveau chantonne. Je te vois… Je te vois sous la superbe de ton accoutrement, mon joli, sous l’arrogance de ton port altier, sous la dureté ton pas assuré et silencieux. J’y vois les abysses de mes comptoirs à  moi. Tu y as  fait tes armes, c’est tellement évident, maintenant : tu est bien trop à l’aise, malgré ton dédain de classe bien fabriqué. Tu sais comment ça se passe. Tu connais le jeu, les règles et les moyens de tricher. Tu sais comment donner, et comment recevoir. Pas de doute, tu y as été formé, dans ce comptoir, ou un autre peu importe, tu as commencé au bas de l’échelle, façonné, adolescent, bête à nivo au fond des toilettes, comme on dit. Je t’imagine vingt ans plus tôt, livide, frêle et sombre au t-shirt édenté, devant la braguette d’un papa-nivo, et je frissonne. Je sais, moi. Impossible d’effacer complètement les traces que font ces comptoirs et la faune et le business qui vient avec, les traces sont pires que des tatouages : on ne peut pas les recouvrir. Elles laissent quelque chose de decalqué, même sous les attitudes de camouflage les plus étudiées comme les tiennes, entraînées, assurées, répétées mille et mille fois devant un miroir italien: elles réclament cette fragilité imperceptible qu’on appelle le tribut de la marge. Il y a des limites au-delà desquelles le corps ne parvient plus à éponger les dettes, tu sais. Et c’est ton cas mon joli, furieux prince inaccessible aux écumes de pluie mais à l’ombre juvénile d’un prostitué en manque.

Mais voilà ! Le temps changent ! La roue tourne, t’es passé à autre chose, maintenant, pas de doute. Tu as fait les bonnes rencontres, et peut-être, fait jouir les bonnes personnes. Tu t’es transformé. T’es forgé un autre masque. D’autres lieux t’attendent maintenant, plus calmes, plus vides, plus silencieux, plus sophistiqués. D’autres compagnons de défonce, plus blindés, te divertissent. D’autres amours, plus luxueuses, te laissent sur ta faim, d’autres requins, plus voraces, te tiennent éveillé. Et malgré tout, malgré le temps qui s’arrache, ton corps s’en souvient, des Chiens fougueux, et tu es ici comme dans la vieille demeure familiale aux poisseux esprits, de  retour après la mort de l’ultime aïeule. Ne sachant pas trop pourquoi tu viens fouiller les fonds de tiroirs avant l’arrivée des huissiers : le nivo, mon joli ? Ah, tu sais bien, ça : tu as beau écouter tes relations d’affaires dans des lounge bars oxygénés te proposer des récréatifs numériques et filtrés, tu sais très bien que ce sont des leurres. Rien de tel pour décarrer vraiment qu’une bonne vieille substance analogique, mon pote. Et le frisson, rencontrer son double éphèbe au fond d’un box pour, enfin, maculer sa figure d’une bonne semence vengeresse et récolter la monnaie de ta pièce et finir en beauté, une boule de nivo dans la gorge, le corps déglingué. Je te vois, mon joli.

Je dois sourire vaguement dans mon for intérieur en observant le nouveau venu. Il me tourne le dos, le type, poli, patient, fixant le barman, qui finit de servir un Maï Taï à une greluche en rade. Je peux distinguer son profil dans le miroir, entre deux bouteilles de Jim Beam entamées. Il a la noblesse des ex-épaves. Ces yeux vifs, creusés d’ombres, ont dévoré le vide. Son entrée au Chien a fait son petit effet. La vingtaine de convives désastreux s’est vaguement arrêtée de respirer pour connaître à quoi l’étranger carbure. Le barman, qui en a vu d’autres, prend sa commande d’un air très pro et lui sert son whisky irlandais – le plus luxueux de son achalandage – dans un verre propre : il n’a pas les mêmes égards avec toute la clientèle. Ils n’ont pas échangé un regard, mais à voir la réaction du tenancier, je me demande s’ils ne se connaissent pas un peu. Les autres clients regardent leurs pieds. Au bout d’un moment, la voix de Césaria s’échappe enfin du juke box comme pour leur dire que la misère du monde continue de tourner malgré leurs émois respectifs, et chacun retourne à ses petites affaires.

