Personne ne me croit (Mémoire du Temps)

Pour la première fois de ma jeune vie, je découvre la surface ravagée de notre Terre. Je pilote le petit bimoteur à hélices qui m’emmène accomplir mon destin via un point précis où, parfois, l’horloge du temps s’arrête et se tourne vers le passé. Avant ce mois d’octobre 2071, d’autres ont effectué le voyage sans retour. Grâce à eux, nous connaissons la cause des grandes catastrophes ; elles ont anéanti la plupart des espèces vivantes et achèveront leur œuvre bientôt quand l’homme aura disparu. L’échéance est inéluctable, les rares survivants mourront asphyxiés par l’air vicié, devenu impossible à purifier, ou empoisonnés par l’eau impure dont la toxicité ne sera plus atténuée.

La vie terrienne s’éteindra à tout jamais. Sauf peut-être au sein des profondeurs océanes, près de sources de vie encore préservées, d’où elle resurgira éventuellement et se propagera de nouveau. Quelques millénaires et la Terre se nettoiera elle-même de nos folies, sans doute…

Lorsque cette mission m’avait été proposée il y a un an, j’avais beaucoup hésité. Nous décomptions notre espérance d’avenir en années et non en décennies ; une vie s’offrait à moi plutôt que ma mort lente et le spectacle de l’anéantissement des autres. Combien d’atermoiements ! Partir signifiait laisser ma famille, abandonner à leur sort mon amour, tous mes amis et les huit mille troglodytes de Thomas Creek.

— Ne tergiverse plus ! Tu es notre dernière chance, toi seule peux accomplir cette tâche et incarner ce rôle. Et puis, je ne devrais pas te le dire, mais tu me reverras, peut-être…

La persuasion de ma mère avait fini par me convaincre : orienter le passé vers un devenir différent du nôtre, donner une nouvelle chance à la Terre et à l’espèce humaine, au minimum un délai. D’ailleurs, j’étais l’une des dernières à pouvoir effectuer ce voyage et, parmi les rares colonies troglophiles rescapées, seule la nôtre se situait à proximité du point d’accès au passé.

Notre communauté survivait sous terre depuis 2046. Cette vie souterraine avait perturbé petit à petit le métabolisme et le physique de la plupart des rescapés. Les enfants grandissaient moins que ceux du début de siècle. Nous présentions une pilosité réduite et une pigmentation qui s’estompait, même chez les gens de couleur. Malgré mon origine africaine, la teinte de ma peau se rapprochait de celle d’une blanche un rien bronzée et je pouvais jouer le top-model début de siècle au contraire de mes congénères. En effet un tel emploi devait être confié à une jeune femme gracieuse, apte à séduire un homme mûr, et de plus déterminée et cultivée. Ce travail nécessitait de connaître l’histoire de la déchéance humaine ainsi que de pouvoir rencontrer certains scientifiques pour les convaincre de l’imminence de la catastrophe…

Nous étions également carencés en vitamines à cause de l’absence de soleil, d’air pur et d’alimentation végétale. Différents médicaments nous permettaient de compenser en partie l’avitaminose conséquente. Notre nourriture comportait nombre d’aliments exotiques ou inexistants au début du vingt et unième siècle. Elle était surtout composée d’animaux adaptés à une existence souterraine (insectes, vers de terre, taupes d’élevage et bêtes diverses). À la lumière de lampes à ultraviolets, nous cultivions les rares plantes acclimatées afin d’en extraire les bienfaits sous forme de gélules. Hélas, la pollution et la chaleur nous rattrapaient maintenant plus vite que nous ne creusions et progressions davantage à l’intérieur des entrailles de la Terre.

La lumière naturelle qui se révèle à moi est jaunâtre ; le bleu du ciel d’autrefois est occulté par des nuages gris, parfois colorés d’un vert glauque. Je suis protégée de l’atmosphère viciée et surchauffée à l’intérieur d’une cabine isolée et pressurisée où l’air est dispensé par des bonbonnes réfrigérées renfermant un dosage idéal qui me permettra de survivre plusieurs jours au cœur de cet enfer. L’océan a gagné en superficie et recouvre à présent une partie des côtes jadis émergées. Son niveau fluctue beaucoup au gré des saisons : élevé en hiver quand l’évaporation est à son plus bas, il baisse de plusieurs mètres lors de la « belle saison », comme disaient les vieux… Quel que soit le moment de l’année, la température est devenue insoutenable pour la plupart des êtres vivants et atteint parfois des pointes avoisinant les quatre-vingt-cinq degrés Celsius.

