La roulotte (Marie-Andrée Mongeau)

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Chapitre 1 La roulotte

Une tempête de neige commençait à se lever. Julie était partie depuis moins d’une heure en raquettes, accompagnée de son chien Peluchon, un gros Saint-Bernard au pelage bien garni. C’était là simplement une petite promenade sous les flocons qui tombaient mollement lors de son départ. Son intention était de se rendre au petit étang, maintenant gelé, au bout d’un sentier dans le bois. C’était un but de promenade agréable, les motoneiges occasionnelles maintenaient la piste praticable.

Peluchon courait ici et là mais revenait toujours vers sa maîtresse, émergeant de sous les épinettes qui bordaient le chemin bien connu que Julie empruntait souvent, été comme hiver. Elle était sur le chemin du retour lorsque la neige s’était soudain intensifiée. On n’y voyait plus grand-chose et le vent avait forci au point que même la protection de la forêt n’empêchait pas les lames de neige de recouvrir ses pas.

Devait-elle s’inquiéter ? Au pire, elle savait qu’il y avait une vieille roulotte de camping abandonnée au bout d’une clairière, à côté de laquelle elle passait à chaque promenade. Elle frissonna de dégoût. Il faudrait vraiment qu’elle en soit réduite à la dernière extrémité pour y entrer…

Tout en marchant péniblement dans la neige et la bourrasque, elle se remémora ses promenades estivales.

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Chapitre 2 C’était l’été

 Il y avait plusieurs années, quelqu’un avait amené là cet engin, probablement pour y camper puisqu’il y avait, juste à côté, surgie de nulle part, une sorte de tuyau qui sortait du sol, muni d’un couvercle verrouillé. Ça ne pouvait être qu’un puits d’eau potable. Mais jamais Julie n’avait vu personne dans les parages et les seules manifestations de vie humaine qu’elle y voyait étaient les traces des motoneiges qui passaient à proximité mais qui ne semblaient pas s’y arrêter. La carcasse, dans un état de décrépitude assez avancé, lui donnait la frousse.

On l’avait probablement oubliée là pendant que Julie était partie pour l’un de ses nombreux voyages. En rentrant, cette fois-là, la destination « petit étang » avait été mise de côté au profit d’un autre but de promenade : un ruisseau, un petit boisé au milieu d’un champs… Elle n’arrivait plus à se souvenir combien de temps s’était écoulé sans qu’elle y retourne, tout ce qu’elle savait, c’était que lorsqu’elle s’était décidée à y retourner, elle avait vu cette roulotte, déjà bien amochée.

Puis, un jour d’été, elle avait décidé de satisfaire sa curiosité. La roulotte était bien endommagée par les intempéries et le manque de soin. Les stores étaient baissés à la plupart des fenêtres mais on pouvait apercevoir l’intérieur par la fenêtre qui jouxtait la porte d’entrée. De toute évidence, personne ne venait plus depuis longtemps dans cette roulotte. Par la vitre fêlée, Julie avait regardé à l’intérieur. Tout semblait abandonné. On voyait à gauche la table de cuisine et les banquettes, en face la porte qui semblait mener à une toilette, et à gauche, au fond, une couchette.

Au pied de la porte, à l’extérieur, un amoncellement de détritus : bidons de plastique, boites de conserves vides, vieux sacs de chips… se perdaient graduellement dans la mousse et la végétation. Des mouches tourbillonnaient au dessus de l’amas. Des rats avaient pourtant dû faire le ménage de ce qui pouvait être comestible là-dedans !

Rien de bien engageant. La porte elle-même semblait légèrement disjointe et une petite barre de plastique la maintenait fermée. Était-elle verrouillée ? Avec des doigts tremblants, le nez froncé et la bouche pincée, comme pour se préparer à une explosion de déchets dégoulinants, Julie avait délicatement retiré la tige et actionné la poignée. Celle-ci semblait vouloir tourner facilement. Retenant son souffle, en grimaçant, elle l’avait actionnée et ouverte très lentement, osant à peine regarder au travers de ses yeux mi-clos.

Et c’est en se préparant à hurler préventivement, comme si crier pouvait faire fuir les éventuels dangers épouvantables qui s’y cachaient, qu’elle avait tendu le cou à l’intérieur, pour regarder… regarder quoi ? Rien de particulier mais juste pour satisfaire sa curiosité et se convaincre de son courage.

Elle n’était cependant pas allée plus loin. Déjà juste l’idée de mettre le pied sur ce plancher crasseux la dégoûtait, mais l’odeur ! Une odeur indescriptible, nauséabonde. C’était assez. Elle avait refermé la porte et pris ses jambes à son cou avec un rire hystérique, suivie du fidèle Peluchon qui, pendant ce temps, le nez au sol, humait les odeurs autour de la vieille roulotte sans chercher à y entrer.

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Chapitre 3 Le refuge

Et c’est là dedans que maintenant Julie envisageait de se réfugier ?

Depuis que la tempête de neige avait commencé, Peluchon cheminait sagement à côté d’elle sans trop s’éloigner. Julie en était rassurée. N’empêche qu’on y voyait de moins en moins, d’autant plus que le faible jour commençait déjà à s’éteindre. Elle n’avait pas prévu que la promenade durerait si longtemps et l’épaisseur de neige ralentissait ses pas. Elle s’y enfonçait malgré les raquettes.