Je dois sourire vaguement dans mon for intérieur en observant ce type racé comme un cheval de course sécher son verre debout au coin du bar. Il a payé. Le chef légèrement incliné, il observe les rainures du bois sur lesquelles ses doigts blancs traînent. Et puis il se redresse, il lève la tête, la nuque comme piquée par une saloperie de taon. Et il tourne la tête à droite, en direction du mur recouvert de bouteilles. Et du miroir. Est-ce qu’il m’a vu l’observer ? Aucune  idée, tout se passe trop vite. Toujours est-il qu’il se retourne brusquement et s’en va ficher son regard dans le mien, qui me retrouve coincé là, comme un con, avec mon sourire vague qui doit flotter sur ma figure. Qu’est-ce qu’il fait ? Son visage n’exprime absolument rien et ses yeux, excepté leur extraordinaire brillance artificielle, sont vides. Je me sens nerveux, alors j’essaie de me récupérer une constance en effaçant ce sourire idiot et en me composant un faciès de jeune dur bien dépravé, ce qui n’est pas trop compliqué à faire. Dans l’intervalle, le type a déjà coupé court et fait volte-face aussi sèchement qu’à l’aller. Je ne sais pas s’il a eu le temps de capter mon nouveau masque, ce qui me met un doute horrible. Alors je reste là, figé, à contempler ce dos tourné qui commande un deuxième verre. Je me sens merdique. J’ai l’impression d’avoir gâché quelque chose. Un sentiment d’ambivalence me laisse un goût amer au fond de la gorge. Mes certitudes quant à son origine vacillent, ce regard acéré brouille les cartes et je me demande si mon petit fantasme sur l’adolescence de mon client est bien vraisemblable. Je m’émeus : quand une personne est impossible à décoder au premier coup d’œil, c’est qu’elle doit être foutrement intéressante.

Et puis je m’aperçois que Cléo observe aussi l’étranger, avec son expression caractéristique d’entomologiste de zinc Je sais qu’en quelques secondes, elle s’est fait son avis, qui sera par la suite très compliqué à altérer. Je sais que si elle l’a vu entrer, elle a étudié la démarche, l’attitude, le port, la gestuelle. Si elle est à portée de voix, sa tonalité, sa puissance et ses intonations. Si elle a un bon angle avec le miroir du bar, le regard, l’expression, les tics éventuels. Elle analyse évidemment vêtements, bijoux, accessoires, signes corporels, hygiène. Elle cherche les armes, drogues, alcools et médicaments. Pulsions, frustration, colère, avidité, haine. Elle cherche les flics. Les mecs qu’ont un grain. Les mecs qu’ont pas de blé mais qu’ont un couteau. Et évidemment les avalanchistes.

Elle dissèque l’étranger qui reçoit son second verre des mains du barman et le règle, en liquide. Rarissime. D’où sort ce type ? Je note qu’il lui laisse un bon pourboire. Il range son portefeuille en peau d’animal véritable dans la poche intérieure droite de sa grosse veste, qu’il n’a toujours pas envie d’ôter – moi si – et, sans consommer son whisky, se dirige en direction des toilettes pour hommes. Une sirène d’alarme hurle dans ma tête accompagné de son joli gyrophare : ni-vo ! ni-vo ! C’est bien ça qu’il est venu chasser. Sauf que je connais les lieux comme ma poche et tiens consciencieusement – pour des raisons professionnelles – le compte des clients qui circulent entre la salle et les toilettes, justement. Et je sais qu’à ce moment précis, il n’y a personne dans les toilettes, et que personne n’y est entré ni sorti depuis que l’étranger a fait irruption. Et, mis à par moi et le tenancier, l’étranger n’a regardé personne.

