ÉMOTIONS — 6. Le soulagement (par Sinclair Dumontais)

Comment pourrions-nous goûter, vivre, apprécier, nous délecter de toute l’intensité du soulagement s’il ne faisait pas suite à la plus grande inquiétude, la plus grande agitation, la plus grande peur, voire la plus grande souffrance ? Comment peut-on considérer le soulagement comme étant anecdotique alors qu’il procure une émotion si vive qu’il faudrait l’inscrire au nombre des expériences déterminantes de notre vie ?

En ce sens, parler du « soupir de soulagement » paraît bien réducteur. Il fait référence à sa durée, comme dans « le dernier soupir », comme sur une partition où il arrive même qu’on le coupe en deux, en quatre, en huit. Comme s’il n’était que cette mesure, plus près du rien que du tout, sans égard à la mesure de notre émotion qui est pourtant plus près du tout que du rien.

C’est bien sûr le soulagement d’apprendre que Mireille avait miraculeusement raté l’avion qui s’est abimé en mer. Qu’au bas de l’escalier qu’il a déboulé de haut en bas, le petit Jérémie s’est relevé comme si rien ne s’était passé. Que scanneur à l’appui, mon cancer n’en était finalement pas un. Le genre de soulagements dont on se rappelle pendant quelques jours, puisqu’on les raconte. « Savais-tu » que Mireille aurait pu, que Jérémie aurait pu, que j’aurais pu.

D’autres soulagements passent sous silence. Comme les demi-soupirs de la partition. Pourtant, pour peu que l’on sache reconnaître qu’ils sont tout aussi intenses, ils nous permettent de vivre des choses exceptionnelles.

Je marche sous un soleil de plomb depuis trois heures. Depuis près d’une heure, je me sens complètement déshydraté. Le soleil m’assomme, je sue à grosses gouttes et j’ai la bouche desséchée. C’est de plus en plus insupportable. Ma sueur coule jusque dans mes yeux et je vois trouble. Par moments, je suis étourdi. J’ai l’impression de traverser le désert sur des jambes de plus en plus molles. Je n’arrive plus à saliver qu’en pensant à une fontaine.

Je crois savoir qu’au bout de cette route de campagne où il n’y a pas un arbre, où le soleil me flanque des flaques d’eau imaginaires sur l’asphalte, il y a un tout petit village. Avec un peu de chance, il y aura là un magasin qui soit vendra de l’eau, soit voudra bien m’en offrir un verre. Je n’en suis pas certain, car de mémoire c’est un tout petit village de quelques maisons. S’il n’y a pas de magasin, s’il est fermé, si personne ne m’ouvre, le suivant ne sera pas à moins de dix kilomètres.

En m’approchant de ce village, je vois une enseigne. Il y a un magasin. En m’en approchant encore, je vois qu’il est ouvert.

Mon soulagement est tel que j’en oublie ma soif. Toutes mes souffrances de la dernière heure sont aspirées par ce soulagement. Entre ce moment et celui où je me réhydrate, il se passe environ dix minutes. Dix minutes de soulagement continu.

Les soulagements qui avaient succédé à mes inquiétudes au sujet de Mireille, de Jérémie et même de mon propre soi-disant cancer n’avaient duré que quelques secondes. Il me pressait que tout soit oublié, puisque ces soulagements étaient liés à des inquiétudes qui n’avaient finalement pas lieu d’être. Après tout, Mireille n’était pas dans l’avion, débouler un escalier ne cause pas systématiquement des blessures et les symptômes associés au cancer sont aussi associés à des choses beaucoup moins importantes.

Mon soupir a duré un demi-temps. Mon soulagement a duré dix longues minutes. Combien je me suis rassasié en buvant cette émotion.

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