J’approche du fameux point situé au centre de gravité théorique du mythique « Triangle des Bermudes ». Un ingénieur y a trouvé, par hasard, le fameux passage. Certes, il ne suffit pas d’y parvenir au bon moment. Il faut être protégé au sein d’une cellule de pilotage conçue à cet effet et équipée des instruments qui optimiseront les paramètres et permettront d’entrer par l’accès qui s’ouvrira. Bien que tous les voyants soient au vert, je sens une forte angoisse m’envahir. Alors que le néant a sans doute englouti les premiers voyageurs du temps, les risques sont désormais minimisés, toujours présents cependant.

Ça commence. D’abord le noir et une absence totale de bruit. Soudain, l’appareil tangue dans des directions aléatoires et je me retrouve secouée, ballottée en tous sens bien qu’attachée à mon siège. J’ai mal au cœur, des nausées me parcourent, tout tourne autour et j’occulte mon regard… Mon intérieur se fige sous l’impuissance à réagir. Une pensée s’impose : je ne reverrai plus personne, seule à crever dans ce piège… Je rouvre les yeux et les referme sur un tournis bien pire encore. Mourir tout de suite ! Parce que mon oreille interne a pris le contrôle de ma perception et dicte mes sensations de malaise intolérable, d’affres sans fin. Je tremble de tout mon corps paralysé de crampes, mes os semblent se disloquer sous les chocs de l’avion en péril.

Les mouvements s’atténuent au bout de vingt minutes et se calment enfin. En une demi-heure, le zinc a trouvé son chemin. Rien à faire, simplement me remettre et regarder si je le veux. Oh oui ! Même si mes yeux me dévoileront alors l’insoutenable destinée de l’être humain, s’ils se mouilleront de la débâcle de notre espèce face à dame Nature.

Ma plongée à la rencontre du passé n’est pas instantanée. Heureusement, le temps défile à toute allure, une heure pour quatorze mois en chronologie inverse. La vitesse de recul dépend de la route empruntée et varie en fonction de l’époque où le voyageur temporel veut se rendre. Mon parcours durera une cinquantaine d’heures. L’expédition comporte un volet d’observation scientifique : analyser l’évolution des régions situées entre le trentième et le trente et unième parallèle durant toutes ces années. À l’extérieur, l’aéroplane est équipé de différents appareils de mesure et d’une caméra créée en vue de mon voyage ; le tout est isolé par une cage en acrylique sous le fuselage et ainsi protégé des gaz, corrosifs parfois. Les images captées sont transmises vers un disque dur avec un débit suffisant pour une exploitation ultérieure. Le temps reculant à une vitesse inouïe, il s’avère essentiel de tenir une cadence effrénée afin d’exploiter par la suite les séquences filmées. Sur un écran, des scènes préprogrammées s’affichent dans le sens séquentiel terrestre, donc en différé par rapport à la prise de vue. Elles défilent sur un rythme adapté à la vision bien entendu. L’ordinateur dédié a été réglé de façon à ce que je puisse observer dans le but de rédiger un rapport sur les principaux événements exploitables à cette latitude durant les cinquante-cinq années qui ont précédé mon départ.

En réalité, depuis 2066 et le paroxysme du Ciel En Feu, il ne s’était pas passé grand-chose à la surface de la planète ; le niveau d’oxygène avait trop baissé et ne permettait plus la vie aérienne ; heureusement ce déficit empêchait un nouvel incendie cataclysmique de l’air. Lors de cette apocalypse, la température au niveau du sol était montée au-delà de cent degrés. La vapeur d’eau, générée par l’évaporation accélérée des océans, avait éteint l’incendie.

L’homme avait déjà disparu de la surface deux ans auparavant lorsque les premiers embrasements de l’air avaient détruit les dernières colonies réfugiées sur le continent Antarctique : les dômes protecteurs avaient éclaté sous la chaleur et la pression atmosphérique qui avait triplé. Les ultimes constructions humaines ne résistèrent pas et il ne resta rien des privilégiés qui avaient espéré se sauver en édifiant ces remparts illusoires. Ça, je ne peux le voir ; mon parcours suit le parallèle de départ. Je m’accorde un temps de sommeil, comme me l’a conseillé mon chef de projet.