Bien sûr, je suppose qu’il existe sur la terre des bars où les hommes vont aux toilettes pour aller aux toilettes, certainement. Mais pas ici. Pas au Chien. Ici, les hommes ne vont pas aux toilettes. Ici, ils vont acheter, vendre du nivo, acheter, vendre une partie de leur anatomie. Acheter et vendre. Comme à la bourse. Ma sœur a tourné vers moi son visage translucide et amorphe. Elle lit en moi, me regarde comme si j’étais une pauvre chose. Moi aussi je sais faire : je peux lire dans ses yeux clairs : « Espèce de débile, tu crois qu’il a regardé personne à part toi ? Il te tournait le dos, crétin, et tu crois qu’il a pas pu faire signe à toutes ces rouquines de tapettes latino qui sont là de le rejoindre aux chiottes ? » Il est vrai que la mode est au roux cette année, mais ma sœur manque de précision. Ces tapettes ne sont pas toutes latino, certaines d’entre elles sont thaïes, d’autres encore chinoises, entraînées dans le but spécifique de surveiller et défendre l’établissement. De toutes manières, nous n’avons pas vraiment cette conversation. Personne ne bouge. Ni les vendeurs de nivo, qui n’ont apparemment pas reçu – ou perçu –  de signal particulier pour une demande de transaction, ni les tapettes d’aucune origine que ce soit, qui n’ont apparemment fait l’objet d’aucune œillade suggestive et désespérée, même discrète. Tout le monde ici convient tacitement de deux choses l’une : soit que ce type est allé aux toilettes pour pisser et qu’à ce titre il a le droit d’espérer qu’on lui fiche la paix, soit que ce type est un casseur. Casseur d’affaires, s’entend. Qui vient briser le fragile équilibre entre exploitants, gagneurs et forces de l’ordre, pour s’approprier les bénéfices d’une affaire. Singulier, mais pas improbable. Un étranger, un nouveau dans le secteur, qui attend tranquillement que le premier vendeur de nivo venu se pointe pour laisser un message clair sous la forme d’un bon coup de surin, ce qui serait vraiment lamentable comme manière de se faire dézinguer, même pour un vendeur de nivo de base, dont la réputation de l’avis général n’est pas de briller par son intelligence. Et si c’est une tapette, peu importe son origine, c’est encore pire car avant de se faire descendre, elle risque bien de se faire violer et torturer avant, et on ne sait pas quels accessoires rigolos ce type bizarre peut trimballer sous sa veste en peau. L’hypothèse du casseur est plutôt farfelue, parce que les pontes d’ici ne sont pas aussi classe, loin s’en faut, et ne se baladent jamais sans une escorte aussi fournie qu’inutile. S’ils dépensent également leur argent en produits de luxe, ils préféreront porter sur eux leur poids en or, autour du cou et du poignet, en plus des pompes en alligator non cloné et de l’avatar de starlette véritable clonée au bout de leur queue. Mais bon. On ne sait jamais avec les casseurs, certains savent coordonner leur garde-robe. Avec une dégaine pareille, l’hypothèse paraît probable et en même temps invraisemblable. La montre artisanale, les pompes ritalo-nippones, les accessoires en animal véritable, l’écharpe bio kinauri, pas assez tape-à-l’œil, tout ça : pas de bottes en reptile, pas de pétasse peroxydée, pas de gourmette radioactive (le dernier cri), pas d’escorte pléthorique décérébrée. En même temps, qu’est-ce qu’un type comme lui vient foutre ici, si c’est pas du business ? Un flic ? Laissez-moi rire. J’en suis là dans mes réflexions et Césaria continue de chanter la misère de ce monde et c’est vraiment très triste, mais le monde a convenu qu’il valait mieux laisser pisser. Le monde sauf moi.

