Cellini : vie de luttes, art du défi, triomphe de la grandeur

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Certains douteront peut-être de l’intérêt que peut comporter la lecture d’une autobiographie écrite entre 1558 et 1562. Qu’on se détrompe : ce texte est l’un des plus instructifs et des plus captivants qu’il m’ait été donné de lire depuis de nombreuses années. Il n’est pas étonnant qu’Alexandre Dumas en ait tiré un roman (Ascanio, du nom d’un apprenti de Cellini). Lamartine s’en est délecté, Goethe l’a traduit et Berlioz en a tiré un opéra, c’est tout dire.

Cellini fut le plus grand orfèvre de son temps et un sculpteur génial, digne successeur de Michel-Ange et de Donatello. Il suffit de contempler son Persée, exposé sur la piazza della Signoria à Florence, pour s’en convaincre immédiatement. Dans son autobiographie, Cellini ne joue d’ailleurs pas la carte de la modestie : à ses dires, tout ce qu’il a touché dans sa vie s’est avéré supérieur à tout ce qui s’était fait avant lui. Il ne se privait pas pour le clamer haut et fort devant les papes et les seigneurs à qui il offrait ses services. Cette superbe lui attira maints ennuis auprès de rivaux dont plusieurs travaillèrent à sa perte. Le récit de Cellini relate les injustices dont il a souffert, les embuches que l’on a mises au travers de son chemin, voire les tentatives d’assassinat dont il fut la cible. Il faut dire que sa vantardise, son franc-parler et son tempérament impétueux (il n’hésitait pas à sortir l’épée du fourreau et il a même tué un importun) lui créaient bien des inimitiés. Mais l’orgueil que manifeste l’artiste était fondé : l’histoire reconnaît qu’il a supplanté ses rivaux et c’est bien son Persée que l’on admire aujourd’hui à côté du David de Michel-Ange, et non le Hercule et Cacus de Bandinelli, exposé au même endroit (lire à ce sujet la critique assassine qu’en fait Cellini lui-même, p. 389-390).

Ce livre présente un intérêt qui va bien au-delà des péripéties rocambolesques qu’il raconte de très vivante manière. Il donne une idée précise des conditions d’existence d’un artiste de cette époque. Cellini n’a pas été confronté qu’à la méchanceté de ses rivaux, il a aussi goûté la médecine des puissants qui s’arrachaient ses services, qu’ils aient été papes (Clément VII et Paul III), roi (François 1er), seigneurs (Cosme 1er, duc de Florence) ou ecclésiastiques (divers évêques et cardinaux). La mesquinerie de ces monarques n’a d’égale que leur vanité. On voit des papes réclamer les plus belles parures à l’artiste. Chaque fois, Cellini les satisfaits au-delà de leurs attentes, mais pour se voir ensuite refusé le salaire promis. Tous les prétextes sont bons pour se dispenser de le payer. Conseillé par des courtisans malfaisants qui attribuent à Cellini un crime qu’il n’a pas commis, le pape Paul III fera vivre à l’artiste l’enfer de la prison, le menaçant même d’être pendu haut et court. Cellini, inspiré par un ange dont la vision le nourrira d’espoir, accomplira pourtant une évasion qui en épatera plus d’un. Seul François 1er le traitera avec magnanimité, non sans que sa générosité ne soit freinée par sa maîtresse Madame d’Étampes, hostile au Florentin. Un rôle semblable fut joué par la femme de Cosme 1er, Éléonore de Tolède. Elle prit en grippe Cellini après qu’il eut déprécié la valeur d’un collier de perle dont elle souhaitait ardemment que son mari lui fit cadeau. Elle s’employa ensuite à détourner les contrats que le duc voulait offrir à Cellini au profit de son protégé, Baccio Bandinelli.

En lisant ce livre, ces augustes personnages historiques, désincarnés lorsque nous parcourons leur biographie dans les dictionnaires ou dans les histoires officielles, deviennent au lecteur incroyablement vivants et familiers. C’est que Cellini nous rapporte directement leurs intrigues, des conversations qu’il tint avec eux, des anecdotes éclairantes et savoureuses. On sourit au récit d’une Éléonore furieuse lorsque Cellini, admis dans les appartements privés du duc, la surprend en train de faire ses besoins.

