ÉMOTIONS — 13. L’illusion (par Sinclair Dumontais)

L’illusion prend toutes sortes de formes. Les logiciels d’aujourd’hui permettent de créer des mondes plus vrais que vrais et très bientôt la réalité virtuelle réussira à nous confondre au point où nous aurons du mal à distinguer le réel de l’irréel. Nos cerveaux risquent fort de s’en trouver perturbés, mais bon. C’est ce qui se disait sans doute à l’avènement de la télévision.

D’autres formes d’illusions n’ont rien à voir avec le monde numérique. Les illusions créées de toutes pièces par la désinformation, par exemple. Ou celles que l’on se forge soi-même en tenant pour vrai ce qui est faux ou pour faux ce qui est vrai. La plupart du temps parce que ça nous arrange.

L’une des illusions qui me fascinent le plus, assez régulièrement d’ailleurs, nait du souvenir et d’une certaine forme de nostalgie. Je ne parle pas de l’illusion qu’avant était mieux qu’aujourd’hui. Très fréquente. Je parle d’une illusion visuelle. Oui, visuelle. Personne n’en parle. Tout le monde l’a déjà vécue, mais comme elle ne se partage pas vraiment, on en garde le souvenir pour soi-même.

Je marche sur le trottoir. Je croise une personne et je suis persuadé qu’il s’agit de Raymond, un camarade de classe lorsque j’avais dix-huit ou dix-neuf ans. Même visage. Même coupe de cheveux. Je reconnais ses traits, son regard, et même sa démarche.

Je ne l’ai pas vu depuis trente ans, si ce n’est quarante, mais c’est assurément lui. Je ne peux pas me tromper, car nous nous sommes fréquentés durant au moins trois ans. Nous suivions les mêmes cours, avec les mêmes professeurs, dans les mêmes classes. Il nous arrivait même de manger à la même table, à la cafétéria de l’université. Je me rappelle aussi de quelques-uns de nos amis communs.

Tout le monde connaissait Raymond, car sa physionomie était particulière. Il y a des gens, comme ça, que vous pourriez reconnaître en une fraction de seconde parmi cent mille personnes.

Sauf que non. Ça ne peut pas être Raymond. Tout au plus cette personne est-elle un sosie de Raymond, et même un sosie anachronique, car Raymond ne peut tout simplement pas être identique à ce qu’il était il y a trente ou quarante ans. Il a vieilli, lui aussi. Or, la personne que je viens de croiser a l’âge qu’avait Raymond quand je l’ai connu. Elle est identique au Raymond d’alors…

Quelle illusion astucieuse, tout de même. Elle me fait croiser sur le trottoir une sorte de clone sorti droit d’un coin perdu de ma mémoire où sont entreposées des images d’une autre époque. Des images dont je n’ai plus besoin et qu’il ne m’arrive de dépoussiérer que lorsque quelque chose me fait penser à un passé lointain. Une illusion qui, pendant quelques secondes, réussit à me faire croire une chose à laquelle il est proprement impossible de croire.

Comment? En me prenant de vitesse.

 

 

 

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