ÉMOTIONS — 19. La sérendipité (par Sinclair Dumontais)

Un scientifique cherche à développer un vaccin. C’est son obsession : quatre années de recherches intenses et vaines, à grands coups d’expériences aussi stériles que ses instruments et au prix d’interminables heures passées dans ce laboratoire sans soleil et sans air frais. Un jour, contre toute attente, il se rend compte que suite à une maladresse il a trouvé une nouvelle technique d’incubation, plus rapide et plus sécuritaire. Sérendipité. Il a trouvé ce qu’il ne cherchait pas. Comme Colomb qui découvre l’Amérique en cherchant les Indes.

La sérendipité justifierait que l’on passe la hache dans tous les budgets de recherche, dans tous les bureaux d’aide à l’emploi, dans toutes les agences de rencontres : ce phénomène nous dit en clair que ce n’est pas toujours en cherchant que l’on trouve. Au contraire, la découverte serait souvent le résultat du hasard. Mais ne soyons pas cyniques et laissons les chercheurs chercher puisqu’ils trouvent…

Promenade en forêt, dans ces sentiers balisés qui vous permettent de vous y aventurer sans vous y perdre. Soudain, bruit de feuilles tout près de vous. Vous vous arrêtez, vous tendez l’oreille pour qu’elle guide vos yeux. Écureuil ? Oiseau ? Crapaud ? Couleuvre ? Quatre espèces que vous savez présentes, qu’il vous est arrivé de voir par le passé dans des lieux similaires. Mais non. Rien de tout cela : c’est un hérisson. Sérendipité. Vous cherchiez un écureuil et vous trouvez un hérisson.

Hasards improbables, la découverte d’une nouvelle technique d’incubation, de l’Amérique et d’un hérisson ? Pas du tout. Dans les deux premiers cas, on cherchait quelque chose. Dans le troisième aussi : se promener en forêt, c’est savoir à l’avance que sans chercher on trouvera. On trouvera parce que sans chercher on cherche quand même. D’ailleurs, c’est un peu pour ça qu’on est venu en forêt. Pour trouver un gros champignon à pois. Un lit de mousses aussi vertes que les jeunes pousses du printemps. Un pique-bois à houppette. Un impressionnant nid de guêpes très haut perché. On ne cherche rien en particulier : on cherche ce qu’on trouvera.

Retour en milieu urbain. Des trottoirs bondés, car après quelques jours d’interminable pluie parfois très forte, voilà qu’il fait soleil. Tout le monde est dehors. Les gens vont et viennent, alors vous en suivez et vous en croisez. Si vous ne cherchez rien, vous ne trouverez rien. Si par contre vous portez attention à tous ces gens, si vous vous mettez en mode sérendipité, sûr que vous trouverez. Quoi ? Aucune importance. Ça peut être les souliers d’un petit garçon qui a dû se faire joliment gronder, car il les a coloriés avec un feutre rouge. Ça peut être le jugement que porte une femme sur ce qu’elle voit dans la vitrine d’une boutique de lingeries fines franchement osées. Un jugement très sévère, qui se voit dans ses yeux. Ça peut être le nombre étonnant de personnes qui sont embarrassées par le parapluie qu’elles ont apporté par précaution et qui se disent assurément qu’elles auraient mieux fait de le laisser à la maison.

Vous lisez dans les pensées. Vous établissez les liens de cause à effet. Peut-être même en inventez-vous. Mais qu’importe : vous trouvez. Vous trouvez entre autres qu’il eut été bien dommage de marcher dans cette foule sans être en mode sérendipité, car aussi dense soit-elle vous l’auriez trouvée aussi froide et peu humaine que si elle n’avait pas été là. Vous n’auriez même pas vu cette affiche, dans la vitrine de l’animalerie, qui montre un bébé hérisson qui tient dans la paume d’une main.

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