Au réveil, je ressens une impression très bizarre de faiblesse, une gêne au niveau du cou. Je n’y prête guère attention et regarde l’écran : y défilent les images de villes submergées sous des pluies déferlantes, balayées d’ouragans ou de cyclones ou embrasées au milieu des gaz en flammes. Les derniers survivants tentent de fuir l’enfer de 2057 sans savoir où aller : rejoindre les troglodytes et leurs souterrains ? Trop tard, il n’y a plus de place, ni d’ailleurs pour creuser ; émigrer vers le sud, comment ? Tous les moteurs à combustion sont hors-service, les autres moyens de transports ont été achetés à prix d’or par les nantis lors des premiers exodes. Impossible de s’évader par voie marine : les mers et les océans sont agités de tempêtes permanentes provoquées par les désordres du climat et le dégazage massif du fond des océans. Les derniers habitants des États-Unis et du Mexique n’ont pas le choix : évacuer à pied, à bicyclette ou à cheval… Hélas, la plus noble conquête de l’homme, comme tous les grands mammifères hors l’homo sapiens, a quasiment disparu. La plupart des migrants mourront en route, bien peu franchiront l’Équateur. Ils n’y trouveront que violence ou asile au sein de camps de réfugiés et un sursis d’à peine un an. La mort de la forêt amazonienne, qui agonisait depuis plusieurs années déjà, libérera tant et tant de gaz que les immigrés récents et les autochtones périront par millions. Les derniers humains du continent américain survivront jusqu’en 2061 au sud de la Patagonie. Les zones tropicales d’Afrique ne sont déjà que déserts arides depuis la fin des années trente. Auparavant, quelques-uns des téméraires avaient rejoint le berceau de l’humanité et fermé la boucle de notre espèce trop imbue d’elle-même pour respecter la Terre et sa vie foisonnante. En Asie ou au Moyen-Orient la caméra ne me transmet que des instantanés de territoires désertiques et de quelques ruines.

Nouveau saut programmé des images afin de me positionner en 2046, l’année de ma naissance, de la perte d’espoir en notre avenir et du commencement de l’émigration souterraine. Quelques-uns parmi les plus lucides choisirent semblable voie car ils savaient l’inéluctabilité de la fin.

Période funeste : des dizaines de millions de morts provoquées par les débuts de la Colère Gazeuse. Dans l’hémisphère nord, le thermomètre dépassait souvent les soixante degrés. La cause : l’accumulation des gaz à effet de serre. Oh ! pas seulement le gaz carbonique ou le dioxyde d’azote. Au milieu des années 2020, le réchauffement du nord de la Sibérie et du Canada provoqua la disparition de la banquise arctique en été, puis dès la fin de l’hiver. Le pergélisol dégela toujours davantage et libéra de grandes quantités de gaz, surtout l’inquiétant méthane vingt-trois fois plus nocif que le dioxyde de carbone au regard de cet effet de serre. La moyenne des températures augmenta avec régularité de un à trois degrés par an. Si une partie de l’Europe occidentale était encore préservée par le Gulf Stream à l’amorce de cette décennie, rien ne protégeait les différentes régions en Amérique du Nord, Asie, Europe centrale ou Moyen-Orient. Les gisements de clathrates – les hydrates de méthane gelés qui constituaient alors de gigantesques affleurements sous-marins en bordure des plateaux continentaux – réagirent massivement à l’élévation des températures océaniques. Leurs éruptions se multiplièrent et provoquèrent de monstrueuses déflagrations, des tsunamis, des asphyxies innombrables au dioxyde de carbone mélangé au méthane. Je peux voir sur l’écran suffoquer des milliers d’humains en Floride, en Louisiane et au Texas, ailleurs à Hangzhou, au Caire… Les tempêtes dévastent les côtes et pénètrent loin à l’intérieur des terres.

