Le voyage aux Kerguelen

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Galerie de carrière sous Montrouge, sud de Paris.

Parfois, au creux d’une anse perdue au fin fond des terres australes, quelques restes saisis par le froid signalent un pauvre campement de naufragés anciens, ou de scientifiques en mission. Préservés de l’érosion propre à la célébrité et au commerce des humains, ces fossiles dorment, pratiquement intacts, témoins d’une activité cuisinière ou bricoleuse, et rien ne se passe pendant des demi-siècles entiers, sinon l’éternel piétinement des manchots en promenade.

 

Boulevard Jourdan

Cela faisait vingt ans que mon camarade n’avait plus mis les pieds dans les catacombes. Je vous parle d’une époque où les carrières sous Paris étaient encore pratiquement désertes, et où seuls les secteurs situés intra muros voyaient affluer, le vendredi soir, quelques centaines de fêtards qui tous, du reste, allaient s’agglutiner sous le Val-de-Grâce ou dans les tailles creusées du côté de la rue Dareau. Très rares étaient les gens qui exploraient pour explorer, et encore plus rares ceux qui, comme les deux que nous étions à cette heure, inspectant mètre à mètre les galeries inondées sous le boulevard Jourdan, cherchaient le passage qui les mènerait hors de Paris, dans le Sud sauvage et pour ainsi dire immaculé où, à l’écart des couloirs principaux, attendaient les vestiges des temps enfuis, endormis dans la pureté cristalline d’un oubli plusieurs fois séculaire.

Je connaissais, de là-bas, des histoires très anciennes, et belles à frissonner. Je savais qu’il existait un puits dont les parois étaient décorées de bien étranges objets : des grenades, lancées là-dedans depuis la surface pour s’en débarrasser, et dont certaines s’étaient retrouvées accrochées aux saillies de la maçonnerie, à laquelle lentement la calcite les avait soudées. Je connaissais aussi l’existence, sous le Kremlin-Bicêtre, d’un gouffre aux profondeurs effarantes, que des plongeurs rêvaient de sonder. On m’avait dit que des explorateurs, dans les années quarante du siècle dernier, avaient découvert des ateliers d’extraction encore en état, comme s’ils avaient été désertés la veille, outils abandonnés sur les blocs à peine extraits.

Ainsi donc, cette nuit-là, accroupis sur les câbles épais du réseau électrique qui couraient accrochés en hauteur sur la paroi du tunnel, nous avancions, le crâne raclant le plafond, les pieds frôlant une eau profonde, et nous imaginions les mille merveilles du Sud parisien comme d’autres soupirent après des terres immaculées, s’imaginant au crépuscule sur une plage perdue, les poumons gonflés d’un vent venu de loin par-delà les horizons.

Les genoux douloureux, les chevilles ankylosées par la posture incommode, tâchant de ne pas tomber dans l’eau et de ne rien y lâcher, nous progressions lentement, carte en main, en direction d’un embranchement d’où partait en principe une galerie qui filait droit vers la contrée mythique. Nous faisions le pari que cette galerie ne serait pas entièrement noyée, et qu’un peu d’air entre l’eau et le plafond nous permettrait de nous y engager.

Le fait est qu’elle partit depuis sous nos pieds. Par conséquent nous la ratâmes deux fois, ne la voyant point puisque nous regardions devant nous, allant trop loin, revenant, ne trouvant toujours rien, jusqu’au moment où il fallut nous rendre à l’évidence : le tunnel devait démarrer dans l’eau. Il faudrait se tremper, nager peut-être. Alors, dirigeant depuis notre perchoir les faisceaux de nos torches vers le bas, nous étudiâmes les transparences bleutées, cherchant une ombre qui signalerait une ouverture. Et nous trouvâmes presque de suite.