Je n’ai pas de nivo à vendre. Le produit de ce que je vends, je le dépense ensuite pour acheter du nivo justement, que je partage équitablement avec ma sœur Cléo qui est aussi mon garde du corps. Elle m’a déjà sauvé la vie deux fois, la première fois d’un mec-sans-blé-mais-avec-un-couteau et la deuxième d’un avalanchiste. Le premier s’en est tiré avec une jolie balafre et l’interdiction d’approcher du Chien : Cléo s’entend bien avec les Chinois, qui n’aiment pas les resquilleurs. Pour le deuxième, ça a été plus compliqué, il a fallu faire appel aux tapettes pour le maîtriser, mais si Cléo n’avait pas été là quand ça a mal tourné, j’aurais fini bouffé par les yeux dans une maison blanche de la vieille ville. Les avalanchistes ont la réputation d’être très très vicelards et prévoyants au sommet de leur déchéance. Dans le cas de celui-ci, le moteur de son break ronronnait, coffre ouvert, garé à côté de la porte de service qui donne justement sur les chiottes. Le mauvais calcul de l’avalanchiste a été de vouloir s’en payer une tranche tout de suite. J’ai résisté et, le temps d’attente réglementaire étant écoulé, Cléo est intervenue. Voici la procédure : Cléo me laisse filer aux chiottes avec nos clients, laisse passer sept minutes puis, si je ne suis pas de retour, avec la thune et un goût amer au fond de la gorge, débarque avec un bon vieux cran d’arrêt dans une main, son i-club dans l’autre, et advienne que pourra. Ce jour-là, il était moins une. Quand elle a vu l’avalanchiste, elle l’a planté direct dans le cou en gueulant quelque chose en chinois à l’adresse des tapettes du service d’ordre, mais l’avalanchiste était au mieux de sa forme et Cléo s’est pris en conséquence deux coups de couteau dans l’aine. J’ai pu voir le sang me gicler à la figure avant de tomber dans les pommes à cause de la chaîne de vélo que j’avais autour du cou et qui était décidément trop serrée.

Ah, les avalanchistes. Si on ne vient pas de la planète Mars, on sait que les maisons blanches ont été démantelées, et qu’on n’a plus rien à craindre des avalanchistes, parce qu’ils ont tous été cramés ou qu’ils se sont entre-tués, ou suicidés ou morts par inadvertance. Les maisons blanches : foyers des avalanchistes, saloperies de laboratoires in vivo financés par une bande de potes aux hobbies militaropharmaceutiques courtisée par le gouvernement, et dont l’objectif était d’expérimenter, sur la population civile, les effets du nivo zéro point zéro, substance psychotrope que plus aucun chimiste ne s’amuserait à synthétiser ces jours-ci. Rien à voir avec le nivo qu’on connaît actuellement, qui est une version homéopathique et altérée du nivo zéro point zéro d’origine. La substance promettait docilité bien contrôlée du sujet, grâce à un conditionnement en douceur et au développement d’une forme d’accoutumance primaire à un leader – la source d’approvisionnement du nivo 0.0 – ainsi qu’à une tendance à la contemplation comme filtre de la réalité, qui est le caractère dominant du nivo grand public. Le nivo 0.0 devait désactiver toute une série d’inhibiteurs culturels ou biologiques pour un emploi – tout aussi raisonné – de la violence contre autrui, suivant les instruction de la source. Cette substance se révéla, contre toute attente, être de prime abord, un puissant agent désinhibant de la violence contre soi même, et de manière absolument pas contrôlée. De puissantes hallucinations provoquèrent auto-mutilations, défenestrations, intoxications variées, dénutrition, déshydratation, morts en couches (mère et enfant), autophagie, auto-séquestrations, septicémies, morts par étouffement et autres joyeusetés qui firent, pendant de longs mois, le pain quotidien du personnel de l’Hospicentre, devenu the place to be pour les afficionados du 0.0, et les choux gras de la presse instantanée. La tentative de reprise du contrôle via les sources ne permit même pas d’enrayer cette tendance, les sources étant elles-mêmes le plus souvent contaminées par le nivo 0.0 – l’histoire du dealer camé vous connaissez – donc tout aussi auto-destructrices. D’ailleurs on ne dit pas accoutumé ou dépendant, ni même intoxiqué au nivo 0.0, mais contaminé, par le nivo 0.0. Dans un deuxième temps, et si vous survivez à la première étape rigolote, vous accédez au niveau caché : une pulsion similaire, toute aussi destructrice, mais tournée vers l’extérieur cette fois, se fait jour quelque part dans le cerveau sujet, qui le transforme tout bonnement en boucher exterminateur aux méthodes pas très orthodoxes et un peu salissantes, sujet qu’on a fini par appeler, en langage vernaculaire, un avalanchiste. Avalanchiste tout simplement parce que le pauvre sujet s’est fait submerger par une avalanche de neige (nivo 0.0 est blanc comme neige, d’où son nom) et y a survécu, mais qu’il ne peut alors plus rien contrôler de ce qui lui arrive. Ce qu’il faut comprendre avec les avalanchistes c’est que lorsqu’ils vous attaquent, c’est qu’ils sont encore pris dans leur coulée de neige délirante et qu’ils veulent absolument vous faire profiter du voyage. Et que bien souvent ils y parviennent, doués qu’ils sont d’une totale absence de sens de la survie doublée d’une force physique accrue et d’une pulsion de mort au top du top. Nivo 0.0 était censé disposer d’une utilité militaire, au départ. Sauf que les militaires ont vu d’un mauvais œil leur cobayes commencer à se becqueter tout ce qui leur tombait sous la main à la recherche de nivo 0.0, de manière totalement anarchique et allant jusqu’à dévorer leurs propres sources, elles-mêmes accro au nivo 0.0. Ça leur donnait la migraine. Ils ont laissé tomber et sont partis en vacances pour les Bermudes. Le démantèlement des maisons blanches a exposé le nombre impressionnant, assimilé à une épidémie, de personnes contaminées par le nivo 0.0, donc potentiellement avalanchistes, dissimulées dans résidence privées soigneusement barricadées, bien à l’abri, pour agoniser gentiment sous l’effet de leurs propres déprédations volontaires ou se transformer en cauchemars ambulants. Des ninjas en kevlar tout exprès dépêchés pour l’occasion passèrent tout ce petit monde au i-club expert – version pro, létale – et on en parla plus : les responsables ayant déjà planté leur parasol aux Bermudes, le gouvernement avait eu la flemme de rouvrir le dossier et de revenir ainsi sur les embarrassants dessous de tables perçus au début du projet pour bien fermer les yeux sur cette petite expérience sociochimique.

