ÉMOTIONS — 30. Le désordre (par Sinclair Dumontais)

Non, Léo, je ne suis pas d’accord. Le désordre n’est pas l’ordre libéré du pouvoir. Avec ou sans pouvoir, le désordre est le désordre.

Je n’aime pas celui qui dérive jusqu’à la violence et oui, j’en appelle au pouvoir pour rétablir… l’ordre. Ou alors au soulèvement lorsque c’est le pouvoir qui est cause du désordre.

J’aime par contre le désordre qui me permet de temps à autre de me soustraire à cette impression maudite de marcher dans les mêmes pas que le troupeau, de ne faire que ce qu’il faut faire.

Vous voulez un exemple. Je sais.

Je roule en voiture. Devant moi, aussi loin que je peux voir, la route est aussi droite qu’un rayon laser. Il n’y a aucun virage. C’est la pleine campagne agricole : à gauche comme à droite, il n’y a que des champs de cultures. De patates, tiens. Pourquoi pas. À perte de vue. Je change de voie. Plutôt que de rouler à droite, je roule à gauche. Ce désordre qui n’a rien de dangereux m’emplit de joie. Je contreviens non seulement à la loi, mais aux conventions. Je fais ce qu’il ne faut pas faire. Par défi ? Même pas. Par plaisir d’en faire à ma tête. Tant et aussi longtemps que je ne vois pas de voiture à l’horizon, et que la route reste parfaitement droite, je m’offre ce plaisir de ne connaître aucune loi, aucune directive autre que mon envie de faire ce qu’il est interdit de faire à tout bon citoyen respectueux des codes de la route, et de la société.

Je suis chez moi et je me fais un spaghetti. Au lieu de sortir les couverts et de m’en servir une assiette, je mets une portion de pâtes directement sur la table, j’y ajoute la sauce, puis je le mange avec mes doigts. En moins d’une minute, j’en ai partout. Ça me coule sur le menton, puis de mes mains jusqu’aux coudes. Ce n’est pas facile à manger, non plus. C’est glissant, les pâtes. C’est liquide, la sauce. C’est dégoûtant, dans tous les sens du terme. Je m’en donne pourtant à cœur joie. Pour le seul plaisir, ici encore, de faire autrement que ce qu’il est convenu de faire, pour manger dans le désordre.

Sur la route de campagne comme à table devant mon spaghetti, l’émotion que je ressens est celle d’une certaine liberté. Au moment même où tout le monde roule à droite et tout le monde mange dans une assiette avec une fourchette, j’ignore les règles et les conventions qui jamais ne me contrarient, mais qui toujours me rappellent que ce n’est pas moi qui les ai promulguées.

Je comprends ceux qui font du ski hors-pistes. Ceux qui font de la moto dans le désert. Ceux qui lancent délibérément des pots de peinture sur une toile, aussi. Pas pour le résultat: pour ce geste qui consiste à défier les normes, les conventions, et bien sûr l’ordre.

 

 

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