Nous descendîmes. À cet endroit, par bonheur, nous avions pied. La situation n’était cependant pas terrible. La galerie, un passage bas et discret, n’était pas noyée mais il s’en fallait de peu. Nous nous courbâmes pour passer à notre tour sous les fameux câbles qui nous avaient, depuis quarante minutes, servi de chemin pour chats perchés. L’eau pénétra dans mon col.

Les lampes révélèrent un couloir filant à l’infini, désespérément inondé, et dont la hauteur n’excédait pas un mètre cinquante. Alors, soulevant une double vague d’étrave, courageusement nous nous enfonçâmes dans le conduit. Ah il était bien certain que personne d’autre n’aurait eu l’idée stupide de nous suivre ou de nous précéder dans ce trou misérable. Tout se présentait donc parfaitement bien.

 

Sombres échos et vifs clapotis

Une heure auparavant, nous avions entrepris l’exploration d’une autre galerie qui possédait elle aussi un petit charme personnel : certes elle n’avait pas été inondée, mais remplie d’une boue encore liquide, sournoisement planquée sous une surface un peu durcie qui ondoyait à notre passage. Nous avions marché là-dessus comme sur un matelas, ne sachant s’il allait crever ou résister. Des fentes apparaissaient autour de nos empreintes, et la profondeur du bourbier n’était pas évaluable.

J’avais alors raconté à mon camarade qu’il m’était arrivé semblable aventure dans une carrière de gypse où, au détour d’un de ces tunnels qui, dans le banc supérieur de l’exploitation, peuvent être singulièrement vastes, nous avions soudain senti sous nos pieds l’ondulation terrible du sol traître, la membrane souple et fragile peut-être, qui cache le diable sait combien de mètres d’épaisseur de mort lente. Ces pièges, qui se signalent par cette sensation d’évoluer sur la peau d’un ventre, sont assez nombreux dans les grandes exploitations abandonnées. Cette nuit j’avais donc retrouvé, au fond d’une discrète galerie, la menace doucereuse. Nous avions fait demi-tour.

Maintenant nous avancions l’un derrière l’autre, poussant notre vague dans le couloir rectiligne et bas. Au bout de cinq minutes le plafond sembla vouloir se relever. Mieux, le fond grimpa lui aussi vers la surface, mais plus lentement, ce qui nous permit bientôt de nous tenir presque debout. Nous observâmes sous nos lampes les jeux des lumières dans la vague d’étrave, qui devenait vaguelette à mesure que la profondeur de l’eau diminuait. Un phénomène nous amusa quelques minutes : ayant frappé au loin contre un obstacle encore invisible, les ondes qui nous précédaient revenaient nous saluer. Elles rencontraient celles que nous venions juste de produire, et s’élevaient alors en de vifs clapots dont les sonores échos nous parvenaient de l’avant. Ceux-ci, d’abord bien décalés et flous, montèrent la gamme et prirent de la netteté à mesure que nous avancions vers eux, jusqu’au moment où, n’ayant plus de retard du tout, et se confondant alors avec nos éclaboussures, ils annoncèrent l’obstacle, qui apparut dans l’ombre et nous inquiéta.

C’était un embranchement. À cet endroit, le passage rejoignait une longue ligne, creusée de deux ou trois couloirs parallèles, que reliaient périodiquement de petits conduits traversiers. C’est ainsi que nous pénétrâmes sous les fondations de l’aqueduc de la Vanne ; c’est ainsi que nous entrâmes dans les territoires vierges.

 

Le grand escalier de la Vache noire

Vraiment j’ai eu de la chance cette nuit-là. J’ai eu la chance de connaître l’escalier menant à la sortie de la Vache noire à une époque où il avait été complètement oublié. C’était pour inspecter cette issue que mon camarade m’avait embarqué dans cette aventure humide. Dans ses vieux souvenirs, l’escalier était praticable.

