Le voyageur aux poèmes

CC BY 4.0 - Wellcome Library, London.

CC BY 4.0 – Wellcome Library, London.

C’était comme un grand soir d’où montaient des légendes.
Les mots effarouchés s’étaient mus en offrandes
Et les rêves, sans bruit, touchaient nos doigts frileux.
Sur les lèvres en fleurs, avec de longues phrases,
Les vents graves et doux amenaient des extases,
Un ciel où l’on humait tout un chant d’astres bleus.

Mille pleurs en secret secouaient les fontaines.
L’enfance, on l’avait bue aux planètes lointaines,
Ivres et soulevés de triomphe et d’ardeur,
Et l’espace attendri, le temps d’une seconde,
D’un tournoiement suave étourdissait le monde ;
C’était comme un beau soir plein d’auguste grandeur.

Oh ! gardez-nous un peu ces cieux de laine tendre !
Le bonheur est si pur que l’on croirait l’entendre ;
C’est un éclat volé dans un chaste miroir.
Le bonheur, voyez-vous, c’est une autre innocence.
On ne finit jamais d’en regretter l’absence.
Ah ! mon Dieu ! le bonheur, si ce n’était qu’un soir ?…

Thierry Cabot : « Féerie » – La Blessure des Mots

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Berger : Ainsi poète serait un métier ? Je présume que c’est beaucoup d’essais, de travaux, d’application, d’affinage avant de trouver… je ne dirais pas des automatismes, mais des sillons menant à des endroits fructueux, peut-être ?

Cabot : L’écriture poétique comprend à mes yeux deux dimensions essentielles : l’inspiration et la « transpiration » à travers laquelle justement s’exprime le métier de l’écrivain. Parfois un seul vers donne le branle à mon imagination, qu’il s’agisse du premier ou du dernier vers d’un poème. Ensuite une trame s’ébauche et il faut, au milieu d’un magma en fusion, embrasser chaque détail au niveau rythmique, émotionnel et allégorique. Chaque mot doit être pesé, évalué en fonction de sa charge poétique et relié aux autres dans un mouvement de soie. Quand l’intensité est là, je peux écrire un sonnet en un jour à peine, sans aucune retouche. Le plus souvent, le travail se poursuit au cours des jours suivants, entrecoupé de moments de découragement et d’instants d’exaltation. Écrire demande beaucoup d’humilité.

Berger : J’aimerais bien savoir, non pas comment vient un sujet, mais comment vous savez qu’il faudra en faire un texte. Vous me dites qu’un vers arrive. Comment le rattachez-vous à une thématique ? C’est une question difficile, car elle demande de décrire des processus qui semblent aller de soi, je crois bien, même si c’est complètement trompeur. Autre chose : comment êtes-vous entré en poésie ? Et à quel âge ?

Cabot : J’ai commencé à écrire à l’âge de quatorze ans. Par pur défi. C’est plus tard que le désir d’accomplissement s’est en moi peu à peu frayé un chemin.

Stéphane Mallarmé disait : « On n’écrit pas un poème avec des idées mais avec des mots. » Je partage entièrement ce point de vue. En fait la thémathique est portée par les seconds qui, dans leur tension, dessinent de manière originale et singulière le visage des premières. Ainsi quand l’inspiration me saisit, je ne pense pas : « Tiens, j’ai une idée » mais plutôt « Chouette ! j’ai des mots. » Il peut s’agir d’un hémistiche, d’un vers, d’un quatrain. Quelquefois, à mon grand désespoir, l’élan retombe et se transforme en pétard mouillé. Le plus souvent, une véritable impulsion se fait jour et je prends bientôt le large :

Dans l’air vicié, le bruit dégueulant sur l’asphalte ;
L’enfer vil de la tôle éructant jusqu’au ciel ;
Des vitres laissant voir, enlaidis par le fiel,
Des visages de mort que jamais rien n’exalte ;

Une mer de capots hurlant, foudre et basalte ;
Partout la fumée âcre au nez pestilentiel ;
Et des milliers de fous, déchus de l’essentiel,
Dont pas un n’ait l’envie au moins de crier : « halte ! »

Ô cauchemar ! tant d’yeux ! dévorés de soupçons
Au milieu de l’horrible aboiement des klaxons ;
Tous ces cœurs mutilés ! saignant du même rêve ;

Ô quotidien cent fois imbécile et brutal !
Hallucinant décor ! où défilent sans trêve
Des pans de vie entiers reclus dans le métal !

Ci-dessus : « Embouteillage ». La mer est rarement calme ; les tempêtes sont nombreuses ; il arrive même que les vents me soient contraires. En écrivant, j’ai toujours dans l’esprit une forme de spectre à la fois lumineux et sonore où chaque mot caressé, embrassé, doit trouver sa juste place. Rien n’est jamais simple. Il faut atteindre le point d’équilibre à partir duquel, savamment assemblés, ceux-ci grâce à un phénomène d’aimantation donnent leur plus forte charge poétique.

Si, l’œuvre achevée, le thème s’impose de lui-même, il n’est au fond que l’aboutissement d’un long tâtonnement sémantique entrecoupé d’ombres et de lumières.

Thierry Cabot : La Blessure des Mots seconde édition, augmentée jusqu’à 161 poèmes, très bientôt disponible chez ELP Éditeur.

 

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