Sans un cri (Mémoire du Temps)

guillotine

Sans un cri
Mémoire du Temps

Minuit : ma dernière nuit. Je ne dors pas, ne dormirai plus, jamais, ou pour toujours ? Mes ennemis pensent : le remords le ronge. Mes rares défenseurs s’apitoient : il n’a pas mérité son sort. Les autres, ils s’en foutent, c’est certain, ou s’imaginent peut-être l’angoisse de ce moment, là, pas plus. Je n’ai simplement pas eu de bol ; d’ailleurs, la chance, ça ne m’est pas arrivé d’aussi loin que je me souvienne ; la poisse, elle, sait venir toute seule, la mort m’attend.

Une enfance sans copains, une scolarité en gris, juste moyen, guère brillant, plutôt terne. Un père absent, un peu effacé, gentil, oui, pas détesté, oh non ! Aimé pas plus, à part peut-être de ma mère jadis, et de la sienne. Il m’a manqué, il m’aurait compris, lui. À mes cinq ans, il s’était emporté contre maman, et l’avait poignardée ; il avait vu rouge, moi j’avais vu le sang. Il avait disparu de mon enfance. Elle avait survécu et m’en parlait parfois. Elle lui avait pardonné, jugeait que son bon fond rachetait ce moment si douloureux, un accident, un simple accident. Voilà comment j’étais devenu le fils unique à sa mamma. Oh ! elle me protégea, de tout, de trop, en ne me laissant pas être.

« Ne te bagarre pas, mon garçon ! »

« Ne les fréquente pas, ces voyous de mauvaise graine. »

« Ne les dénonce pas, ce n’est pas ton affaire. »

« Oui, ils sont méchants avec le petit Paul ? Et alors ? Toi, tu ne t’en mêles pas, même s’ils le frappent. »

Le jour où ils me tabassèrent, elle m’emmena à l’hôpital, me changea d’école dès le lendemain. Ça recommençait ailleurs, j’étais devenu « couille molle », le trouillard qui ne se défendait pas, leur vache à lait : les sucreries, les chewing-gums, puis les clopes. Je volais en douce quelques pièces à ma mère, indolore pour elle, et achetais ainsi un répit dans les coups aux reins, au ventre… « Ça se verra même pas, tu vas déguster ‘tite pine. »

Une heure : encore un peu de vie. J’avais tenu plus de treize heures face à mes accusateurs… et fini par craquer à un moment ; je le reconnais. Les flics s’étaient mis à cinq à me gifler, à me menacer du pire. Lorsque l’un d’eux avait tordu mes parties : « T’espérais la violer aussi ? T’as pas pu, « couille molle », t’as même pas éjaculé, j’parie ? L’horreur de tout ce sang ? » J’avais cédé : « Oui, c’est moi. » Je voulais qu’ils arrêtent. Bien sûr, j’avais assassiné puisque j’étais là, enfin pas loin. Je ne me rappelais pas, imbibé de mauvais alcool, écroulé à pioncer dans ma bagnole. Pas de témoin, rien, même pas moi. Donc disponible pour reconstruire mes souvenirs à partir des faits.

Ils m’aidèrent à combler les vides. Quand je mourrai et passerai devant Saint-Pierre, je pourrai exhiber ma vie sans zone d’ombre, il me complimentera :

« Ah ! Si tous les pêcheurs pouvaient être aussi transparents que toi ; le péché, ils y glissent sans morale jusqu’à commettre l’ultime et continuent à discutailler l’évidence. Voilà, tu sais pourquoi tu descends et non montes ; à toi d’expier plutôt que fuir ou renier ton meurtre.

— Je ne suis pas sûr.

— Peu importe, faute avouée est à moitié pardonnée, non ?

— Mais si c’est un autre qui a tué ?

— Il paiera ses crimes ; à quoi bon lui en ajouter un ?

— Il a peut-être encore frappé.

— Ça ne me concerne pas. C’est toi qui a menti ; si tu ne t’étais pas accusé, ils auraient cherché ailleurs. Allez, suivant, et reprends ta tête, ça fait désordre. »

Deux heures : dire qu’on m’offrira un verre de gnôle bientôt. Peut-être vais-je enfin me rappeler pourquoi je dois, à l’aube, gravir les marches ? Comme celles du perron que je n’avais pu monter ce jour où tout a basculé. Il avait suffi que je voie mon père à travers une fenêtre, torse nu, pyjama à l’ancienne, mal réveillé, hirsute ; j’avais tourné les talons.

