UN HOMME (Christina Mirjol)

On se souviendra, sans nostalgie mais avec le respect requis, des techniques d’écriture et des stratégies d’évocation du Nouveau Roman. L’univers mis en place par des gens comme Sarraute ou Robbe-Grillet bousculait profondément les conventions reçues, en avançant de nouvelles exigences, dans l’approfondissement du traitement logico-narratif du réel. Tout bougeait, subitement. Tout s’altérait. La linéarité du factuel, la prédictibilité des péripéties, le caractère convenu des réparties, le mythe surfait du nœud et du dénouement, tout cela battait de l’aile. Le jeu un peu truqué du serinement récité et ressassé du récit, encodant pensivement le déploiement des choses, avait un peu pas mal fait son temps. De son côté, et selon sa perspective de lutte sociale un peu faisandée elle aussi, Brecht, notamment avec la notion de Théâtre Épique, avait fait son bout de chemin lui aussi, au nom d’une subversion et d’une corrosion fort analogue du regard, tant sur l’historiette que sur l’Histoire. Toute synthèse critique bue, il devenait enfin possible d’allumer tout simplement la caméra textuelle et de suivre, de fort près, un segment d’existence, en le prenant pour ce qu’il était, sans moins, sans plus. Fraîcheur inattendu du complexe simple et apparat saisissant du simple complexe.

Puis cet ensemble d’acquis majeurs est imperceptiblement retombé, comme s’affaisse ou se tasse dans son petit coin un effet de mode ou un autre. Sous la pression dense et constante du roman populaire, du cinéma de masse, du feuilleton télévisé, de la fausse facticité journalistique, les visées exploratoires du Nouveau Roman et du Théâtre Épique sont retournées vivoter dans la marge de nos connaissances littéraires insularisées, de nos incisifs apartés historiques, et de nos sensibilités romanesques à vif. Aussi, quand des auteurs ou auteures contemporains renouent sans malice avec ces traitements, dont l’héritage tranquille et stabilisé ne se dément quand même pas, il y a lieu de saluer tant la qualité sentie de leur art que le courage ordinaire de leurs options. Après tout, il s’agit encore et toujours de surnager au sein d’un mode d’expression qui fait de moins en moins de cadeaux aux tendances authentiquement originales. Inutile de dire que tout cela ne s’improvise pas, habituellement.

Christina Mirjol est une auteure de ce calibre. Dans Un homme, roman court, acide et vif comme une plaie, le déclic de la caméra est initialement déclenché par le regard d’une femme et de son mari qui, en cherchant à entrer dans on ne sait trop quelle galerie accessible au public (ou pas), prennent contact avec la banalité de la manigance sociale implicite et sous-jacente des petites agoras mesquines de notre temps.

Nous sommes seuls, je lui dis. Nous sommes seuls. Seuls. Il n’y a personne, personne. Personne autour de nous. Personne!

Mon mari est persuadé que les portes vont s’ouvrir dans les minutes qui suivent.

Au bout de cinq minutes je dissèque la galerie.

J’examine le fond du hall, le front collé aux vitres, décidée à chercher au-delà de la vitre le moindre petit indice annonçant l’ouverture, mais l’intérieur du hall est extraordinairement désert.

Je dis à mon mari que c’est complètement mort. Il réplique aussitôt que c’est en train de bouger.

Quelque chose bouge, dit mon mari.

Au fond.

Il a raison. Ça bouge. Quelque chose bouge au fond… Quelque chose… Puis quelqu’un… Quelqu’un qui a un trousseau, qui est d’ailleurs suivi à quelques mètres derrière par un homme et une femme, ou deux hommes, ou deux femmes, je ne sais plus.

L’homme au trousseau de clés, à l’extrémité gauche de l’entrée ouvre une porte – de fait la première porte qui donne accès au sas –, fait sortir les deux autres, puis ouvre la seconde porte, met dehors les intrus, et referme.

Devant cette courte scène, nous déchiffrons sans mal que les indésirables viennent d’être découverts.

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Puis la dérive du regard va se focaliser, se paupériser, s’isoler. Elle va se centrer sur un homme unique, issu de ce petit brouhaha de départ. Il s’agit d’un homme qui, au sens concret comme au sens général, ne passe tout simplement pas la guérite de notre monde tertiarisé. La dame et son mari vont disparaître. La caméra va s’autonomiser lentement, douloureusement. Fait curieux, en lisant cette écriture serrée et nerveuse, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer le géronte masculin sur lequel le récit, comme obsessivement, se centre de plus en plus, errant dans la vieille ville de Québec. Tout y est. Les escaliers du promontoire, le froid glacial, la distance déshumanisée et aseptisée des quelques rencontres. Ceci est pur parasitisme intellectuel de mes propres déclencheurs imaginaires, car la petite ville en cause, on ne la nomme point du tout, ici. Elle est de tous nos mondes. Et, au fil de la lecture, de plus en plus engagé dans les rets de l’affect, je me vois aussi moi, devenu itinérant, devenu le marginal paumé et vieux d’un monde qui ne discerne plus ce que je fus… simplement parce que ce que je fus est ce qui n’est plus.

Et c’est tout. Cet homme parle à son caddy, il parle à ses mains ravaudées par les engelures, il négocie sec avec sa jambe molle qui le suit de moins en moins, dans les escaliers et ailleurs. Il se darde sur les niches qu’il déniche pour s’abriter et il se mire sur le trait de pisse fatale qui le guide et le force à agir. Il est, simplement. Et il se donne irrémédiablement à cette fatalité injuste, et sociologiquement pesante, de l’historicité implicite de l’être.

Et c’est tout. Et c’est tout. L’escalier mécanique de Robbe-Grillet vient de finalement finir par prendre forme humaine, forme masculine, forme vieillarde. Il faut lire… et se laisser radicalement perturber. C’est là et nulle part ailleurs que l’humanité, dans son intégralité, en est. Il n’y a pas de quoi pavoiser.

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Christina Mirjol, Un homme, Montréal, ÉLP éditeur, 2020, formats ePub ou Mobi.

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