Ladyboy parle

Fascination des tissus quand j’entre dans la chambre parentale. Silence mes pieds sur le grès, carrelage ivoire de Sicile. Silence les draps, silence les trois tableaux de bambous au-dessus du lit. Lumière du lustre en fer forgé, cage géométrique, où se suspend un pompon de soie fine. Coulissent les larges miroirs du placard à vêtements, et dans lesquels enfin je me vois femme, pas homme, non, femme. Les tenues traditionnelles de ma mère sont enveloppées, chacune protégée du temps qui passe. Sur elles, je trace un vague trait, geste souple, j’entends le froissement du plastique effleuré. Je me redresse et porte mon menton aussi loin que possible, à l’horizontale, j’étire mon cou. Je vais choisir une tenue. Et je vais l’enfiler.

J’ai déjà essayé des vêtements de femme, je me suis déjà cachée. Cette fois encore.

Les sarongs de Darunee sont pliés avec soin, empilés au-dessus des cintres. J’en tire un, déploie le rectangle, le secoue,  un claquement sec dans l’air. Il est peint à la main. Des fleurs en motif répété se mêlent au fond rouge. Je l’applique à mon ventre, bien à plat, je le lisse de la paume, rabats le côté le plus long, plusieurs fois, pour créer trois plis. Afin de le fixer, je l’enroule à mes hanches. Après avoir ôté mon t-shirt, ma peau maigre, je me dépêche, un chemisier à manches courtes. J’aplatis le col montant. Trois statues de chevaux me tiennent compagnie, papa cheval, maman cheval, petit cheval de bois, aux crinières noires, aux pattes volontaires. Ils me trouvent belle. Ils trouvent que la tenue me va bien et m’indiquent la boîte à bijoux de leurs museaux. Je leur souris. Le verrou cliquette comme je tourne la clé. Boucles d’oreilles aux émeraudes en larges gouttes, le collier de corail, mais ma préférence va aux bracelets d’or ; par leur apparence clinquante, par leur lourdeur, par le froid du métal.

Ma tenue serait complète si j’étais coiffée. Mes cheveux pousseront vite, j’en suis sûre. Bientôt, mes mèches tressées dévoileront les peignes de nacre et les pinces perlées. Pour l’heure, je m’en satisfais. Ainsi vêtue, je danse. Le fawn thaï que j’ai vu pratiquer lors des mariages, par les danseuses professionnelles. De profil, paume gauche vers le ciel, paume droite tournée au sol, je marche, et à chaque pas, je plie légèrement les genoux en relevant le talon du pied arrière. Ensuite, face à mon public de chevaux, le bras droit ramène l’air à ma poitrine, et le rejète, lentement, trois fois. J’effectue la boucle aussi du bras gauche. Enfin, mes poignets serpentent l’une autour de l’autre, comme reliés par un point imaginaire. Ma chorégraphie terminée, je salue par le waï.

Quelqu’un applaudit vraiment, je veux dire qu’outre les spectateurs sculptés, dans leurs acclamations mentales, se font entendre quelques claques sourdes, qui résonnent dans la chambre. Je me retourne, Vichai, Darunee et mon petit frère m’observent, dans mon kaléidoscope de fleurs rouges et avec les bracelets d’or.

« File dans ta chambre. »

C’est à mon frère qu’il a parlé. Ma mère l’accompagne. Je reste seule face à mon père.

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