Oui, elle commençait à s’inquiéter. La noirceur augmentait, en plus de la neige, du vent et du froid de plus en plus intense. Heureusement, elle était habillée chaudement ! Mais chaudement habillée ou pas, Julie avait perdu toute trace du sentier et devait trouver un abri avant que la noirceur ne tombe totalement ! Il était inutile de continuer à avancer ainsi sans savoir si elle se dirigeait dans la bonne direction…

En plus, Peluchon s’était éloigné. Elle l’entendit aboyer au loin. Du moins, il lui semblait que ça venait de loin, les sons étant emportés par le vent. Nerveusement, elle l’appela. Il valait mieux qu’il reste avec elle, au moins, le cas échéant, ils se tiendraient au chaud ensemble. Ils étaient complètement perdus !

Il revint enfin à ses côtés et semblait vouloir qu’elle le suive. Après un moment d’hésitation, elle lui emboîta le pas, sans trop savoir où elle allait. En tous cas, ils n’étaient plus du tout sur le sentier si on en jugeait par les branches basses qu’elle devait enjamber, ce qui n’était pas une mince affaire avec des raquettes. Il était impensable de les retirer : il y avait au moins soixante centimètres de neige molle au sol.

Elle n’eut cependant pas à aller très loin : au bout de dix minutes, une structure sombre apparut d’entre les branches. Un abri ? En s’approchant, Julie vit qu’il s’agissait de la vieille roulotte de camping. Ce bon Peluchon avait retrouvé le sentier. Elle savait maintenant où elle se trouvait, mais elle savait aussi qu’elle avait tourné en rond pendant près d’une demi-heure. Elle était revenue à cette roulotte immonde.

Le niveau de la neige avait monté jusqu’à en recouvrir les roues et cela cachait par le fait même le ramassis d’ordures qui se trouvait sur le sol. Mais Julie savait qu’il était là. Et, le crépuscule aidant, la roulotte semblait encore plus menaçante qu’au grand jour. La raison lui dictait d’entrer s’y réfugier mais les cheveux lui dressaient sur la tête juste à y penser. Il eut mieux valu qu’elle ne se retrouve pas devant ce choix : mourir gelée dehors ou mourir de dégoût à l’intérieur…

Certes, il était plus romantique que l’on retrouve son cadavre gelé dans le bois, elle aurait droit à l’attendrissement de tous, mais si on le retrouve à proximité d’un abri, on pensera qu’elle était trop bête pour y trouver refuge. Avec réticence, elle retira ses raquettes, déblaya un peu la neige qui était devant la porte et l’ouvrit précautionneusement. À l’intérieur, au moins, elle serait protégée du vent. Peluchon semblait ravi de trouver un abri et s’y engouffra précipitamment.

Julie suivit avec un peu plus de circonspection, vérifiant du bout des narines si l’odeur qui l’avait assaillie l’été dernier était encore présente. Mais le froid de l’hiver avait dissipé les senteurs. À peine un relent subsistait. Son nez s’y habituerait rapidement.

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Chapitre 4 Dans l’antre du loup

Dès qu’elle fut entrée, le vent cessa de hurler à ses oreilles. Il faisait quand même bon avoir un peu de répit. Mais la saleté ambiante était vraiment telle que dans son souvenir. L’unique pièce était toute petite et servait à la fois de cuisine, de salon et de chambre à coucher. Il y faisait très froid, naturellement, l’endroit n’était pas isolé, étant conçu pour l’été. Julie profita de ce qu’il y avait encore un peu de clarté et fouilla dans quelques tiroirs pour y trouver de quoi s’éclairer un peu. Elle trouva plusieurs bougies et des allumettes, qui, bien qu’un peu humides, s’enflammèrent de bonne grâce. Il était temps, il commençait à faire très sombre.

Elle regarda autour d’elle.

Les ombres engendrées par la clarté vacillante de la flamme rendaient encore plus lugubre l’environnement. Peluchon, quant à lui, avait trouvé place sur le matelas en styromousse qui servait de lit et somnolait déjà. L’odeur de moisi qui se dégageait de la couverture ne semblait pas l’incommoder.

D’ici à ce que la tempête se calme, il ferait totalement noir. Inutile à ce moment de chercher à rentrer à la maison. Il fallait se résigner à passer la nuit dans ce cagibi glacial et puant. Personne n’attendait Julie à la maison. Personne ne s’inquiéterait de son absence. Tant mieux. Elle n’avait pas envie de provoquer une battue générale de tout le village et d’être la risée de tous. Elle vérifia tout de même son téléphone pour voir si elle avait un réseau. Rien. Elle s’y attendait.

À la lueur de la bougie, elle explora les lieux. Dans une armoire fermée hermétiquement, un pain rassis avait échappé à la voracité des souris. Ce qui n’était pas le cas pour tout ce qui avait traîné sur le comptoir de mélamine craquelé ou qui était dans des armoires dont la porte avait été laissée entrouverte. Ne trouvant plus rien à manger, les souris avaient déserté cet endroit, heureusement.

