Picot le pigeon (Nicole Gravel)

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Un janvier particulièrement froid je me pressais sans être vraiment en retard.
Un lundi glacial venteux poudreux avec un vent du nord.
Une pile de chandails et des bas épars jonchent le plancher de ma chambre, quoi porter, je dois rapidement choisir, ce rouge là en laine épaisse fera l’affaire.
Et pour les bas que des dépareillés, rien de grave qui les verra dans mes souliers,
J’en prends deux au hasard un carotté et un ligné avec le rouge tout sera parfait
Vite, vite, me dis-je
Je dévale l’escalier trois étages en attachant mon manteau enfonçant mon chapeau, avalant mon déjeuner. Ouache! Ce n’est pas si bon même dégueu, assez que je le recrache dans son sac d’emballage.
Avant d’arriver au travail je passerai au petit café Le petit bonheur du matin.
Je raffole de leurs brioches aux raisins recouvertes d’un généreux glaçage vanillé et leurs muffins multi légumes fromage, j’en rêve quelques instants.
J’ai chaud je transpire de tant de presse.
Sortie enfin dehors les gifles du vent s’emparent des coins de ma peau à découvert.
Je cligne des yeux et j’aperçois près de la porte un gros colis enveloppé dans du papier beige d’écolier.
Je me penche constate que sous le nom du destinataire aucun numéro de porte n’est précisé.
Je pense que pour le protéger des personnes mal intentionnées je vais vite le déposer dans mon casier au sous-sol. Ah ! Il s’avère plus lourd que mon évaluation à première vue. Je prends mon courage et fais des petits arrêts.
Ce soir je ferai le tour des appartements, ce sera plus propice pour trouver ou habite ce monsieur puisqu’il n’est que sept heure du matin.
Chose faite vite, vite je remonte en me posant la question dois-je passer par la porte de devant la bâtisse comme tantôt ou contourner par la cour arrière. J’opte pour ce dernier choix.
Dans la cour arrière une singulière surprise m’attend. Un pigeon semble blessé mal en point une aile cassée qui sait, saute à peine sur place près de l’entrée.
Décidément ce matin tout se met en travers de mon chemin que je passe par devant ou par derrière.
Que faire? Pauvre petit pigeon avec des points gris dans son plumage.
Penses vite ma fille, l’idée me vient.
Je retourne à mon casier récupérer une boite d’une taille pour y loger le pigeon que je viens de baptiser Picot le pigeon.
Picot m’attend sautille toujours pour contrer le froid.
La boite sur le sol, je dis d’un ton fort affirmatif: Saute Picot, et il s’exécute d’un coup sans rechigner.
Que faire de ce précieux contenu?
Je remonte les trois étages, je cherche mes clés.
Mes deux chats étonnés de me revoir flairent déjà la bonne affaire.
Si je laisse Picot avec eux ils vont surement le dévorer.
Sur le balcon, pourquoi pas!
J’y ajoute des biscuits secs émiettés, de l’eau, une couverture orange, ferme les rabats de la boite et hop sur le balcon
Des gâteries pour mes minous
Vingt minutes de marche accélérée pour me rendre au travail
Quelle matinée!
Pas le temps pour la brioche, l’ascenseur se fait attendre, trente étages un peu hauts à grimper
J’attends, je me tends, tente de me détendre car j’ai un client à rencontrer.
Les retards affectent directement le rendement et les réprimandes ne manquent pas ici,
On dirait que le gérant a épluché tout le dictionnaire pour nous servir ses sarcasmes méprisants à sa guise et selon son humeur. Il faut dire qu’il a été officier dans l’armée.
Imagine un jour où il a souffert d’insomnie son choc post-traumatique post-armée déclenché et grognon comme jamais. À ce moment ses mots vils en raz de marée déferlent comme une mitrailleuse, autant tout faire pour l’éviter.
Mais ce matin s’il me cherche il va me trouver.
Enfin les portes de l’ascenseur s’ouvrent, et le propriétaire de mon entreprise monsieur Jules me salue tout sourire, dans ses mains un cabaret de café fumant. Il m’en tend un et me complimente car ses clients lui ont adressés des mots élogieux à mon intention.
Il me félicite chaleureusement et il me dit de passer à la salle des employés il y aura des viennoiseries.
Je me présente à l’accueil, le commis m’informe que mon client a eu un imprévu. Il a dû accompagner son enfant aux urgences, il a une fièvre tenace et il s’en excuse.
Moi je bouille tout ça pour ça. Je prends une gorgée de café, moi qui n’en bois jamais. Car les seules fois que j’en ai bu mon amoureux m’a supplié de ne plus jamais en prendre car je deviens surexcitée et que lui n’en peut plus.
Puis, je marmonne au commis: Mon pigeon sur le balcon vous ne comprenez pas.
Elle me regarde consternée, ahurie, elle semble ne rien comprendre. De toute façon d’ordinaire elle ne saisit pas grand-chose. Se lime se poudre se regarde elle n’a qu’elle en point de mire et son chum le gérant officier en charge de l’étage.
Je tourne les talons refait le chemin inverse. Au diable les pâtisseries, mon pigeon doit avoir froid. Le pigeon a sorti de sa boite, a tout mangé. Il se colle contre la porte comme s’il tentait de me retrouver.
J’ai du temps pour toi mon beau Picot. Vient Picot. Je le prends avec sa couverture le remet dans sa boite avec d’autres biscuits et l’emporte dans mon casier au sous-sol.
Il y passera la nuit au chaud loin de mes chats, demain on trouvera une solution.
Une pierre deux coups je récupère le colis et il me semble moins lourd.
Je sonne à quelques portes. Après quelques infructueux efforts, enfin je trouve la personne. Il l’attendait depuis si longtemps, qu’il avait même renoncé à cette livraison. Il m’embrasse spontanément sur les deux joues il rit, sourit et moi j’en suis ravie.
La nuit passe et au matin je fais des recherches pour dénicher un refuge pour les oiseaux blessés. Rien ne peux m’arrêter et c’est en contactant une animalerie que je découvre le refuge: À la patte cassée
Comment m’y rendre c’est quand même à la campagne à trente kilomètres et la neige tombe drue et je n’ai pas de voiture.
Dès qu’il ouvre les yeux je présente Picot à mon amoureux. Émerveillé il n’en croit pas ses yeux
Après maintes parlementassions et des promesses il accepte de venir avec moi À la patte cassée
Aussitôt dit aussi tôt fait
Le trajet heureux nous faisons ensemble cette bonne action et ce sont ces bonnes actions qui cimentent notre relation.
Mon amoureux je le surnomme Jo le magicien, car il a le cœur sur la main et des idées et des solutions plein la tête.
Le refuge apparait, notre joie grandit lorsqu’on nous accueille. Des bassins d’eau, des espaces pour chacun, de la lumière et toute une équipe avisée dédiée disponible pour prendre soin d’eux dans cette grande couveuse à oiseaux.
On nous invite à rencontrer monsieur Vadeboncoeur le vétérinaire
Il répond à nos questions et la radiographie indique une fracture ouverte
Plaie désinfectée, des points de suture sont faits, du miel sur la plaie un bandage la protège
Le pansement sera changé aux deux jours suivi d’une rééducation pour que Picot retrouve sa masse musculaire suite à l’immobilisation.
Probablement si tout va bien on le libérera au printemps.
Si nous le désirons nous pourrons y assister.
Les formalités complétés rassurés nous quittons avec un grand sentiment de paix.
Et le printemps Picot sur le bord du cours d’eau s’envole.

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