ÉMOTIONS — 2. L’étonnement (par Sinclair Dumontais)

Depuis que je m’y suis mis, je suis étonné une bonne dizaine de fois par jour. Parfois même plus : c’est qu’il m’arrive encore d’oublier de laisser cet étonnement m’envahir plutôt que de passer rapidement à autre chose.

Le mois dernier, j’ai lu quelque part qu’une nomenclature des moyens de transport existants à New Delhi avait été tentée par l’un des fonctionnaires de la ville. Aux côtés de la voiture, du métro, de l’autobus, du vélo, de la moto et du traditionnel taxi pousse-pousse figuraient le chameau, l’éléphant, la marche et même une catégorie portant très officiellement le nom improbable des moyens de transport dits « indescriptibles ».

Hier, au centre-ville, je suivais une vieille dame qui vivait résolument dans la rue. Elle traînait un panier à commissions rempli de sacs de plastique eux-mêmes remplis de je ne sais quoi. Elle était en haillons, portait des sandales dont les semelles tenaient avec des cordes. Ses pieds étaient noirs. Elle s’est arrêtée au comptoir d’une pâtisserie pour s’offrir un Paris Brest. Au moment de payer, elle a sorti un billet de cent euros.

Une entreprise a eu l’idée de lancer la mode des cahiers à colorier pour adultes. Son argument de vente : la relaxation. Moins cher et moins contraignant que les cours de yoga, le coloriage force à l’arrêt physique et mental, à la concentration évasive sur une activité proprement inutile qu’il est même possible de rater sans qu’il n’y ait quelque conséquence que ce soit.

S’étonner de ces choses relève du contre-exploit : au lieu de les ranger le plus rapidement qui soit au nombre des anecdotes tout au plus insignifiantes, je les laisse m’imprégner, me surprendre et m’interpeler. Je suis dans l’incapacité pure de créer une catégorie de moyens de transport « indescriptibles ». J’ai du mal à comprendre ce qui se passe dans la tête d’une vieille dame qui pourrait se trouver des chaussures d’occasion pour le prix d’un Paris Brest dont il ne reste plus rien après trois minutes. Que nous ayons besoin de colorier des chats ou des lapins pour reposer notre tête me laisse perplexe. Le point commun entre tout ceci, c’est l’émotion qui se dégage de mon étonnement chaque fois que je refuse de considérer ces choses comme étant des faits divers. Au lieu de les chasser de ma tête sous prétexte d’insignifiance, je les classe dans la catégorie des moments marquants, historiques, porteurs d’émotions vives qui mériteraient d’être partagées à l’infini, notamment sur ces réseaux asociaux qui peinent à être autre chose que la grande bibliothèque des autobiographies.

Aujourd’hui, c’est sur l’industrie du jeu, du spectacle, du divertissement que nous comptons pour nous étonner. Pourtant, ce réflexe qui consiste à m’étonner moi-même génère en moi des émotions autrement plus grandes et plus jouissives que toutes les innovations technologiques réunies. C’est peut-être du fait que toutes ces innovations sont prévisibles alors que des moyens de transport « indescriptibles » ne sauraient l’être. Comment s’étonner vraiment lorsque l’on sait déjà ce qui nous étonnera ?

 

 

 

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