Les climatologues annoncèrent un emballement inexorable du réchauffement. Les scientifiques proposèrent qu’une partie de la population tente d’échapper à la destruction prochaine et se réfugie dans le sous-sol. Assez vite des solutions techniques furent créées : des foreuses dédiées à l’installation des gaines de filtrage d’air, des excavatrices non polluantes pour creuser toujours davantage en profondeur. De nombreux moyens furent développés dans l’intention de faciliter la vie de ces mineurs d’un nouveau genre. Hélas, seuls certains endroits purent satisfaire aux conditions indispensables : des nappes phréatiques assez grandes et distantes de la surface afin d’être épargnées par les dégâts futurs ; la possibilité de creuser des galeries en oblique sans atteindre les tréfonds de la Terre et un trop fort gradient géothermique conséquent. Malgré les déclarations alarmistes, d’aucuns espéraient une fois de plus que cela s’arrangerait. Ils se fiaient à quelques savants douteux qui osaient annoncer encore que l’enfer ne durerait pas, que des solutions existaient et que le responsable était le soleil pourtant très calme. Peu de candidats à l’aventure souterraine se présentèrent. Parmi eux, en Floride, une veuve avec sa petite fille de deux semaines. Ma mère me raconta que j’avais alors cessé de pleurer pour ébaucher mes premiers sourires. Je grandis donc au sein de cet environnement sans jours ni nuits.

J’arrive en l’an 2021. Le réchauffement prévu par les alarmistes à la fin du vingtième siècle est encore supportable. Las, certains pays, trop heureux de pouvoir s’affranchir de la dépendance pétrolière grâce au gaz de schiste, ont mis en place de nombreuses extractions par la méthode de fracturation hydraulique. Les compagnies n’ont tenu aucun compte des petits tremblements de terre et des analyses inquiétantes en provenance des aquifères toujours plus pollués. Le 3 octobre, suite à une très forte secousse tellurique de degré 6,8 sur l’Échelle de Richter, un énorme dégagement de méthane se produit sur le site de Barnett Shale situé sous la ville de Fort Worth. Il s’embrase et l’incendie s’étend au cœur de la cité et aux agglomérations limitrophes, Dallas compris. Bien que mon engin évolue à plusieurs dizaines de kilomètres du lieu de la catastrophe, le ciel rougit néanmoins de flammes monumentales et s’assombrit d’un gigantesque panache de fumée échappé de la fournaise.

Mon expédition en direction du passé est bientôt terminée. Alan, un autre explorateur m’a précédée à bord d’un avion « temporel » similaire avec l’objectif de me donner une « vie » (état civil, scolarité, université, permis de conduire, résidences…). Ma mission : révéler une vérité et empêcher l’accès à la Présidence des USA d’un homme dangereux et corrompu. Ni vue ni connue, j’arrive le 23 octobre 2016 en début de soirée sur le petit aérodrome près de mon point de départ au nord de Jacksonville. À la descente de l’avion, il pleut et un fort vent glacial me souffle les gouttes sur le visage. Quel délice ! Combien grande est ma joie de ressentir cette eau pure, cet air vivifiant ! Je n’ai jamais été mouillée ainsi ; je ne connais pas le froid ; je voudrais retirer ma combinaison, recevoir sur ma peau nue ces bienfaits.

Je repère très vite Alan à côté de la voiture achetée à l’occasion.

— Bonsoir, Claire, je vois que tu apprécies ce climat.

— Enivrant, oui.

— Je me suis habitué en un an, et maintenant je râle quand le temps est si maussade.

Je lui confie la mallette dans laquelle j’ai rangé les enregistrements du vol, mon rapport et plusieurs dossiers confiés à mon départ. Il doit transmettre l’ensemble à quelques scientifiques. Il me donne les clefs et m’indique les consignes prévues pour l’accomplissement de ma mission.

— Tu démontes l’avion demain ?

— Oui. Claire, il faut que tu y ailles maintenant, tu pourras m’appeler avec ce téléphone si tu as besoin de moi.

— Alors à après-demain ?

— Oui, bon voyage. Et courage, il t’en faudra je crois.

— Toi aussi !

J’ouvre les portes et démarre la mignonne Honda Civic. Un « vieux » m’a appris à conduire ce genre de véhicules prohibés dans nos souterrains. Au début, je m’affole un peu de rouler sous la pluie et en situation de circulation. Plus sereine après quelques minutes, je parcours environ deux cents kilomètres avant de m’arrêter.