Ah, les avalanchisetes. Si je m’en étais pas pris un sur le coin de la gueule, un soir de pluie comme celui-ci, Cléo n’aurait pas eu l’occasion de saigner un pauvre gars en pleine mutation apocalyptique. Et si elle n’avait pas saigné ce type sous le regard médusé des tapettes, elle n’aurait pas gagné le respect du service d’ordre du Chien et quelques années de consos gratuites. Et on ne nous aurait pas attitré pas cette putain de table ronde de chêne gluant. Et je ne serait pas ici, le cul collé sur cette saloperie de chaise, à contempler ce type dont la dégaine commence sérieusement à me taper sur les nerfs.

Je file aux chiottes. Cléo n’a pas eu le temps de me faire son petit briefing habituel en quelques mot-clés soigneusement choisis du genre lame//fauché//sado//en-manque//jack-pot//mouchoir//mac//respire//fille//flic//personnalité//pas-bien-dans-sa-tête//suicidaire
//mort-de-faim//junk//feu//étudiant//trans//casseur//gourou//mst//habitué//cuillère//scato//
retraité//jalousie//i-club//mineur//tu-vas-t’amuser//maso//sympa//avalanchiste-laisse-tomber-tout-de-suite etc. Je ne sais même pas lesquels elle a sélectionné, d’ailleurs je m’en tape complètement. Je ne vais pas au turbin, je ne vais pas me faire enfiler pour deux doses, je ne vais pas avale-mais-avale-sale-pute-de-merde pour un billet froissé et trempé de sueur, je ne vais pas me faire attraper par la gorge pour une pause nivo dans la ruelle. Je file dans les chiottes, là ou mon destin m’attend.