D’ici peu, nous allions recevoir une équipe de spéléologues en provenance de Maastricht, le pays des Mosasaures qui hantent les carrières immenses du Pietersberg. Il importait que nos invités visitassent autre chose que des couloirs encombrés de fêtards et d’ordures ; or, le secteur dans lequel nous pénétrions maintenant offrait, à défaut de spectacles grandioses, une pureté qu’on ne retrouvait sous Paris que du côté du Trocadéro, où un petit réseau se développe jusque sous le palais. De plus, l’accès de la Vache noire offrait, en surface, l’abri d’un talus creusé dans un vaste gazon, à l’écart du carrefour, loin des lampadaires et des habitations. Y introduire cinquante Hollandais nous semblait plus facile ici que sous Paris.

Filant sous terre dans notre couloir rectiligne, nous marchions en direction du fort de Montrouge, attentifs à ne pas rater le diverticule qui, sur le côté oriental, mènerait à l’escalier. Mais une petite flèche scellée nous signala sa position. Juste après, la grande plaque commémorative dont il fait l’objet apparut dans la lumière, et juste en face, chantant de mille gouttelettes, l’escalier se découvrit.

Il filait droit vers le ciel. Pendant les deux tiers de sa course, chacune de ses marches se présenta recouverte d’une couche de calcite frangée de minces draperies qui faisaient cascatelles. Nos pieds se posaient précautionneusement dans de petites piscines transparentes, qu’on aurait eu mauvaise grâce à souiller de la boue de nos bottes, si les longs tunnels que nous avions empruntés pour venir jusqu’ici ne les avaient nettoyées jusqu’à la dernière particule.

Nous montâmes. Un grondement de lointaine circulation enfla lentement, accompagné de l’odeur fraîche des herbes du carrefour. Soudain mon camarade, qui grimpait en tête, s’arrêta en poussant un petit cri étonné : devant nous, tout l’escalier était traversé d’une multitude de toiles d’araignées. Il y en avait des centaines. Elles brillaient dans la lumière, perlées de rosée. La plupart étaient abandonnées. Leur nombre faisait un nuage. Nous eûmes le très net sentiment de nous trouver ici en présence d’un hymen.

Nous avançâmes, écartant les voiles, profanant le sommeil des choses. Le reste fit partie de la normalité : la trappe fut ouverte dans un grondement grinçant qui fit mal aux dents, nous épiâmes l’avenue sous l’éclairage nocturne, comptant les véhicules. De temps en temps, le feulement d’une moto lancée à pleine vitesse déchirait la rumeur sourde de la banlieue. Il pleuvait, il faisait froid. Nous redescendîmes jusqu’aux galeries. Cet escalier magnifique tenait toutes ses promesses.

 

Le temps suspendu

Laissant sur notre droite les fondations du fort de Montrouge, nous nous enfilâmes dans un tunnel qui rejoignait la galerie d’inspection sous l’avenue Aristide Briand. La branche septentrionale de cette galerie butait sur le cône de remblais d’un puits d’exploitation mais, en grattant un peu, nous pûmes contourner cette trémie et nous enfoncer vers l’est, dans le tunnel d’accès à une véritable carrière, typique du plateau de Montrouge. En quelques mètres, nous reculâmes ainsi d’un siècle et demie vers le passé.

Si, au Moyen Âge, les ouvriers avaient creusé de vastes salles dont ils assuraient la solidité en laissant en place des piliers de roche, épargnant ainsi de précieuses masses de calcaire – les piliers tournés – en ne les exploitant pas, dès la fin du dix-huitième siècle fut mise en pratique une manière beaucoup plus moderne, industrielle et parfaitement avide d’extraire la roche : on enlève tout. Partant, si l’on ne fait rien, le plafond s’effondre. Pour éviter cet inconvénient, dans les volumes évidés on tasse du remblai, le bourrage. Quelques galeries d’inspection et de service sont aménagées dans les parcelles ainsi remblayées pour y vérifier que rien ne se fracture. Ces galeries sont dotées de parois en pierres sèches qui retiennent le bourrage : les hagues. Le mode d’exploitation se fait donc par hagues et bourrages.