J’avais repris le volant, roulé au hasard. Une épicerie ouverte, ma mère m’avait demandé d’acheter du rhum pour flamber ses desserts du soir. Une petite gorgée afin d’oublier le paternel soustrait de ma vie depuis des années, basique, minable, l’image du connard fini… que je ne deviendrais jamais. Une autre rasade… Putain, ça saoulait ce truc ! Je savais bien que j’aurais dû marquer une pause et reprendre mes esprits. J’avais continué… merde, les flics ! Je ne m’étais pas arrêté… Un contrôle dans cet état, l’alcoolémie, le permis suspendu, plus de boulot, impossible ! Alors je m’étais enfui.

Comme je fuis les femmes. Non, je ne suis pas puceau, payer oui, faut bien que j’utilise mon fric, un peu d’amour vite fait, quelques écus pour le cul, ça me suffisait. J’en rigole maintenant, c’est si loin. J’avais trop souffert une fois : elle pensait qu’à ça, mais pas toujours avec moi, pas souvent même. J’avais pleuré, supplié, « je t’aime » et la litanie habituelle des amoureux transis qui n’éveille aucune réponse ; elle, que dalle, t’es jamais là, vire ta mère, bosse, paie-moi le dernier Lancel… Partie avec un autre et le sac… Plus revue après. « Ouf ! avait conclu maman. C’était rien qu’une traînée, celle-là. »

Trois heures : pourquoi j’aurais agressé une môme ? Alors ils m’avaient guidé. « Puisque tu ne te rappelles pas, on va le suivre ensemble ton parcours. »

Ils étaient persuadés que j’avais dû dormir là. Quelle importance ? Ici ou ailleurs. Ils avaient déplié une carte, tracé mon chemin. S’ils affirmaient : « on a bien avancé. » Pourquoi pas ? Une pause, ils m’avaient donné un verre d’eau, une cigarette. Ils voulaient qu’à telle heure je kidnappe la fillette. Et, après le contrôle des gendarmes, la fuite, la cachette dans la forêt : « Je me suis dissimulé par peur de paumer mon permis. » À cet instant-là, y avait du vrai – le rapt, non – et je m’embrouillais, pas eux. Le meurtre. « Elle avait crié ? » Probable. « C’est parce qu’elle avait hurlé ? » Voilà, pour qu’elle se taise. Tout s’enchaînait à merveille, le trou noir disparaissait. Quand je niais, je m’enlisais comme ma bagnole dans la boue du chemin ce jour maudit. Ils avaient sorti un plan très précis et avaient exigé que je griffonne sur papier le croquis de l’enlèvement. Alors je m’étais énervé. Oui, je l’avais tuée, mais pas enlevée, ça j’en étais assuré. Si je ne l’avais pas rencontrée à ce moment et à cet endroit « quand et où, ordure ? » « Oui, j’avais oublié. » « Eh bien dessine ! » On avait presque terminé. Deux seules questions demeuraient en suspens, primo le pourquoi. J’étais effaré de leurs suppositions. Pervers, je m’attaquerais aux enfants car candides et sans défense ! Non, je ne lui voulais pas de mal, j’aimais bien son innocence. Le tortionnaire menaça alors de recommencer, il sortit une aiguille, l’approcha de mon œil. On le calma. Restait plus que l’arme. Je ne me souvenais pas. Ils ne retrouvèrent qu’un Opinel tout rouillé près du crime.

L’engrenage mortel s’enclencha. Durant plusieurs jours, on me demanda de répéter. Ma mémoire étant regarnie, il me suffisait de réciter. Quand un avocat m’informa que je risquais la peine de mort, je me rendis compte de l’abomination et revins sur mes aveux. Personne ne me crut. Un coupable, ça les contentait tous. Incarcéré, jugé, condamné, recours épuisés, dans une heure s’abattra le couperet… Si seulement on m’innocentait ! Et me réhabilitait ? Espérance consolante : ne plus être le tueur, plutôt une victime comme la pauvre gosse…

Là-haut, je la rencontrerai peut-être et nous partagerons le malheur d’être mal nés. Le destin a raccourci nos vies sans discernement. Il ne faut plus pleurer, trop tard, ni regretter.

Quatre heures : j’ai un peu somnolé. Le cauchemar est revenu. Un sous-bois ; les cris d’une enfant ; elle tambourine aux vitres de la voiture : « Au secours, aidez-moi ! » Je suis incapable de bouger, d’agir. Une ombre approche, la voix se tait. J’ouvre la portière et m’étale dans la fange ; je vomis alors que s’éloignent deux silhouettes.

Je n’en veux pas de l’alcool du condamné, le même qui m’a foutu dedans, je dirai « Non ! » Trop la crainte qu’il serve d’antidote et que tout me revienne. Et puis sans un cri se terminera ma vie. Finalement, ce n’est pas parce qu’on ne se souvient de rien qu’on ne les a pas tuées, les gamines.

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