Ce qui remue sous les soutanes

2015_03_26a

Je lis, dans Bonaventure des Périers, une histoire arrivée au célèbre curé de Brou. Celui-ci, qui aimait à bien manger, n’hésitait jamais à améliorer son ordinaire avec quelque savoureuse pièce de viande ou de poisson récupérée dans des conditions pas toujours réglementaires.

Ce jour-là, il s’en était allé à la pêche au bord de l’étang seigneurial, et venait d’attraper une carpe de bonne taille quand il se rendit compte qu’il était plus que l’heure d’aller dire la messe à ses paroissiens. Ni une ni deux, il souleva sa soutane et accrocha comme il put, avec une ficelle, son poisson tout frais. Puis il ramassa son matériel et se précipita au presbytère. Arrivé là, ayant tout à fait oublié ce qu’il transportait, il passa ses vêtements sacerdotaux et bondit dans l’église où l’attendaient les villageois. La messe commença.

À la vérité, le public sentait bien qu’il y avait quelque chose d’inhabituel dans la tenue du curé, mais personne ne pouvait exactement dire ce qui n’allait pas. Ce ne fut qu’au moment du prêche que, le curé étant monté alors sur une estrade qui lui servait de chaire, les choses commencèrent à se préciser.

Lui, qui ne se rendait compte de rien, déroulait sa harangue avec la force et la conviction qui le caractérisaient, et pour lesquelles on venait de loin pour l’écouter. Mais ce jour-là, il trouva ses paroissiens bien dissipés. On s’agitait sur les bancs, on se chuchotait des choses, on dissimulait des fous-rires ; puis on ne les dissimula plus.

C’en était trop. Le curé explosa et demanda à la cantonade ce qui pouvait bien mettre le monde de si belle humeur. On lui répondit que quelque chose de grand et de visiblement massif et très vivace remuait avec force sous la chasuble, vers l’endroit de l’entre-jambe. Le curé baissa les yeux, se souvint de la carpe, prit le parti d’en rire un peu et voulut s’expliquer, en bonne âme qu’il était. Pour ce faire, il souleva sa chasuble. L’assistance poussa un cri ravi.

Le curé, tout occupé de son poisson, et ne songeant pas au spectacle qu’il donnait, souleva ensuite sa soutane : l’assistance poussa un second cri, enrichi d’encouragements.

Ce fut bien pire lorsqu’on découvrit la bête. Il fallut l’applaudir. Mais tout cela ne fut rien comparé à la clameur qui explosa lorsque le curé, tout en maintenant remontées chasuble et soutane, détacha et brandit bien haut sa carpe gigotante, qui dès lors ne cacha plus rien du tout.

separateur

Ce curé de Brou était une sacrée figure, qui servit beaucoup à Bonaventure des Périers pour amuser son lectorat. Il est de ces héros qui attirent à eux tous les hauts faits de la région, ou de l’époque. Mais est-ce vraiment lui, le protagoniste de cette histoire que je vais vous narrer maintenant ? Je ne le crois pas : le curé de Brou était une âme simple, malicieuse mais sans répartie. Voyons ce qu’il en est.

Le curé de A*** était réputé pour ses bons mots et petites blagues où se condensait le meilleur de l’esprit français qui animait jadis nos campagnes. Maintes historiettes le montrent vainqueur de quelque joute verbale où l’astuce voisine avec le sens de l’à-propos. Mais la petite scène que je vais vous narrer maintenant a ceci de particulier que notre bon curé n’y eut pas le dernier mot. Voici l’affaire :

C’était, vers la fin de la messe, le temps de la communion des fidèles. La distribution commença, en partant de la gauche comme il se doit. Notre curé, qui était assez esthète, avait remarqué, en levant les yeux vers son troupeau lors du prêche, une dame d’allure très accorte qu’il n’avait jamais vue auparavant. Elle était toute en rondeurs bien placées, et le pauvre curé, fort ému, avait eu cette réflexion que cette visiteuse-là était décidément « bien viandée », ce qui se dit ordinairement des volailles. Comme il était gourmand, cet adjectif qui lui était venu spontanément à la bouche l’avait mis en un bel appétit, et il ne put dès lors s’empêcher, entre deux hosties, de dévorer des yeux cette créature à la belle poitrine, vers laquelle peu à peu il se déplaçait. Vint le moment où les deux se tinrent l’un devant l’autre. Le curé était dans tous ses états.

Le curé : « Corpus Christi… »

La belle dame : « Mon père…

— Oui ma fille ?

— Il semble qu’un certain goupillon se manifeste… »

Le curé baissa les yeux sur sa chasuble, vers l’endroit que regardait sa communiante ; s’y agitait compulsivement une espèce de pointeau arrondi, qui faisait bosse sous les vêtements. Le curé : « Ma fille, il semble que votre beauté me mette l’esprit en fête, il faudra me pardonner…

— De l’esprit, mon père ? En avez-vous donc là ?

— Ma fille, vous connaissez l’adage : l’esprit souffle où il veut.

— Mon père, vous vous rappellerez alors celui-ci : les voies de Dieu sont impénétrables. N’oubliez pas.  »

Le curé en resta coi, déposa son hostie dans la bouche de sa terrible ouaille, laquelle conclut l’entrevue d’un vertueux « Amen », se leva, et disparut pour toujours.

AMEN

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