ÉMOTIONS — 29. La naïveté (par Sinclair Dumontais)

Non, la naïveté n’est pas un défaut. C’est un espoir. L’espoir que les choses soient plus simples, plus belles, plus naturelles, je dirais même moins conspirationnistes.

Il est naïf, ce jeune garçon de douze ans qui croit que le dictateur qui gouverne son pays cherche le bonheur de ses citoyens. Elle est naïve, cette jeune fille de six ans qui croit que le monsieur à chapeau qui s’approche d’elle avec un bonbon, dans le parc, veut simplement lui offrir une sucrerie. Il est naïf, ce couple qui achète une maison sur plans d’un promoteur qui prétend la lui vendre au prix de sa construction, sans faire un sou de profit.

Ils sont naïfs, oui, mais je les trouve beaux et ce sont le dictateur, le monsieur à chapeau et le promoteur que je trouve laids.

On reproche aux naïfs d’avoir une vision idéalisée des choses. Comme si l’idéal n’était pas un pays gouverné par une personne qui veut le bien, un monsieur qui donne une friandise à une petite fille pour lui faire plaisir, un promoteur qui facilité l’accès à la propriété. Comme si cette façon de penser était un non-sens, une aberration.

J’envie les personnes qui sont naïves. Elles risquent fort d’en payer le prix, hélas, mais elles vivent dans le monde où j’aimerais vivre. Ma façon de penser et de fonctionner font que je trouve décevant d’avoir développé tant de réflexes de méfiance. Je nous trouve collectivement… naïfs de penser qu’il est normal de nous comporter continuellement comme des détecteurs de mensonges.

À l’inverse, je n’envie pas les personnes qui profitent de la naïveté des autres. On les dit rusées, habiles, souvent très intelligentes. Parce qu’elles savent trop ce que la naïveté pourrait leur coûter, elles se méfient de tout le monde, incluant leurs proches. Elles vivent dans une méfiance continue. Jamais elles ne peuvent rêver d’un monde sans dangers, où elles peuvent marcher les yeux droits devant plutôt que droits derrière.

La naïveté n’est pas un défaut, non. Elle l’est devenue et depuis lors, toutes les personnes, sans exception, sont pour nous des prédateurs potentiels. Nous n’avons plus le droit d’être naïfs, nous n’avons plus le droit de nous comporter comme si le monde était normal. Le monde où on vit comme le monde qu’on croise dans la rue.

Je classe la naïveté parmi les émotions parce que lorsque je vois une personne naïve, je ne peux m’empêcher d’être ému. Je me dis qu’elle est encore vivante, qu’elle résiste, comme les animaux en voie de disparition.

 

 

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