La jeune fille au manteau

Je mangeais tranquillement un shish taouk à la « foire alimentaire » (étrange expression qui désigne un espace de réfection entouré de stands culinaires) de la Place Dupuis quand trois jeunes femmes, fin vingtaine début trentaine, sont venues s’asseoir à la table juste à côté de moi. Elles n’ont pas fait attention à moi, toutes occupées à parler boulot, avenir et communication. À mon avis, elles suivaient une formation continue en marketing, ou quelque chose d’approchant, à l’établissement d’enseignement professionnel situé au premier étage de l’édifice. Tout en continuant à manger, je ne pouvais détacher mon regard de l’une d’entre elles, une brunette tout de noir vêtue. Elle portait un manteau de laine ceinturée à la taille, un manteau de type militaire avec des boutons métalliques. Cela m’a rappelé ces manteaux à la mode Napoléon qu’on ne voit plus beaucoup de nos jours. Un beau manteau, au demeurant, assorti de bottes de cuir de même couleur, à la condition de considérer le noir comme une couleur, bien entendu. Ce qui n’a pas cessé de m’étonner, c’est que, contrairement à ses compagnes, elle n’a pas retiré son manteau de tout le repas. Que cachait-elle ? Craignait-elle d’exposer ses formes plus généreuses que ses compagnes ? Comment pouvait-elle manger un plat thaïlandais avec un manteau si lourd sur le dos ?

 Au premier coup d’œil, la jeune femme était plutôt jolie avec ses yeux couleur d’écorce partiellement voilés par des lunettes en écaille – noires aussi, comme son manteau et ses bottes. Sans être svelte, elle n’était pas grosse non plus. Je dirais plutôt qu’elle était plutôt du genre enrobée… plutôt forte, quoi, pour ne pas dire plantureuse.  Avec cette capote militaire sur le dos, il n’était guère facile pour moi d’évaluer avec justesse les proportions de son corps. Dans une agence de rencontre, elle se serait sans doute décrite comme ayant un « poids proportionnel », sans que personne ne sache à quoi ce corps serait proportionnel…  Peu importe, ce n’est pas tant son corps qui m’attirait que ses yeux magnifiques, légèrement humides.  Des yeux qui brillaient, parfois, quand elle souriait, bien qu’elle n’ait pas beaucoup souri  pendant les quelque trente minutes qu’a duré mon observation. Pour dire la vérité, elle semblait plutôt triste, cette jeune femme. Pendant un moment, je me suis mis  à rêver à ce que j’aurais pu faire pour elle si j’avais encore trente ans, si j’étais encore jeune et beau, fort d’un avenir aux multiples possibilités. Qu’est-ce que j’aurais pu faire pour elle afin qu’elle soit moins triste ? Puis, je me suis dit qu’au fond je n’étais peut-être pas si gai moi-même à cet âge…

 Après un moment, j’ai cessé de la regarder, ai terminé mon plat et m’en suis retourné au boulot, étonné que je m’arrête à des détails aussi triviaux alors que le monde court à sa perte.

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