Les origines du genre

J’ai quatorze ans. Le bord de la piscine est froid. Mon état actuel, l’état d’ange asexué, ne va plus durer longtemps. Il est vapeur, une vapeur qui se condense, tombe et s’écrase, goutte après goutte, sur le carrelage municipal. Je suis positionnée à la droite de tout un tas d’anges asexués de différentes couleurs. Ce sont mes camarades, ceux de l’école internationale de Genève. Alignés devant un fond vitré. Il y a des Russes, énormément de Russes, quelques Américains et puis, les Asiatiques, dont je fais partie. Nous portons tous le même maillot. L’odeur de javel laisse mes narines indifférentes. Elle est absente de la photo de classe. Ce que ça sent, je vais te le dire : ça sent l’argent. J’évolue en pleine bourgeoisie, et ça vient du monde entier, et ça lève le menton, et ça juge les autres.

Ma peau est sombre, mes yeux sont des amandes. Comme sur leur peau à eux, dans leurs yeux à eux, mes origines se dévoilent. Les miennes sont celles de l’ancien royaume du Siam. Il y a deux autres Thaïlandais dans l’école, ainsi que mon frère cadet, Jatarun, sept ans. Le photographe est monté sur tabouret. Il surplombe le groupe, effectue la mise au point, un ou deux essais pour s’assurer que la photo sera bonne. C’est ici, sous le flash en contre-plongée, ici exactement que le malaise commence. Pourquoi suis-je à l’écart ? Ce n’est évidemment pas une question de nationalité. Physiquement, nous nous ressemblons tous. Il y a les signaux universels. Notre épiderme expose les lésions enfouies en nous. Acné purulente au front, et au menton, et dans le cou, et dans le dos. Boutons blancs comme autant de volcans de sébum et de kératine. Papules éclatées sur nos chairs encore tendres. Et des sourcils si laids, si laids. Des nez si gros, si gros. Une horrible difformité du visage. Rien ne se développe harmonieusement. Rien ne suit l’homothétie prévue. Le duvet des moustaches est irrégulier. Les oreilles deviennent immenses quand les joues ne rétrécissent pas encore.

Le photographe descend et range son matériel. Il nous salue bientôt et disparaît, ayant passé le pédiluve, à l’angle des vestiaires. Main, pédiluve, vestiaires. Pourquoi suis-je à l’écart ? Mais justement, c’est d’avoir observé les mêmes changements sur leurs corps que sur le mien. Et ça n’est pas croyable. A ce moment-là de mon adolescence, mes seins devraient pousser, ma taille s’affiner, mon bassin s’élargir. Mes règles devraient se mettre en place. La puberté que je vis n’est pas celle escomptée. Et tous s’en aperçoivent. Et tous me déprécient.

Le professeur tape dans ses mains et nous nous mettons en ligne. Touchant l’épaule droite de la personne située devant soi, chacun son tour, il faut plonger. Il faut nager. C’est ça l’adolescence, suivre un mouvement dénué de raison, qui semble ne jamais avoir eu d’instigateur. Comme j’aurais aimé sentir l’eau infiltrer mes poumons. Me noyer dans ce magma de chlore et d’illusions d’enfance. Je pensais à Rama IX, le roi de Thaïlande, et je me demandais si son père, le défunt prince de Songkhla, était aussi sévère que le mien.

Mais mon corps flottait inévitablement. Et j’ai continué  mon traitement dentaire, à me brosser les dents par mouvements circulaires. Mâchoire supérieure de gauche à droite. Mâchoire inférieure de gauche à droite. Le dessus des molaires. L’intérieur, en insistant contre l’émail. Et la langue, cette langue que j’ai progressivement agressée, récurée, râpée. Je l’ai laissée piquante du dentifrice trop fort. Déjà à l’époque, je trouvais l’analogie sublime, en français, d’utiliser sa langue pour parler une langue. Cela confère à l’organe une importance magnifiée. Par conséquent, abimer ce muscle soudé dans ma bouche, c’était une façon de me taire.

…comme le défunt prince de Songkhla, mon père a eu deux fils. J’étais le plus âgé.

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