Julie poussa plus loin son exploration. Elle découvrit une boîte de conserve oubliée dont l’étiquette à moitié grignotée ne permettait pas d’en deviner le contenu. Il y avait des ustensiles dans le tiroir de cuisine, elle y trouva un ouvre-boîte de fortune mais renonça à ouvrir la boîte. Le cœur lui levait rien qu’à l’idée de ce qui pouvait s’y trouver.

La saleté environnante ne contribuait pas à ouvrir l’appétit. Elle se tenait debout au milieu de la roulotte, sans oser toucher à quoi que ce soit à mains nues. De toute façon, elle n’avait retiré ni ses mitaines, ni son bonnet de laine. Son épais anorak faisait protection contre le contact répugnant des parois.

Peluchon, heureux, dormait maintenant du sommeil du juste, affalé contre des coussins miteux, indifférent à son environnement. Il n’était que 18h et la nuit était longue en cette saison. Julie se demandait bien comment passer le temps. À vrai dire, elle repoussait le moment où il lui faudrait s’allonger pour dormir.

Un livre gisait sur le sol. Elle le ramassa. Malgré quelques pages grignotées par des rongeurs voraces, elle s’installa du bout des fesses sur la couchette où Peluchon avait pris ses aises pour lire. Le contact chaud de son compagnon à quatre pattes la rassurait. Le livre était une histoire d’amour à l’eau de rose mais c’était mieux que de rester à ne rien faire dans le noir.

Au bout d’une heure, le moment vint où un besoin naturel se fit sentir. Que faire ? Retourner dehors et se geler le derrière ? Les quelques chandelles qu’elle avait allumées avaient contribué à faire monter la température à l’intérieur de quelques degrés. Le fait d’ouvrir la porte sur l’extérieur ferait immédiatement entrer le vent glacial. Julie s’avisa d’une porte étroite, que, lors de son inspection estivale, elle avait identifiée comme étant peut être des toilettes.

Comme tout le reste, ce devait être absolument répugnant. Mais au point où elle en était…

Elle ouvre donc la porte des toilettes, car c’était bien des toilettes. Même qu’elles étaient occupées. Une forme était affalée sur le siège de la cuvette !

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Chapitre 5 La mort en face !

Sur le coup, elle ferma les yeux et lança son hurlement préventif. Peluchon, réveillé, vient se placer à ses côtés. Elle rouvrit les yeux avec précaution mais la forme n’avait pas disparu. Probablement un sac poubelle… Retenant son souffle, elle avança la bougie.

Des orbites vides la fixaient dans un crâne qu’on pouvait qualifier de dégarni et pas seulement à cause de l’absence de cheveux ! Tirant un Peluchon très intéressé par en arrière elle referma vivement la porte des toilettes et se précipita dehors, le cœur battant.

À l’extérieur, la situation n’était guère brillante. Il faisait noir, la neige tourbillonnait de plus belle et la morsure du froid la pénétrait. Le vent cinglant avait éteint la bougie. On n’y voyait plus du tout ! Il lui fallut quelques minutes pour reprendre ses esprits et pouvoir réfléchir calmement.

Sans penser à enfiler ses raquettes, elle s’était éloignée de la roulotte en pataugeant dans la neige dans son accès de terreur. Et maintenant elle ne savait plus où elle se trouvait. Il était impensable de rester sur place. La roulotte, même si elle contenait un cadavre, était tout de même un abri sûr. Après tout, le cadavre était dans l’état de cadavre depuis certainement plusieurs années et ne posait aucun danger immédiat. Le froid avait congelé la carcasse et atténué son odeur. Il fallait rentrer.

– Peluchon ? Appela-t-elle d’une voix tremblante.

Aussitôt, il fut à ses côtés. Elle le tint par le collet tout en le laissant la guider dans la neige molle et bientôt elle retrouva la porte de la roulotte. Peluchon semblait anxieux d’entrer se réchauffer. Et peut être grignoter un bout de steak congelé. Julie se rappelait avoir refermé (et même claqué) la porte des toilettes avant de sortir alors elle fit entrer le chien dans la roulotte. Quant à elle, tant qu’à être dehors, elle en profita pour faire ses besoins, en faisant bien attention pour garder un contact visuel avec la roulotte. Puis elle entra à son tour, les fesses gelées.

Julie avait pris soin de mettre les allumettes dans sa poche d’anorak. Elle en alluma une pour repérer une autre bougie, puisqu’elle avait échappé la première dans la neige en sortant. Une relative lumière revint. Après un coup d’œil apeuré vers la porte des toilettes, elle se décida à aller rejoindre Peluchon, qui, voyant que l’accès à la nourriture était fermé, s’était résigné à se recoucher. À côté de l’horreur qu’elle venait de voir, Julie trouvait soudain que la couchette moisie n’était pas si repoussante que ça.

Elle se força, pour se changer les idées, à lire encore quelques pages du roman savon qu’elle avait abandonné. Au bout d’un moment, elle alla chercher une chaise pliante et la cala contre la porte des toilettes. Geste futile qui la tranquillisait, qui assurait que le zombie n’allait pas venir la saisir pendant son sommeil.