Je prends une chambre d’hôtel et en repars à six heures du matin. J’arriverai à New York sans doute en début de soirée. Quel bonheur de découvrir des régions où la vie s’agite en tous sens ! Si seulement j’avais le temps, je toucherais ces arbres aux feuilles jaunes et brunes, cette herbe, ces fleurs, au lieu de les effleurer du regard, parfois d’une caresse furtive… En 2071, tout a disparu, les anciennes villes ne sont plus que quelques ruines désolées et noircies… Il paraît que, jadis, lorsqu’une construction humaine était abandonnée, la nature la reconquérait au fil du temps ; d’où je viens, rien ne s’approprie les vestiges hors l’oubli. Je n’ai jamais vu d’oiseaux vivants ; ici, nombre volettent partout, quelle beauté s’en dégage ! Et tous ces animaux des bois, des champs ou des arbres. À mon époque, presque aucun n’a survécu à part ceux préservés en vie au cas où… L’homme revêt un masque à gaz au besoin, respire à l’aide de bonbonnes, pas l’animal, pas ceux qui vivent à l’air libre. Liberté ! Liberté ? Cela a-t-il un sens quand les déplacements sont limités par les parois d’une salle creusée et qu’en sortir sans équipement signifiera peut-être la mort ? Un sens lorsqu’on ne peut connaître d’intimité hormis dans un petit espace dévolu à chacun, chacune ou à chaque couple et permettant juste de s’allonger ?

Je m’arrête à la lisière d’une forêt où, aussitôt, l’air pimenté de mille senteurs m’assaille. Je n’ai connu que l’odeur de soufre et de moisi : elle a tout envahi au fond de nos galeries de survie… bien plus que de raison pour l’homme de début du siècle. Puisque la vue nous est moins utile, surtout la vision diurne, l’adaptation à une lumière artificielle, au sombre, n’a pas pris beaucoup de temps. Alors un autre sens s’est développé : l’odorat, indispensable à notre survie, a atteint la sensibilité de celui des animaux sauvages. Ainsi nous pouvons reconnaître certains gaz que l’être humain croyait inodores. Corollaire de l’adaptation, nous savons distinguer les phéromones, en particulier sexuelles afin de pouvoir optimiser la reproduction des rares animaux d’élevage, la nôtre aussi. Le cocktail olfactif que je perçois de l’air libre me grise, je le respire à pleins poumons. Je reste sidérée une dizaine de minutes à humer et reconnaître ce que j’ai appris à l’école quand le cours sur le passé offrait la découverte des plaisirs de naguère.

Je déballe le sandwich acheté à l’hôtelier. L’étiquette indique la composition : du saumon fumé – je n’en ai jamais mangé –, de la salade verte – inconnue sous terre –, des tomates – j’en ai entendu parler –, du pain de mie – disparu – et de la mayonnaise – ça je connais – confectionnée avec de l’œuf – la dernière poule est morte en 2058. Quel délice je m’apprête à déguster ! Je ne réussis pas à le finir ; c’est immonde… insipide et mauvais. Le Coca Cola l’accompagnant me paraît de même, imbuvable !

Je reprends la route et admire enfin le ciel bleu et ce soleil dont on m’a tant vanté les mérites et… averti des dangers de ses rayons pour nous, les sous-terriens ! J’espérais qu’il rallumerait les couleurs. Eh non ! elles sont ternes, pas telles que me les avaient décrites les « anciens ». Il faut avouer que daltonienne ne peut apprécier le rouge que nous ne distinguons plus, nous les nombreux natifs du dessous atteints de dichromatisme.

À vingt-trois heures, j’arrive à l’hôtel Millenium de New York, fatiguée par ce pensum inusité, la conduite automobile. Je commande des œufs au plat, si encensés par ceux qui y ont goûté. J’aime bien sauf les tranches grillées qui les accompagnent, sans doute du lard. Je n’ai jamais mangé de porc ni aucune des viandes habituelles à l’époque où je me trouve présentement. Nous ne nous nourrissons que fort peu de toute façon. L’humanité ne disparaîtra pas à cause d’obésité mal maîtrisée.