Ce récit nous permet aussi de mesurer l’incroyable distance qui, sur le plan des mœurs, nous sépare du 16e siècle italien. L’application de la justice paraît arbitraire au lecteur moderne : on passe l’éponge sur de vrais meurtres, mais on châtie sans ménagement un innocent sur la base de racontars. À la merci des humeurs capricieuses des gens de pouvoir et de leurs courtisans, les artistes redoublent de bassesses pour se frayer un chemin. Les rivalités sont telles qu’on n’écarte pas la voie du meurtre pour se débarrasser d’un adversaire : «À Rome, [le peinte Rosso Fiorentino] avait tant critiqué les ouvrages de Raphaël d’Urbin que les élèves de celui-ci étaient décidés à le tuer» (p. 207).  En fait, la mort est partout présente, si bien que certaines mésaventures qui traumatiseraient nos calmes existences d’aujourd’hui sont racontées ici avec la plus grande désinvolture : «Je pris le chemin de Paris. Ce fut un voyage agréable, mise à part une tentative d’assassinat à la Palice par une bande d’aventuriers auxquels nous échappâmes héroïquement. Plus aucune anicroche jusqu’à Paris où nous arrivâmes sains et saufs, toujours dans les rires et les chansons.»

Sur le plan sexuel, aucun embarras non plus. On est là dans une société qui fait bien peu de cas du désir féminin. Cellini raconte donc avec le plus grand naturel comment ses modèles servaient aussi à satisfaire ses appétits charnels. L’une d’elles, la Française Catherine dont il s’inspira pour sa Nymphe de Fontainebleau (aujourd’hui au Louvre), le poussera à des extrémités qu’il regrettera, mais qu’il narre tout de même sans vergogne. Il raconte qu’ayant dû s’éloigner de Paris pour un temps, il l’avait mise sous la protection d’un de ses apprentis, Paolo, lui signifiant qu’il n’hésiterait pas à trucider celui qui en abuserait. Ces menaces n’ébranlent pas Paolo qui s’empresse de coucher avec la jeune fille. Découvrant cela, Cellini est pris d’une colère noire et s’élance pour accomplir son châtiment, mais le temps de mettre la main au collet du coquin qui s’esquivait, sa colère est retombée. Il décide alors de les punir en les obligeant (à la pointe de l’épée) à se marier sur-le-champ. On appelle un notaire et le mariage est conclu dare-dare. Cellini reprend Catherine comme modèle et se remet à la baiser, tout joyeux de cocufier Paolo. Mais la Catherine, arrogante à souhait, lui vante les mérites de son mari d’une manière si perverse que Cellini se met en furie. Il lui administre une raclée, regrettant seulement par la suite de l’avoir trop abîmée pour qu’elle lui serve encore de modèle. Mais la jeune fille, confiée par l’artiste à une vieille servante, guérit vite de ses blessures pour aussitôt retourner chez son tortionnaire, poser nue à nouveau, se faire baiser, le provoquer de ses paroles, se faire battre. Commentaire de Cellini : «Cela recommença tous les jours ; c’était comme le tirage de la même gravure avec des variations d’intensité. Mais j’achevai ainsi la figure de la façon la plus flatteuse et la fis jeter en bronze. Ma Nymphe vint très bien, il n’y avait jamais eu de si belle fonte.» (p. 335)

Tout pour l’art, telle semble bien la conclusion de cette dernière anecdote, aussi odieuse soit-elle (mais néanmoins hyper comique à sa manière). Telle semble du reste avoir été la devise de Cellini tout au long de sa vie : l’argent, par exemple, ne l’intéressait que dans la mesure où il lui permettait d’accomplir ses projets artistiques. Il subventionna lui-même son Persée, allant jusqu’à couler dans la fonderie sa vaisselle et sa coutellerie lorsque le métal menaçait de lui manquer.  Ce qui fait la valeur de ces œuvres, outre leurs qualités artistiques intrinsèques, c’est que l’artiste y a chaque fois joué sa renommée, sa santé et, pour tout dire, sa vie. Lire cette autobiographie charge ces œuvres d’une signification humaine qui nous conduit à nourrir l’empathie du regard que nous portons sur elles.

La vie de Benvenuto Cellini écrite par lui-même (1500-1571) / trad. de Nadine Blamoutier. Paris, Le Mercure de France (coll. «Le temps retrouvé»), 2009, 496 p.

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