Après avoir éteint la chandelle, elle se blottit donc sur le lit contre la fourrure épaisse de Peluchon et sa bonne odeur rassurante de chien mouillé l’aida à s’endormir pendant qu’au dehors, le vent lugubre continuait de hurler…

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Chapitre 6 Un matin ensoleillé

C’est ainsi que le lendemain matin Julie se réveilla. Le vent s’était tu et un petit soleil commençait à poindre. Elle avait dormi près de douze heures ! Elle mit un certain temps à réaliser où elle se trouvait. Malgré son anorak et malgré la chaleur de Peluchon, qui n’avait pas bougé, elle était transie.

Il lui semblait qu’autre chose devrait la tourmenter : un poids lui oppressait la poitrine. Elle avait rêvé toute la nuit de choses horribles, de visages grimaçants… un peu ankylosée, mais n’osant pas s’étirer de peur d’entrer en contact avec les parois infectes, Julie reprenait peu à peu ses esprits.

Le cadavre ! Il y avait un cadavre dans la toilette ! Non ce n’était pas possible, c’était son imagination qui lui avait joué un tour… Et pourtant… Devait-elle aller vérifier ? Avec un hurlement préventif, peut-être que ce serait moins pire ? Qu’il n’y aurait rien et qu’elle pourrait rire d’elle-même ? Elle testa son hypothèse…

Lorsqu’elle jeta un œil prudent à l’intérieur, son hurlement changea de registre : de préventif il passait à l’expression d’une panique pure ! De nouveau, elle referma la porte et décida de sortir illico de cette roulotte maudite ! Elle se tourna vers l’issue et poussa pour en sortir au plus vite. Peine perdue, la porte résistait. Un coup d’œil à la fenêtre lui fit comprendre que la quantité de neige qui était tombée durant la nuit avait atteint la mi-hauteur de la porte extérieure.

La panique s’empara d’elle. Elle secouait la portière, prête à l’arracher s’il le fallait ! Enfin, la neige molle céda un peu et, par l’étroite ouverture qu’elle avait réussi à produire, elle se glissa dehors.

Elle tomba face première dans la neige, se releva avec difficulté et chercha ses raquettes, qu’elle avait laissées à proximité. Peluchon l’aidait dans sa tâche en creusant avec énergie. Enfin elle les trouva. Tout cet exercice lui avait remis un peu les idées en place. Son cadavre. Il fallait le signaler à la police !

Rapidement, elle enfila ses raquettes, repéra le sentier dans ce paysage tout blanc et se dirigea vers la route. Elle y serait dans une heure. Peluchon avançait avec difficultés dans la neige toute fraîche et restait soigneusement dans les traces des pas de Julie.

Tout en cheminant, elle cherche des explications. La nuit dernière, elle n’avait même pas pensé à imaginer ce qui pouvait s’être produit tellement son cerveau était obnubilé par sa propre situation.

Était-ce une mort naturelle ? Le pauvre homme aurait trépassé alors qu’il était aux toilettes… cocasse, mais plausible. Par contre, comment aurait-il pu installer la tige de plastique qui maintenant la porte barrée de l’extérieur ? Un suicide, peut-être ? Le malheureux aurait pu mettre en place la tige de l’intérieur en ouvrant une fenêtre, dans une pathétique tentative d’empêcher quelqu’un d’entrer pour le secourir… Et puis il serait allé s’installer sur la cuvette pour mettre fin à ses jours. Non, c’était ridicule.

Il ne restait que la possibilité d’un meurtre ! Julie n’avait pas entendu parler d’une personne disparue dans les environs.

Enfin, elle atteignit la route. Elle n’était plus qu’à une centaine de mètres de chez elle. À cette heure matinale, il n’y avait aucune voiture. Il ne pouvait pas y en avoir de toute façon puisque la tempête de la veille avait causé des lames de neige qui interdisaient l’accès à tout véhicule. Il faudrait encore quelques heures avant qu’une souffleuse ne passe pour dégager ce qui n’était qu’une petite route de campagne.

La police aurait du mal à arriver. Mais après tout, le meurtre avait eu lieu plusieurs années auparavant alors ce n’était pas quelques heures de plus qui allaient effacer les précieux indices éventuels.

Grâce à ses raquettes, Julie n’eut aucun mal à réintégrer sa demeure. Elle récompensa Peluchon d’une boite de ragoût à saveur de bœuf, puis se prépara elle-même un solide petit-déjeuner. La nuit avait été éprouvante. Elle regretta de n’avoir pas pensé à prendre des photos. Si elle racontait son histoire à la police, on la prendrait sûrement pour une folle. Il fallait y retourner et photographier le macchabée.

Oui, bonne idée. Mais pas tout de suite. Pas après la nuit qu’elle avait passée. Il lui fallait se reposer et décanter tout ça. Ne trouvant pas le sommeil malgré sa fatigue, elle ouvrit son ordinateur pour consulter son compte Facebook. Les petits trucs habituels : des « gifs » de petites fleurs qui s’ouvrent, des vidéos de chats, une photo d’assiette prise au restaurant, une maxime idiote mais écrite en gros caractères sur un fond jaune qui fait qu’on est comme « obligé » de le lire au complet au cas où ce serait très songé, les mésaventures d’une « amie » qui avait passé une mauvaise nuit à cause de coups de feu entendus en ville.

