ÉMOTIONS — 3. L’attraction (par Sinclair Dumontais)

J’échappe ma fourchette et elle tombe par terre. Je ne m’étonne plus de l’avoir échappée, je suis parfois maladroit, mais je m’étonne encore qu’elle tombe « par terre ».

Depuis qu’on m’a expliqué ce phénomène, il y a longtemps, je n’ai jamais cessé de sentir le poids des choses. Je crois d’ailleurs que parmi les moments de la vie que j’apprécie le plus, le poids de mon corps allongé sur l’herbe est celui qui me procure la plus grande émotion.

C’est l’été. Le soleil tape, mais avec retenue. Je suis dans un parc, allongé sur l’herbe, et je regarde les rares nuages se laisser pousser par le vent. Puis je ferme les yeux, j’allonge mes bras le long de mon corps, je ne bouge pas et je me concentre sur cette attraction terrestre qui me maintient au sol. Je ne la réfléchis pas en tant que phénomène : je la ressens. Tous mes membres, incluant ma tête, s’alourdissent pour me coller au sol. Le noyau de la Terre me retient comme si j’étais un tas de ferraille rivé sur un électroaimant. C’est d’ailleurs ce que je suis. Un tas de ferraille en chair et en os.

La force cosmique de cette attraction me fait sentir combien je suis mort, au même titre que les pierres qui comme moi sont collées au sol.

Je me concentre encore davantage et voilà que je me sens non pas collé, scotché, mais aspiré. Si le sol sur lequel je suis allongé n’était pas si dur, si j’étais dans des sables mouvants, je serais aspiré vers le centre de la Terre. De l’arrière de ma tête jusqu’à mes talons, je sens une force tirer sur tout mon corps. Mes yeux s’enfoncent dans leurs orbites. Mes genoux voudraient se plier en sens inverse. Plus je me concentre sur cette attraction, plus elle est forte et m’immobilise. Je me sens comme si je faisais le triple de mon poids. Je suis incapable de bouger et ça me plaît terriblement parce que c’est comme si la Terre me prenait dans ses bras. Comme si enfin elle s’intéressait à moi. Moi qui ne cesse de me demander pourquoi elle a voulu que j’existe et que je l’habite. Moi qui échappe si souvent ma fourchette pour qu’elle me remarque. Moi qui sens une attraction pour elle sans pouvoir l’expliquer.

J’ai essayé ailleurs que dans un parc. Je n’arrive pas à ressentir la même chose, parce qu’il y a toujours un trouble-fête entre moi et la Terre. Un matelas. Un divan. Un tapis. Ils me distraient. Dans un parc, je peux m’allonger directement sur elle. C’est intime, complice, vrai, presque érotique.

Une variante, c’est de m’allonger sur le ventre. J’arrive à éprouver la même chose, mais plus difficilement. C’est peut-être du fait de devoir mettre ma tête de côté. Cette perpendiculaire m’indispose. J’y perds aussi de la symétrie. Mes yeux ne s’enfoncent plus dans ma tête, mais voudraient en sortir. Ma bouche écume. L’attraction fait que mes talons appuient sur mes orteils et leur font mal. Tout cela me déconcentre.

 

 

 

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