Sur le chemin frais et lumineux

Il y a une mine géante dans les environs. Sombre malheur à qui vit avec des richesses sous les pieds. Les vampires se posent dans le secteur, achètent tout, à commencer par le silence de l’État, et se précipitent sur l’indigène, qui gêne.


Sur le chemin frais et lumineux


Toute la nuit, la tempête avait battu les fenêtres. Au crépuscule déjà, les vieux carreaux ébranlés par les grains s’étaient brouillés sous des averses de plus en plus serrées. Dehors les arbres, secoués de rafales, s’étaient rapidement transformés en pantins grotesques, tordus sous le lessivage à grand flot des vitres ; ils y avaient gagné une allure de méduses colériques, avant de disparaître dans le noir.

À huit heures du soir, la fenêtre auprès de laquelle j’avais l’habitude de lire n’avait plus restitué d’autre image que celle mon visage entouré d’une vague lueur faite de rouges flambés issus de la cheminée avec, en couche de fond, les gros bouillons de l’eau de pluie. Pas une lumière dehors, pas un éclair, pas un phare : au-delà du carreau s’appesantissaient les ténèbres griffues, et mes yeux attentifs, que je regardais luire dans le miroir de la vitre, me donnaient l’impression d’être épié par un intrus terriblement extérieur au monde des humains.

Au fond de la salle, des sifflements sortaient de l’âtre ; c’était encore la pluie qui venait par le conduit goutte à goutte s’évaporer sur les braises avant de remonter au ciel au milieu des volutes de fumée. Cette cheminée est une vraie caverne : le conduit d’évacuation est si vaste qu’il y bruine sans difficulté. Les araignées ont toute la place qu’elles désirent pour y vivre sans être incommodées par la fumée, qui s’envole là-dedans sans seulement lécher les parois. L’ouvrage date de 1864. Il est très accueillant puisqu’on y trouve, regroupées sous le manteau, des banquettes de part et d’autre du foyer, et trois niches pour les lampes. Les pieds dans le brûlant, la tête au frais, on y fume le cigare en toute quiétude.

J’avais installé ma couche sur la banquette de gauche. De bas en haut : une couverture qui sentait le chien, un coussin, une couverture qui sentait le chat. Les odeurs des bêtes ont du bon à offrir pour qui veut faire des rêves consolants : odeurs de lichens et de mousses, arômes de noisette, relents de cave aussi. Le nez sur le front d’un minet, c’est tout un voyage par de petits passages, et dans le cou du chien ça sent le loin et la sauvagine excitée.

Vers minuit trente j’avais mis à flamber une très lourde bûche, tirée d’une branche maîtresse, et m’étais couché avec mon livre. J’avais un pain, un saucisson, des olives et mon raki. Le chat avait ses croquettes, son bol d’eau et son perchoir sur mes genoux. Le chien dormait dans l’ombre, sous la table ; j’entendais ses pattes gigoter après un lapin immatériel.

Un tas de bois à portée de la main, des flammes bien tranquilles, des braises pour la chaleur et le spectacle, plus les sifflements de basilic de l’eau du ciel en train de ramper sur les pierres chaudes : la vie fut belle, cette nuit-là. J’entendais les carreaux vibrer, et quelques esprits hululer sous les portes, au loin dans les profondeurs de la maison vide. Dans l’entrée de la salle, un rideau agitait son suaire. Le chat et moi, nous dormîmes merveilleusement.

Toutefois, vers quatre heures, la petite bête me piétina sauvagement les côtes, sauta sur ma tête, trouva ma narine gauche et y planta une griffe. Je ne me laissai pas faire et l’envoyai valdinguer dans le noir. Elle revint se nicher vers mes pieds. Regardant avec grande attention les ombres de la salle, elle se mit à émettre un de ces bizarres feulements qui sont, chez les félins, le signe d’une angoisse intense : de toute évidence, quelque monstruosité, au-dehors de l’âtre, semblait inquiéter l’animal. Devais-je me lever pour aller voir ?

Il me sembla plus judicieux de réveiller le feu d’abord. Je connais en effet ce qui, dans la nuit, rôde et inspecte. Aussi, quand on doit peut-être faire face à un nyctalope, mieux vaut produire de la lumière. Je balançai une brassée de petit bois sur les braises, empoignai un tisonnier et attrapai une lampe-torche dans une des niches. Assis sur ma couche, je promenai le faisceau dans la salle, que le feu renaissant commençait à éclairer. Je ne vis rien d’abord que l’ordinaire mobilier et la tache claire du chien, avec ses deux petits yeux qui me regardaient. Puis apparut, collé au mur, un spectre décharné, entortillé dans un drap pourri, qui se tenait raide dans un coin, immobile, la tête dissimulée sous une capuche de pénitent. Il tenait un long bâton terminé d’un couteau noirci, et regardait vers le sud-est. Dans cette direction, il y a d’abord une grosse armoire qui fait masse près de la porte d’entrée, et dont personne n’a plus trouvé la clé depuis au moins cinquante ans. Assez souvent des choses y craquent à l’intérieur. Mais ouvrir ce meuble réduirait en poussière toute une magie d’imagination que j’y fais pousser, par conséquent je m’y refuse. Le spectre regardait vers l’armoire.

Je me levai. Immédiatement, l’apparition se fondit dans le mur, et fut remplacée par un porte-manteau, un ciré, un bonnet, une paire de gants et un parapluie suspendu. Je me recouchai ; l’être revint se poster dans le coin. La vision naissait, spectaculaire, de l’emplacement exact où je me trouvais. C’était comme un Ankoù de Bretagne apparu dans un hologramme, que le moindre mouvement effaçait.