Ce n’étaient pas à proprement parler des « amis ». De simples contacts, à peine. Elle avait ouvert ce compte pour avoir des partenaires de jeu pour débloquer les niveaux mais elle se surprenait souvent, à son grand mécontentement, à lire les histoires de l’un ou l’autre.

Pour ne pas être en reste, Julie décida d’écrire ce qu’elle avait vécu pendant la nuit, sous forme abrégée « J’ai trouvé un cadavre dans une roulotte ».. Elle trouva une vieille photo prise l’été dernier pour illustrer son histoire. Bon, assez perdu de temps sur internet. Elle avait besoin de repos. À son réveil, il s’était remis à neiger. Il fallait remettre son projet au lendemain, si le temps le permettait. Ce n’était pas plus mal, Julie en profita pour se changer les idées en accomplissant de prosaïques besognes ménagères.

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Chapitre 7 Retour vers le cadavre

Dès le lendemain, le temps s’était éclairci. C’était le moment d’y retourner, le téléphone dûment chargé pour prendre des photos. Julie refit en sens inverse le chemin parcouru la veille et se retrouva, comme prévu, devant la roulotte. Il ne lui restait plus qu’à entrer et photographier à l’intérieur des petites toilettes. Rien que ça.

Julie avait dû passer toute une nuit en compagnie d’un cadavre, parce qu’elle n’avait pas le choix. Maintenant que c’était terminé, qu’elle était libre de rester bien au chaud chez elle, que faisait-elle là, de nouveau devant la roulotte dans laquelle gisait une horreur sans nom ? Juste une photo. Vite. Allons.

Julie prit son courage à deux mains et entra dans la roulotte. Après un moment d’hésitation, elle entrouvrit la porte des toilettes et passa son bras dans l’encoignure et actionna plusieurs fois, à l’aveugle, l’appareil photo qu’elle tenait à la main. Voilà. Inutile de regarder elle-même. Elle n’allait tout de même pas prendre un « selfie » avec un défunt ! Elle quitta les lieux non sans avoir refermé la petite pièce. Il ne faudrait pas que les rats viennent le bouffer. Du moins ce qu’il en restait.

Enfin dehors pour de bon, les raquettes aux pieds, elle se jura bien de ne plus y retourner ! Tout en cheminant, elle vérifia si les photos prises étaient bonnes.

Rien.

Pas de cadavre, on ne voyait que la cuvette sale, un peu floue, mais visiblement, personne n’y était assis ! Elle s’arrêta net. Elle n’avait pourtant pas rêvé ? Non, de ça, elle en était sûre. Deux nuits auparavant, il y avait bien un mort assis sur la cuvette ! Elle revoyait encore ses orbites vides et sa chemise à carreaux… C’est tout ce qu’elle avait eu le temps de voir pendant la nanoseconde où elle l’avait fixé. Elle avait tout de suite refermé et tenté d’oublier la vision horrible. Peine perdue, c’était gravé dans sa mémoire.

Et maintenant ? Que faire ? Elle ne pouvait pas appeler la police puisqu’il n’y avait pas de corps. Quant à raconter son histoire, on lui demanderait pourquoi elle n’avait pas appelé dès son retour, pourquoi elle avait attendu deux jours…

Malgré sa répugnance, Julie n’avait pas d’autre choix que de retourner voir. Il ne s’était tout de même pas volatilisé, ce macchabée ! Est-ce que quelqu’un l’aurait déplacé ? Rapidement, elle se retrouva sur les lieux. Évidemment, nulle traces de pas sauf les siennes, puisqu’il avait neigé la veille.

Au-dehors, rien qui ne puisse laisser croire que quelqu’un était passé par là. Julie entra. Elle essaya de voir s’il n’y aurait pas un indice, quelque chose qui était là et qui n’y était pas lorsqu’elle y avait passé la nuit. Ou qui y était et qui avait disparu. Mais justement, il faisait sombre quand elle y avait passé la nuit et elle n’avait pu voir son environnement qu’à la faible lueur de la chandelle.

Julie se souvenait de la boite de conserve, dans une armoire. Évidemment, elle y était encore, il était peu probable qu’un assassin revenu sur les lieux de son crime pour faire disparaître un corps ait pris le temps de manger ça.

Rien ne semblait avoir bougé. Pas de mégots de cigarette non plus. Bon, on n’était plus dans les années soixante, les gens, fussent-ils meurtriers, ne considèrent plus la cigarette comme une extension naturelle des poumons.

La porte des toilettes, juste avant d’avoir pris la photo, était-elle fermée comme Julie l’avait laissée deux jours plus tôt ? Impossible de s’en souvenir. Il ne restait qu’une chose à faire : ouvrir la porte et regarder avec ses yeux plutôt qu’avec l’objectif de la caméra de son téléphone.

Elle ouvrit.

Rien.