J’ouvre mon sac et en sors le netbook d’Alan afin de me connecter sur Internet et contacter différents médias libres et indépendants. Je dois leur envoyer les preuves formelles du crime commis en mai 2016, rendues publiques quatre ans plus tard et qui sont stockées sur le disque dur. Non, l’accident d’Air Force One qui s’est produit le 8 mai 2016 au-dessus de l’Atlantique n’en était pas un. Cet attentat visait le Président des USA et son Vice-président. Ils voyageaient ensemble par défi envers ceux qui avaient osé les menacer. Ils voulaient ainsi démontrer que la sécurité de notre planète comptait plus que la leur ou celle de leur pays. On ne retrouva ni les débris, ni leurs corps, ni ceux des cinquante-deux personnes disparues. Ils revenaient du Sommet sur le climat, axé sur les conséquences de la pollution de l’air et de l’effet de serre. Un accord quasi unanime avait été accepté et prévoyait : la réduction d’émission du dioxyde de carbone de douze à vingt pour cent par an dès 2018 ; la cessation de l’exploitation et de la recherche de gisements de gaz de schiste et de sables bitumineux ; la détaxation en cas d’utilisation d’énergies non polluantes et une surtaxe en cas d’emploi de sources fossiles, ce qui permettrait de financer la recherche de toute innovation en ce domaine. À cet effet, les pouvoirs du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) devaient être étendus ; la commission serait élargie à des juristes et à des chercheurs en ressources non dommageables pour l’avenir de notre planète. En octobre 2016, la plupart des pays signèrent le texte, sauf les États-Unis en vacance de pouvoir constitutionnel jusqu’à l’élection du nouveau Président.

Or celui qui sera élu, R.J. Son, ne ratifiera pas le traité. À ce moment, plusieurs pays renieront leurs engagements, notamment la Chine qui dénoncera alors l’accord.

Les éléments à charge que j’apporte avec moi démontent le mécanisme du crime et accusent un certain nombre de personnalités, opposées à cet accord, d’avoir commandité les assassinats. Parmi elles, celui qui deviendra Président. Or le tuer ne servirait à rien puisqu’un corrompu de même acabit le remplacerait. Les éléments que je fournis ne suffiront pas à influencer l’élection dans quelques jours mais seront utiles par la suite ou en cas d’échec de ma mission.

Il est huit heures du matin lorsque je téléphone à ce candidat logé, ainsi que son équipe, dans le même hôtel que moi. Hier, il a débattu sur un plateau de télévision contre sa principale rivale. J’ai pu visionner ce face-à-face : un homme politique odieux fondant son discours sur la mauvaise foi, le mensonge, le déni de la situation. Il a dénoncé avec démagogie la misère dont souffraient les petites gens et leur a promis monts et merveilles quand sa politique relancerait l’économie. Surtout, il a annoncé qu’il refuserait le traité international, expliquant que les taches solaires étaient seules responsables des hausses de températures comme la Terre en a déjà connues lors de périodes passées. Il a sorti à ce moment-là de sa serviette un petit ventilateur de poche et l’a mis en route avant de conclure :

— Voilà la solution : cet objet coûte cinq dollars, une somme à la portée de tous.

Personne n’a ri de sa plaisanterie douteuse.

Après une discussion animée avec son secrétaire, je réussis à obtenir un rendez-vous à huit heures trente grâce à un nom lié à une histoire enterrée naguère… peu après la victime. Il arrive dix minutes en avance. Surprise trop tôt au sortir de ma douche, j’enfile vite fait un slip et un peignoir avant d’appeler Alan sur le portable. Je laisse le téléphone en communication et le glisse dans ma poche. Le sénateur tambourine à la porte, je lui ouvre : il se présente seul, vêtu d’un simple tee-shirt blanc et d’un pantalon de jogging.

— Bonjour, mademoiselle. Qui êtes-vous ?

— Bonjour, monsieur. Mon nom est Claire Vaniva.

— Que savez-vous de ma cousine Julia ? enjoint-il d’un ton sec.

— Tout. Vous l’avez étranglée après l’avoir violée. Vous avez ensuite maquillé ce meurtre afin de laisser croire à un crime de rôdeur et vous avez forgé un alibi qui vous rendait insoupçonnable.

— Vous y étiez ? Cela m’étonnerait au vu de votre âge.

— Je détiens le témoignage d’un enquêteur qui reconnaît avoir touché de l’argent pour substituer les prélèvements effectués sur la victime.

— Pff ! il est mort. Une charogne ne peut déposer sous serment… Et les preuves, où sont-elles ?