Avec le temps, la zone vidée de son calcaire finit par englober toute la surface de la concession. L’industriel fait alors tailler une galerie dans la roche brute, en direction d’une nouvelle parcelle sous laquelle il a obtenu, aux enchères ou par d’autres moyens, le droit de creuser. Dans la zone abandonnée, le plafond, écrasé par les poids immenses des roches et des terres qu’il supporte, s’affaisse sur le bourrage, qu’il écrase à son tour. Les hagues prennent du ventre ou s’éboulent, tout le terrain remue, c’est insupportable : pour éviter ces petits désagréments, qui sont sources de nombreux procès avec les habitants de la surface, le carrier, avant d’abandonner l’exploitation, fait remblayer la plupart des galeries, et les recloisonne en petits segments entrecoupés de maçonneries qui dessinent, sur les plans, un tracé de chemin de fer avec les parois qui font les deux rails, et les cloisons qui font les traverses. Enfin, quelques piliers de pierres montées en cairns achèvent de soutenir le plafond dans les endroits où il menace de se défaire : on les nomme des piliers à bras. Ils sont de simples colonnes de cailloux empilés du sol au plafond. En voici une image, prise sous Paris :

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Lorsque nous eûmes franchi la trémie, nous pénétrâmes ainsi dans les restes d’une de ces exploitations, en l’abordant par sa périphérie.

Là, on se tient debout. La paroi extérieure, en calcaire massif, est beaucoup moins souple que le remblai des bourrages, et refuse de s’écraser. Mais le plafond, qui fléchit au milieu de l’exploitation, s’incline déjà, et de grosses fractures se font jour tout le long de cette muraille. La hague qui lui fait face est gonflée sous la pression des terres, et des pierres s’en déchaussent. Quelques galeries résiduelles sillonnent le terrain, encombrées de caillasses, et aussi de débris qu’il convient d’inspecter car on y découvre parfois de bien curieux objets, dont les plus communs sont des racloirs à sabots, et les plus bizarres des lampes à huile en fer blanc.

Afin de se faciliter le travail, les ouvriers ont creusé de minces puisards dans le sol, qui permettent aux eaux de ruissellement de s’écouler jusque dans la nappe phréatique, qui s’étale quelques mètres plus bas sur des argiles. En progressant dans une galerie surbaissée, nous découvrîmes un de ces petits conduits verticaux, du diamètre d’une balle de tennis. Une eau limpide dans laquelle nous pataugions s’en allait s’écouler dans ce trou, qu’elle remplissait en chantant. Juste à côté, une fissure amenait dans les remblais un filet d’eau qui venait faire fontaine entre deux pierres. Des paillettes de calcite flottaient à la surface de ce pédiluve, en petits radeaux qui signalaient son absolue tranquillité, que rien n’était jamais venu troubler jusqu’à notre arrivée.

Le patron de la carrière a aussi investi dans le creusement de puits d’aérage, afin qu’entre les hommes et les chevaux qui travaillent là-dessous, on ne s’étouffe pas. Car oui, il y a eu des chevaux, dont la fonction fut de convoyer les lourds traîneaux chargés de roches jusqu’au pied des puits d’extraction, d’où un ascenseur les remontait, actionné par des ouvriers installés en surface dans une immense roue de hamster. Il y a ainsi, dans la région, une roue de carrier qui a été conservée sur une parcelle, et dont s’occupe une association – Gustave Doré a fait de nombreux dessins de la banlieue parisienne, parmi lesquels on retrouve quelques-unes de ces roues ; c’est dans les croquis préparatoires à Labédollière : Histoire des environs du nouveau Paris, 1861, aux sections de Montrouge, Bagneux, Arcueil, Bourg-la-Reine ; il y a tout un tas de gravures relatives aux carrières, aux hangars où sèchent les blocs, aux tombereaux que traînent de puissants attelages, et aux roues de carriers qui dressent, dans le paysage, leurs signaux en forme de gibets auxquels répondent, bras écartés, d’innombrables moulins.