Cependant, le chat ne voulait pas se calmer. Le petit animal ne regardait pas mon porte-manteau, comme j’aurais pu le supposer. Le fantôme qui y était aléatoirement présent ne l’intéressait pas une seconde, non. Mais, tout comme ledit fantôme, mon chat regardait vers le sud-est. C’est à dire que, depuis sa position auprès de mes pieds, il grondait en fixant un point situé derrière une fenêtre – ma fenêtre de lecture. L’apparition, elle aussi, regardait dans la même direction, mais à travers l’armoire interdite ; et ce qu’elle découvrait semblait la fasciner. Un rictus passionné mangeait ses lèvres et son menton décharné. Dehors, la tempête poussait sur les vitres. Il ne pleuvait plus.

Soudain, le chat sauta par terre et fila se poster à la fenêtre. Il gronda encore plus fort. Je m’assis, cherchai mes chaussettes, ne les trouvai pas. J’allais pour me lever quand le chat se recula, et se tourna directement vers l’est, c’est-à-dire regardant sur ma gauche, presque à mon épaule. Puis il se recroquevilla et se tint muet. L’objet de son inquiétude semblait avoir bougé d’un seul coup. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ?

C’est alors qu’un autre mouvement attira mon attention vers le porte-manteau. Certes rien n’avait changé, tous les vêtements étaient encore à leur place, mais j’avais vu bouger. Comme je suis très docile avec les rêves et les visions qu’engendrent les motifs déployés dans la poussière, les crépis et les papiers peints moisis, je me rallongeai pour vérifier la position de l’Ankoù. Ce que je découvris me vida le cœur : le spectre avait tourné la tête, et fixait lui aussi quelque chose vers l’est. Comme son regard, dardé sur la menace qui terrifiait le chat, me traversait au passage, j’eus l’impression qu’il allait m’engueuler et me foncer dessus.

Cinglé d’un violent coup de frayeur mélangé d’une inexplicable montée de culpabilité, je me réveillai. Le chat était à la fenêtre, occupé à se lécher une patte ; puis il cessa, et regarda, encore une maudite fois, vers l’est. Quant au porte-manteau, rien n’y pendait, ni ciré ni parapluie, et je ne pus évidemment trouver, dans quelque position que je me misse, matière à y déceler un spectre encapuchonné. Le soleil s’était levé, le chien grattait après la porte pour sortir. J’ouvris, très emmerdé par ce rêve, que je savais ne pas être fortuit. Un être avait dû, cette nuit, faire des siennes. Je sortis et contournai la maison pour, à mon tour, regarder vers l’est. Une fumée roulait derrière la crête. Je filai préparer ma sacoche de secourisme.

Dehors la campagne s’égouttait. Montant du petit bois qui me sépare de la route, le bruit d’un vieux diesel mal réglé enfla. Il hoquetait au gré des nids de poules, qui sont profonds sur mon chemin – je m’en fous, je vais à pied ou en vélo. Je reconnus le bruit du véhicule de l’adjoint du sénéchal. Mon chien partit vers le bois en marchant tranquillement, la queue battante, avec sur la figure le gentil sourire qu’il offre aux familiers.

Le camion sortit des arbres. Le chien aboya deux fois. Le camion stoppa. L’adjoint descendit, flatta le chien venu l’accueillir. Puis il se redressa.

« On a du boulot pour toi, Jean.
— Encore un de leurs foutus drones, je présume ?
— Encore un.
— Il a tué, cette nuit ? Qui ça ?
— Dmitria.
— Ah les putains de salopards ! Les crevures ! Dmitria ! On va finir pour de vrai par être des terroristes ! »

Dmitria vit à l’est de ma maison, de l’autre côté de la crête. Près de la Clôture.

L’adjoint reprit : « C’est toi le dernier pompier, par ici.
— Ça brûle encore ?
— Un peu, mais là n’est pas l’essentiel. C’est surtout que toi t’as l’habitude de ramasser les restes. Il faut quand même qu’on l’enterre avec un minimum d’honneurs.
— Dmitria est morte ! Dmitria est morte… Je le savais, je le sentais, ça puait l’assassinat, cette nuit. Et à la mine, ils en ont dit quoi, de l’exploit de leur machine ? J’imagine que vous êtes allés voir les flics pour qu’ils déposent une réclamation.
— Les flics se sont pointés à la grille vers cinq heures, avec le 41-bis bien rempli. Ils n’ont pas seulement été reçus. Le gars du poste de garde leur a juste dit : Allez vous faire foutre, les péquenots, elle avait qu’à pisser chez elle au lieu de sortir dans le bois. Il n’a même pas voulu recevoir le formulaire. »

Je suis le pompier, et je suis aussi le fossoyeur. J’ai l’habitude des creux, des morts, et des corps malmenés par les drones. J’ai l’habitude de mes rêves, de mon chat, et de ce qu’il me rapporte de ce qui se passe au-delà de nos murs, dans ce ciel rayé par les machines de la mine d’or. Dans ce ciel qui est, pour les vampires, la voûte du paradis, et d’où nous tombe l’enfer. Je pris ma sacoche et fermai la maison de mes ancêtres. Nous partîmes, l’adjoint et moi, dans le camion qui cahotait sur le chemin frais et lumineux, à travers la forêt qui bientôt ne sera plus.

On a une mine d’or dans les environs. Sombre malheur à qui vit avec des richesses sous les pieds. Les vampires se posent dans le secteur, achètent tout, à commencer par le silence de l’État, et se précipitent sur l’indigène, qui gêne.

A. E. Berger
Rennes, septembre 2013


Image drone Bernardo Malfitano (domaine public) : X45c at Nellis – 2004
Source : Wikimedia Commons

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