— Pas ici bien sûr. Si on déterrait le cadavre de Julia, on trouverait votre ADN.

— Après trente-quatre ans ?

— Peut-être. Vous ne niez pas ?

— À quoi bon ? Nous sommes seuls, il me semble.

Je me verse un café, il me demande de lui en servir un. Je lui offre le mien, le lui sucre et m’en ressers une tasse. Il ignore, bien entendu, que j’ai apporté ce sucre du futur à la demande de mon chef de mission. Je m’excuse et m’absente aux toilettes selon les consignes reçues. Alan me confirme que tout est enregistré. Je remets le portable allumé dans ma poche. Je reviens au bout de cinq minutes et retrouve le politicien très irrité.

— Je vous ai attendue, mademoiselle. Je n’ai pas de temps à consacrer à votre affaire aujourd’hui. Revenez me voir après l’élection et vous me montrerez vos preuves à ce moment.

— Si je contacte des médias ce matin et leur donne des éléments à charge, cela tomberait mal, n’est-ce pas ?

— D’ici qu’ils vérifient, je serai élu Président.

— Oh ! ça ne prendra pas de temps, vous venez d’avouer et j’ai tout enregistré.

— Quoi ? crie-t-il.

— Oui, avec ce téléphone.

— Donnez-le-moi, hurle-t-il.

J’essaie de sortir de la chambre. Il me saisit l’épaule, me projette sur le lit, m’arrache mon appareil dans le même mouvement et le jette violemment contre un mur.

— Vous n’avez plus d’aveux, fulmine-t-il d’un rire graveleux.

— J’étais en communication, mon correspondant a tout entendu.

— Vous bluffez, sale pétasse !

— Trop tard, l’appareil est cassé.

Il s’énerve de mon sourire candide. On m’a prévenue de ses accès de colère incontrôlables. Il se jette sur moi. Je résiste, essaie de le repousser, me défends de ses mains fouineuses.

— Laissez-moi !

— Tu vas me payer ça, putain.

Tout en serrant mes poignets de sa main droite, il s’agenouille à moitié, baisse son pantalon et libère son sexe. Je me débats malgré sa force redoutable. Il se rallonge sur moi en maîtrisant mes mains avec les siennes.

— Non, je ne veux pas.

— Tu vas aimer ça, traînée.

— Je vous en supplie, non !

Je reçois alors deux coups de poing en pleine figure et un de genou au ventre… Il ouvre mon déshabillé ; je flanche, semi-inconsciente. Après avoir arraché ma culotte, il me viole sans que mon atonie puisse l’en dissuader.

Je reprends mes esprits. R.J. Son se trouve à la salle de bains dont il a juste repoussé la porte. Ce satyre pense sans doute que je suis restée inconsciente ou il ne se rend pas compte de ses actes ? Je profite de son inattention, prends mon sac de voyage et m’éclipse sans bruit, habillée de la seule sortie de bain. Au milieu du couloir, une femme de ménage vient à ma rencontre. En pleurs, je lui explique qu’un homme m’a violentée. Elle appelle la réception. Une employée accourt et me conduit vers l’ascenseur. Sur le reflet des parois je vois ma tête, ma joue écorchée, mon œil enflé. J’ai des douleurs au bas-ventre, je me sens sale et humiliée. Jamais je n’aurais imaginé être agressée ainsi et m’en sortir en si piteux état. À la direction de l’hôtel, on me réconforte et je peux m’habiller avec des vêtements tirés de mon sac. Mon agresseur demeure introuvable.

Dans l’heure qui suit, une infirmière m’examine avant de m’accompagner au poste de police. Une inspectrice prend mon témoignage et les deux femmes m’emmènent à l’hôpital. Je subis tous les examens pratiqués par une jeune interne. Elle souhaite me garder en observation, car, outre mon état, les analyses sanguines indiquent un nombre aberrant de globules blancs ; je refuse, je veux qu’on me laisse tranquille. On me propose d’aller me reposer dans un hôtel de la même chaîne. Je me lave frénétiquement, m’écroule en pleurs. Un avocat vient s’entretenir avec moi le lendemain matin. Selon lui, le viol est caractérisé. Le jour suivant, en milieu d’après-midi, il m’accompagne au New York City Criminal Court. Je témoigne alors sous serment. R.J. Son est assis menotté. Quand on l’interroge, il nie les faits. Il est inculpé malgré cela et incarcéré à l’issue de cette audience.