La cuvette béait, un peu de glace bleue dans le fond. Si elle avait été rouge, on aurait eu un bon indice qu’un mort y avait séjourné. Si elle avait été jaune, ça aurait voulu dire qu’on s’en était servi, sans avoir nettoyé par la suite. Mais c’était bleu-propret, bleu produit chimique, bleu, de la couleur la plus éloignée de tout fluide corporel. Bref, rien là dedans.

Et autour ? Peut-être une note, écrite avec son sang par la victime agonisante sur du papier de toilette ? Malgré la saleté ambiante, rien ne traînait par terre. Un clou, où se serait accrochée sa veste lors de son transfert ? C’eût été trop beau ! Pas de sang par terre non plus, ce qui ne prouvait pas qu’il n’y avait pas eu de mort ici puisqu’il avait pu être assassiné ailleurs et caché ici, dans le fond des bois, où « on » espérait que personne ne le trouve.

Sauf que, par hasard, elle l’avait trouvé ! Mais quelle coïncidence que justement après qu’elle ait découvert le cadavre, quelqu’un ait pris la peine de le retirer ! Perplexe, ne trouvant rien, Julie dut se résoudre à quitter les lieux et à rentrer.

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Chapitre 8 Enquête

N’ayant rien de mieux à faire et désireuse de se changer les idées, Julie consulte son compte Facebook. Elle se rappelle alors de l’histoire qu’elle avait mise sur son mur la veille. Elle l’avait fait surtout pour se rendre intéressante. Elle avait réussi au-delà de ses espérances puisqu’elle avait récolté plus de 2000 commentaires et une centaine de partages. Son récit était devenu viral !

L’une de ces personnes, alertée par ce post, était certainement sortie de l’ombre pour venir camoufler son funeste méfait. Mais alors… si le meurtrier était venu, s’il savait qu’elle avait tout vu, ça voulait dire qu’elle était en danger ? Il n’y avait d’autre choix que de mener sa petite enquête, le plus discrètement possible.

Y avait-il eu, ces dernières années, une personne disparue mystérieusement dans le coin ? Ou bien, sans être officiellement disparue, puisque personne ne l’avait déclarée, une personne « manquante » ? Le meilleur endroit pour commencer son enquête était d’interroger discrètement les femmes au Cercle des Filles d’Isabeau du village. La réunion hebdomadaire, qui était prévue les mercredis, avait été remise à cause de la tempête. Elle avait lieu ce soir. Parfait, il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.

Mais avant, il fallait vérifier à qui appartenait cette étendue boisée. Sous le prétexte de consulter le cadastre de sa propre propriété, Julie se rendit à la mairie et apprit ainsi que les Morneau possédaient cette parcelle depuis la fondation du village, près de cent ans auparavant. Ça tombait bien, Dame Morneau faisait partie du Cercle des Filles d’Isabeau. Elle allait se faire cuisiner !

Un habile interrogatoire lui fit découvrir que le couple avait laissé très récemment la gestion de la ferme à un de leurs fils. Or Julie avait découvert la roulotte bien avant la cession. Dame Morneau protesta vivement qu’elle n’avait jamais entendu parler d’une roulotte sur leurs terres, ni d’un point d’eau ou d’un puits. Visiblement, tout s’était fait à l’insu des propriétaires…Quoique… Peut-être le cadavre était-il la raison pour laquelle le fils avait été si pressé d’acquérir la ferme ? Dame Morneau, volubile à l’excès, avait continué la conversation en ajoutant combien il avait été difficile de convaincre fiston de prendre la relève. Fiston était donc peut-être hors de cause, mais l’attitude de Dame Morneau restait suspecte : ses dénégations étaient trop appuyées.

Julie lança une discussion générale, mine de rien, sur les gens qui quittaient le village pour trouver ailleurs un avenir meilleur. Chacune se mit à raconter une anecdote que Julie écoutait avec grand intérêt. Mais toutes les personnes mentionnées avaient donné signe de vie par la suite, quand elles n’étaient pas carrément revenues se réinstaller au village. Ou au village d’à côté. Aucun mystère à espérer : aucun disparu, aucune fugue. Il fallait chercher ailleurs.

Mais ce pouvait être quelqu’un de l’extérieur. Un évadé de prison venu se réfugier là où, croyait-il, personne ne venait jamais ? Si son complice l’avait suivi, un différent concernant le partage du butin se serait-il mal terminé ?

Y aurait-il dans la région une plantation de cannabis ? La bisbille aurait régné dans le cartel de la drogue et dans ce cas, il s’agissait peut être d’un règlement de compte ?

Ou bien un petit avion se serait écrasé dans le coin et le pilote, désespéré, se serait réfugié dans la roulotte où il était mort ? Mais qui a installé la roulotte, qui avait refermé la porte (barrée de l’extérieur) sur lui, et surtout, comment son cadavre avait-il disparu ?

Non, Julie tournait en rond, ces spéculations ne menaient nulle part. Il lui fallait des indices plus concrets.

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Chapitre 9 Facebook

Julie retourna sur sa page Facebook. Peut-être parmi les commentaires sur son post, elle trouverait quelque chose ? Il y en avait plusieurs milliers et ça continuait de monter. En se limitant aux plus anciens, antérieurs à la journée de sa deuxième équipée, ça devrait suffire. Si le meurtrier avait lu son récit après ça, il n’aurait pas eu le temps d’aller chercher le corps. Julie aurait vu des traces dans la neige. En admettant que le coupable ait laissé un commentaire, ce qui n’était pas certain du tout. Mais avait-elle le choix ?