« Et voici, du reste, un fer à cheval » annonça mon camarade, comme nous approchions d’un carrefour. « C’est le moment de bien inspecter les hagues, car souvent les gens y ont laissé du matériel. Tiens, regarde ! » C’était, allongé sur les pierres d’un muret ventru, un vieux pic. Abandonné là lors de la fermeture de l’atelier, il rouillait, emmanché dans un bois d’assez piteuse tenue.

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« Vois-tu, reprit mon camarade, cet outil a été cassé en deux endroits : le fer a été brisé et retaillé, et le bois a cassé lui aussi. C’était probablement un outil à long manche et à tête fine, destiné à gratter la couche tendre qui se trouve en-dessous du banc royal, le banc d’où l’on extrayait les bonnes pierres. »

Cette opération, qu’on appelait le souchevage, était entrecoupée de pauses au cours desquelles on glissait, dans les fentes ainsi creusées, des cales pour éviter l’accident toujours possible du bloc s’arrachant soudain, et tombant sur le bras du carrier en train de gratter.

Nous fîmes le tour de l’exploitation. Par une galerie creusée dans la masse, nous accédâmes à un autre atelier, plus réduit, mais où la hauteur sous plafond nous invita à faire une halte. Nous disposâmes les bougies, rechargeâmes nos lampes à carbure, et ce fut l’heure, au plus profond de la nuit, de paresser en silence, chacun pour soi.

 

Les antipodes

Il n’y a rien de plus éloigné d’une capitale que ses souterrains endormis. Il n’y a rien de plus séparé du présent que leurs galeries enfermées dans l’immobilité. Les carriers semblent les avoir quittées de la veille, mais leurs fantômes n’y reviendront pas. D’ailleurs, nous ne saurions plus les invoquer ; ils sont rangés dans de très vieilles photographies, dans certaines gravures du dix-neuvième siècle, et s’effritent là sans rien dire, ou en disant de moins en moins. Nous sommes aux antipodes.

Ici, nulle hâte. Tout est abandonné. Un temps considérable a coulé, rouillant lentement l’outillage, déposant sa petite poussière sur les graffiti, soudant de calcite un fer à cheval sur une pierre, fossilisant une lampe qu’un œil peu averti prendrait aisément pour un galet. Nous sommes à la limite de ne plus savoir interpréter ce que nous voyons. Nous sommes aux antipodes.

Voici toutefois quelque chose de compréhensible : ce sont des pierres prêtes à être expédiées vers la surface, pour y sécher. Elles attendent sur leurs petites cales. Elles nous serviront de sièges et de table pour y manger. Nous ne parlons toujours pas. Quoi dire ? Nous sommes aux antipodes.

Un petit éclat vif attire mon regard : c’est un morceau de verre blanc, à l’entrée d’une galerie basse. Je vais fouiller à cet endroit. D’autres morceaux surgissent sous la poussière. C’est une bouteille de champignonniste : cela ressemble à une bouteille de lait de l’ancien temps, souvent décorée de quelques champignons en relief qu’entourent en lettres ouvragées le nom de l’exploitant, «Sté Germain et fils ». Nous voici dans les années 1920.

Et qu’est-ce qu’une bouteille de champignonniste ? C’est un flacon pour y transporter du mycélium, qu’on étendra sur des meules de terre enrichie au crottin. Le sol de la galerie dans laquelle je pénètre en est strié. Longtemps après l’abandon de ces ateliers, un agriculteur s’est installé là-dedans pour y cultiver le champignon dit « de Paris ». Une lampe à huile, toute cabossée et vilainement trouée, attend, désolée, sur un caillou. Je la récupère. Nous sommes aux antipodes de tout.

 

Vers le présent

De retour dans les grands tunnels aménagés sous les routes par l’Inspection Générale des Carrières, nous poussâmes, par l’avenue Victor Hugo, jusque du côté du Champ des Oiseaux. Là, d’autres ateliers, mieux consolidés, nous occupèrent encore quelques temps. Puis nous rentrâmes, complètement fourbus.