Une semaine passe. Les éléments à charge contre mon agresseur se sont accumulés. D’anciennes affaires sont revenues à la surface, y compris celle de la cousine assassinée. J’ai demandé qu’Alan soit cité comme témoin afin d’éclaircir la présence du téléphone : il était destiné à me protéger de la violence du prévenu au cas où. J’ai aussi fourni la preuve de son implication.

Mon affaire a influencé le vote, mon violeur a été défait. Plusieurs grands électeurs ont même refusé de respecter leur mandat.

*          *          *

Je mourrai bientôt. L’équipe médicale de soins palliatifs n’a pas plus compris que les autres la maladie du sang dont je souffre depuis mon arrivée en 2016. Longtemps, j’ai résisté à mon mal… jusqu’à ce mois d’octobre 2071. La volonté m’a abandonnée alors et mon état s’est aggravé.

La catastrophe climatique fut évitée en partie. Un certain laxisme perdura les premières années qui suivirent la mise en place de l’accord. L’augmentation de l’effet de serre fut atténuée sans plus. Plusieurs pays plaidèrent en faveur d’un assouplissement des contraintes. En 2046, la Colère du ciel se déclencha, heureusement sans commune mesure avec l’enfer climatique déchaîné lors de ma naissance. L’humanité, terrorisée par le million de morts et disparus et par les ravages des cyclones, prit enfin conscience de l’urgence. Vingt-cinq ans plus tard, l’homme sait maintenant maîtriser l’énergie sans dommages pour notre atmosphère.

Parfois, quand je repense à mon aventure, la nostalgie me submerge. Je n’ai jamais cherché à savoir ni à contacter ceux de ma colonie qui ont voyagé à travers le temps. Alan est décédé d’un lymphome foudroyant avant le procès de décembre 2019. Que sont devenus les autres restés à Thomas Creek, ma mère ou mon amour ? Ont-ils existé ailleurs que dans mon cœur ? J’ai raconté mon histoire à de rares proches ou à quelques scientifiques travaillant sur le dossier de mon voyage. Personne ne m’a jamais crue.

Ma petite fille m’a annoncé sa visite pour cette veille de Noël.

— Mammy, oh Mammy !

Elle me couvre de bisous, prend des nouvelles de mon état.

— J’ai deux surprises pour toi. Devine !

— C’est gentil ; je suis très fatiguée, fais vite.

— J’ai rencontré mon arrière-grand-mère.

— Elle est morte depuis longtemps.

— Bien sûr que non, elle est si jeune encore… et puis, j’ai une lettre pour toi.

Elle me donne mes lunettes et me remet une enveloppe.

— Ouvre, Mammy… J’ai toujours su que tu disais vrai !

C’est un courrier à l’en-tête de l’Organisation des Nations Unies.

 

AU NOM   des peuples du monde,

de chaque homme et chaque femme,

de tous les êtres vivants de notre Terre,

MERCI, Madame Claire Vaniva, merci.

Les troglodytes de Thomas Creek.

Le Secrétaire de l’ONU.

FIN

 

 

À la mémoire d’Alain Coustou (1940-2012), chercheur, inventeur des tours aérogénératrices à effet vortex et écrivain. Il m’a procuré les documents scientifiques qui m’ont permis d’écrire cette nouvelle.

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Une réponse à “Personne ne me croit (Mémoire du Temps)

  1. Merci d’avoir publié ma longue nouvelle. Comme indiqué dans la dédicace, les événements que je décris sont plausibles lors de l’effet de serre surtout si celui-ci s’emballe. En 2011, il n’était pas prévu que les records de chaleur soient systématiquement battus durant 18 mois consécutifs, ce qui est pourtant le cas actuellement.
    J’ai écrit mon texte en 2011 et créé le personnage de R.J. Son à partir de plusieurs personnages réels… bien entendu je ne pensais nullement qu’en 2016 le président élu aurait des points communs avec l’odieux de ma nouvelle et pourrait remettre en cause des accords internationaux sur le climat qui sont pourtant en-dessous de ce qu’on pouvait espérer pour sauver notre planète… espérons qu’il ne tiendra pas ce genre de promesse irresponsable…

    Mémoire du Temps

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