Julie se mit donc à éplucher les différents commentaires, par ordre d’ancienneté, prenant soin de suivre les « partage », sait-on jamais.

— De kossé ?

— Il y avait une souris morte ?

— Eh bin ma vieille, quelle histoire !

— Tu fais du camping ?

— C’est un hoax !

— Peu tu débloké mon nivo 28 pour le jeu ?

— Élabore un peu et on pourrait publier ce texte dans le recueil du 100e anniversaire du village !

— Filles nues, suivre ce lien…

— As-tu fumé ?

— Lol

— Viens me voir

Ce laconique « Viens me voir » était peut être ce que Julie cherchait. C’était signé Belette Astucieuse. Sûrement un pseudonyme ! Peut-être un piège. Mais « viens me voir » à quel endroit ? À quelle heure ? Nulle mention dans le commentaire.

Elle se dirigea vers la page Facebook de Belette. Astucieuse ou pas, il devrait y avoir moyen d’y trouver quelque chose qui mettrait Julie sur la piste. Mais il n’y avait là rien, absolument rien, qui était partagé. Sauf la photo de profil du compte où on voyait un paysage champêtre et au loin, des collines. C’étaient les collines qu’on pouvait apercevoir au loin, à partir du village !

Il ne restait qu’à trouver l’angle exact où avait été prise cette photo. Armée de l’impression papier de l’image, Julie parcourut lentement, en voiture, les rangs du village. C’est ainsi qu’elle repéra ce qu’elle cherchait… Et c’était… la résidence du président de la chambre de commerce !

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Chapitre 10 Chez le président de la chambre de commerce

Le président de la chambre de commerce, monsieur Jobin, est un homme méfiant. Il est toujours au courant des machinations qui se développent inévitablement dans chaque situation, dans chaque anecdote, aussi insignifiantes soient-elles. Dans le cas qui occupait Julie, il était évident qu’il y avait vraiment anguille sous roche cette fois-ci. Elle aurait dû penser tout de suite à le consulter !

Mais qu’est-ce qui lui prouvait qu’il était digne de confiance ? Si c’était un complice ? Allons, il ne fallait pas devenir parano ! Elle téléphona tout de même à une copine du Cercle des Filles d’Isabeau pour lui dire qu’elle se rendait chez le président de la chambre de commerce et qu’elle l’appellerait sans faute à son retour pour lui raconter une histoire extraordinaire.

Ainsi, la curiosité de son amie éveillée, elle ne manquerait pas de s’inquiéter si elle ne recevait pas l’appel en question. Et le premier endroit qu’elle désignerait lorsqu’elle signalerait l’éventuelle disparition de Julie à la police serait chez monsieur Jobin.

Ayant ainsi protégé ses arrières, elle se présenta chez lui, en se demandant bien comment il allait réagir… Julie n’eut pas le temps de présenter son prétexte foireux. Dès qu’il la vit, il la fit entrer et prit un air conspirateur.

― Ah ! Tu as donc compris mon message à demi-mot ! Je savais bien que tu finirais par saisir ! Entre. Assieds-toi.

― Merci. Alors ? Qu’est-ce qui se passe ?

― Hum. Par où commencer… C’est vraiment toute une histoire ! Veux-tu un café ?

― Euh… oui, d’accord… (Est-ce que ça allait vraiment être si long ?)

Il passa à la cuisine pour mettre de l’eau à chauffer puis revint vers Julie.

― Allons droit au but. Tu t’es absentée, n’est-ce pas, il y a cinq ans ? Combien de temps ?

― Bah… quelques mois, pourquoi ?

― Oui. C’est bien ce qui me semblait.

Un silence. Monsieur Jobin hocha la tête d’un air songeur. Il semblait avoir oublié qu’il voulait aller droit au but, ou du moins avoir oublié quel était ce but.

― Mais et alors ? Demanda Julie, légèrement agacée.

― Attends, l’eau bout. Je reviens tout de suite.

Il disparut dans la cuisine en laissant Julie se perdre en conjectures. Il revint au bout d’un moment, portant deux tasses de café instantané noir. Bien que préférant y mettre un peu de lait, Julie ne dit rien, pour ne pas donner l’occasion à son hôte de retarder encore le moment où il finirait par aboutir. Sans se presser, celui-ci but pensivement une gorgée de café, en regardant Julie du coin de l’œil.

Julie devait prendre son mal en patience…

.

Chapitre 11 Récit du président de la chambre de commerce

Enfin, monsieur Jobin se décida à parler :

― Tu connais l’émission « La petite séduction » ?

Mais pourquoi tournait-il sans cesse autour du pot ? S’il savait quelque chose, pourquoi ne le disait-il pas tout simplement ? Bien sûr que Julie connaissait « La petite séduction ». C’était une de ces émissions hebdomadaires bon enfant où tout un village (généralement un trou perdu au milieu de nulle part) se fait complice pour accueillir et séduire un invité. L’invité étant naturellement une célébrité quelconque. Le village avait ainsi son heure de gloire (ou plutôt sa demi-heure) et l’invité pouvait vivre ses fantasmes les plus profonds qu’un recherchiste avait percé à jour.