Alors que nous remontions en direction de Paris par les couloirs sous l’aqueduc de la Vanne, une petite lumière apparut au loin. Nous nous arrêtâmes. Un bruit de clapot nous parvint, puis celui de pas sur le sol sec. Une seule personne. Il y avait donc quand même des frappadingues assez givrés pour aller se pourrir dans les boyaux trempés par où nous étions passés. Nous attendîmes, dévorés de curiosité.

Cinq minutes plus tard :

« Bonsoir !

— Bonjour plutôt !

— Ah bien oui déjà… Mais ?

— Tiens !

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Et toi alors ?

— Vous vous connaissez ? intervins-je.

— Tout à fait ! » répondit mon camarade, tandis que l’inconnu riait doucement, enchanté de cette rencontre au fond d’un souterrain éloigné de tout.

« Mais tout de même ! Nous pensions être les seuls à nous intéresser à ce secteur, et voilà qu’on t’y croise !

— Je sors d’une fête sous la rue de la Santé. J’avais envie de me promener un peu tout seul. J’ai vu ce tunnel sur un plan, j’ai décidé de venir voir à quoi ça ressemble.

— Tu seras la troisième personne à visiter le coin depuis une éternité. Nous sommes les deux autres. À quelques heures près, tu nous aurais précédés. Nous y avons laissé les premières traces de bottes depuis tout un monde au moins. Du reste, auparavant, l’on allait ici en sabot.

— Et c’est joli ?

— Ah, on ne te dit rien ! Mais tu seras heureux, camarade. Le monde ancien est encore présent, intact ou presque. Et l’on n’a pas tout visité ! Quand même, je te croyais à l’armée ?

— J’y pars dans cinq heures, mon bon. Je suis affecté aux Kerguelen. J’ai eu envie de revoir un peu mes catacombes avant de quitter la France.

— Les Kerguelen ! »

Mon camarade inspira un grand coup.

« J’aurais tant aimé y aller ! C’est vaste, c’est pratiquement désert, on n’y rencontre que des gens intéressants, et puis la nature est intacte !

— Oui, enfin, ça a été quand même copieusement exploité par les baleiniers et les chasseurs de phoques. Mais c’est vrai que la nature s’y est reconstituée. Et comme tu dis, à Port-aux-Français, il n’y a que des gens intéressants. Du reste, puisque je fais des études de géologie, je serai là-bas tout à fait dans mon élément.

—Ah, mais quelle chance tu as ! » Mon camarade ne redescendait pas. Inspiré par l’archipel, il déclama, emphatique et assourdissant tout le tunnel avec sa voix de ténor à fort tonnage : « De la pierre, de l’eau, de l’air ! De l’air, entends-tu, Allan ? Plein d’air, bien antarctique, sans un seul foutu gramme de diesel citadin pour aller te faire éternuer ! Pas un seul pet de moteur, ou si peu ! Et les humains ? Des restes de campements, des naufragés, des scientifiques. Un pays où l’on ne vit pas, mais où l’on survit. Pas fait pour l’homme, ça non. Sombre, silencieux, sauvage, pur, vide, frais, net, neuf ! …Et si ancien pourtant.

— C’est comme ici, répondis-je benoîtement. On n’y vit pas, on y a travaillé ou on visite. Froid, aéré, frais, humide, désolé, net et vide. Tout le vieux temps y est exposé, protégé par l’éloignement et par l’oubli.

— Ah oui… » Mon camarade se tourna vers le visiteur. Désignant l’ombre derrière nous, il annonça, solennel : « Bienvenue aux Kerguelen, Henri ! Bienvenue aux Kerguelen. » Il écrasa une petite larme. « Adieu, amuse-toi bien ! » Nous repartîmes vers le nord.


Images A.E. Berger (CC BY-SA 3.0)

 

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