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Comment dire. Il y a parfois des moments où la parole chute, inerte, et disparaît. Ce qui reste, c’est le vertige, que chaque mot dénature, plus on veut le décrire. Pas de mot pour le regard qu’on se lance. Pas de mot surtout pas de mot pour décrire le geste de la main qui se tend vers moi dans le silencieux espace trivial. Pas de mot surtout pas de mot pour raconter comment elle se porte sur moi, comment tout est transformé et perdu dans un geste aussi anodin. Pas de mot pour décrire le parfum, pas de mot pour décrire le contact. Pas de mot pour décrire la chaleur ni le mouvement, pas de mot pour décrire la pression ni l’urgence de son désir – ou du mien, point dérisoire – pas de mot pour décrire la fièvre, la fureur et la rage, pas de mot pour le plaisir pas de mot pour le vide.

Mon souvenir de ce moment reste vague, crocheté seulement par l’irruption de Cléo dans les toilettes, surin bien en main, qui nous observe de son air académique, détaché et secrètement jaloux. « Bordel, Paul, tu pourrais prévenir quand tu tombes amoureux, j’ai failli planter ton nouveau boyfriend, merde. » Cléo est un peu demeurée. Elle dit exactement tout ce qui lui passe par la tête, exactement comme ça lui passe par la tête. Ça peut s’avérer très gênant pour moi. Surtout quand elle a raison. En ce moment j’ai envie de lui coller sa petite tête blonde au fond des urinoirs, activité que je ne vais pas entreprendre, naturellement, parce que Cléo n’a pas toutes ses facultés, qu’elle est ma sœur et qu’elle est du bon côté du manche du cran d’arrêt. Lui, je n’ose pas le regarder. Je perçois seulement nettement la fumée de la cigarette – une cigarette de vrai tabac, bordel, une rareté – qu’il vient de s’allumer et je peux le sentir sourire dans mon dos. Je ne veux pas voir ce sourire. On ne veut pas voir le sourire méprisant sur le visage d’une personne pour laquelle on est prêt à crever après avoir fait sa connaissance depuis un peu plus de sept minutes seulement. J’essaie juste de respirer calmement. Cléo observe. Lui il fume derrière moi. C’est elle qui déclenche les hostilités. Elle se dirige vers lui avec son couteau dans la main, déambulant lentement, avec assurance, comme s’il était certain qu’elle allait le saigner, en dépit du fait qu’il fasse deux têtes de plus qu’elle. Elle a une drôle d’expression sur le visage, elle sourit tristement et ses yeux sont plein de colère. Elle s’approche encore. Elle est face à moi, tout près, mais elle ne me cadre pas, et même si je m’interpose entre elle et lui, je comprends que je ne parviendrai pas à faire le poids face à sa détermination. Elle s’arrête. Elle ne peut plus avancer, à moins de me pousser de côté, et lui, dans son coin, ne recule pas. Elle le fixe pendant de longues secondes – je donnerais mon putain de scalp pour savoir à quoi elle pense en ce moment. J’ai l’impression qu’elle va lui sauter à la gorge. Là tout de suite, elle me fait penser à un avalanchiste. Folle, vide, désespérée et résolue. Enfin, j’entends le claquement du cran d’arrêt qui se range et qui me fait sursauter connement. Cléo tend la main. « File moi une clope. » Je vois l’étui passer entre eux et Cléo se servir. J’entends le bruit de la pierre et je vois le briquet en métal précieux quelconque nimber de lumière – du vrai feu!- les traits de ma sœur, qui soudain s’adoucissent sous la fumée du tabac hors de prix, à la première bouffée. Cléo se tient toujours plantée au même endroit, elle fume et elle semble réfléchir les yeux mi-clos, comme une connerie de bouddha. Puis son regard se fait triste, sa main fragile soutenant son visage anguleux, la cigarette entre les doigts, elle laisse la fumée lui piquer les yeux. Elle le regarde toujours, mais avec cette expression différente, friable, résignée. Sans un regard pour moi, elle hoche enfin la tête et se détourne, se dirige tranquillement vers la porte des toilettes. « Prends-en bien soin, connard. » Elle disparaît sans se retourner. C’est la dernière fois que je suis avec elle.

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