― Et bien voilà. Notre village a été approché, il y a quelques années, pour participer à cette émission.

― Ah ? fit Julie, qui ne voyait pas trop où il voulait en venir.

― Oui. Naturellement, nous avons accepté.

― Naturellement.

― Mais… et c’est là que ça se corse, dit-il, la tête penchée pour lui jeter un regard appuyé par-dessus ses lunettes.

― Ah ? fit Julie, de nouveau, résignée à prononcer des onomatopées entre chaque phrase en guise d’encouragement à continuer.

― Oui, car vois-tu, il y a eu du grabuge…

Quand allait-il tomber à court de synonymes pour exprimer son idée, il allait bien finir par passer à la suite ? En attendant, entre chaque parcelle d’explication qu’il laissait échapper, il restait immobile à fixer Julie, attendant une approbation. Celle-ci ne pouvait même pas lever les yeux au ciel d’exaspération. Surtout que ça commençait à se présenter comme un truc tout prosaïque, sans mystère aucun.

― Uh ? fit Julie.

Ça semblait suffire à rassurer le président de la chambre de commerce sur l’écoute dont il bénéficiait. Il poursuivit donc :

― Je ne veux pas rentrer dans les détails mais…

― Gn ?

― Une magouille s’est formée…

Les yeux ronds de monsieur Jobin semblaient perdus dans le vague. Après l’onomatopée d’usage, Julie en profita pour boire un peu de son café, ce qui lui permettrait de partir dès que l’explication serait donnée.

― Oui, Il y avait le groupe des Mousquetaires d’Arlequin, qui désirait recevoir Brad Painchaud, l’auteur de série noire qui est devenu presque aussi célèbre qu’Agatha Christie…

― Mmm… Julie approuva, bien que n’ayant aucune idée de qui était ce Brad Painchaud.

― Et de l’autre côté, il y avait le Cercle des Filles d’Isabeau, qui penchait pour la venue de Pierrette Marchand, l’animatrice de « Camping sauvage », l’émission des passionnés de nature.

― Ffff ! émit Julie, qui commençait tout de même à voir le lien avec sa propre histoire.

― Le Cercle des Filles d’Isabeau a gagné sont point. Pierrette Marchand serait l’artiste invitée. Mais les Mousquetaires d’Arlequin ont voulu se venger. Avec la complicité des pompiers volontaires, qui les appuyaient, ils ont introduit dans la roulotte qu’on avait installée… un cadavre !

― Glup ? Julie s’étrangla dans son café. Après tout il y avait vraiment eu un mort !

― Et lors du tournage, quand Pierrette Marchand est tombée là-dessus, elle s’est évanouie. On a dû arrêter le tournage et l’émission n’a jamais été sur les ondes, tu vois pourquoi…

Oui, Julie voyait.

― Une surveillance étroite a été faite aux alentours de la roulotte pour connaître le coupable. En vain. Bien sûr, l’auteur de cet épisode macabre a « oublié » de ramasser ce mannequin, conclut-il.

Le mot « oublié », bien appuyé, accompagné d’un haussement de sourcils ainsi que d’un regard entendu, avait laissé entendre qu’il pourrait y avoir encore quelque chose là-dessous. Mais… un mannequin ?

Pour ne pas passer pour une demeurée, Julie avait hoché gravement la tête, comme si elle comprenait bien toutes les implications cachées.

― Les pompiers volontaires, qui prétendaient qu’il avait été volé, ont dû en acheter un autre avec leur argent puisque la municipalité leur a refusé les fonds nécessaires, conclut le président de la chambre de commerce.

― Naturellement, continua-t-il, il ne faut pas que ça s’ébruite, tu devines pourquoi…

Non, Julie ne devinait pas, mais avait tout de même acquiescé. Un mannequin…

.

Chapitre 12 Le retour de l’été

Après ces explications, Julie en avait assez entendu pour savoir qu’elle s’était monté un bateau, que son imagination était partie au galop et que tout le village devait se gausser d’elle. Il ne fallait pas que ça se sache tout simplement parce que le corps des pompiers aurait pu être blâmé par le conseil municipal et par la chambre de commerce. Ils seraient venus le chercher rapidement pour éviter que ça ne soit retenu contre eux. C’était du moins l’avis de monsieur Jobin, qui était plutôt fâché de ne pas avoir de preuve formelle contre eux, tout en cherchant à ne pas paraître vindicatif.

Bof. Tout ça n’était pas de ses affaires et Julie était bien déçue que son aventure tourne ainsi au ridicule.

Un peu honteuse, Julie, pendant les mois qui suivirent, inventa toutes sortes de prétextes pour ne pas assister aux réunions du cercle des Filles d’Isabeau. L’hiver finit par passer.

C’était le début de l’été… Les fermiers des alentours en étaient à labourer les champs. Il n’était pas rare qu’ils travaillent très tard le soir, abandonnant leur machinerie sur place pour reprendre le travail le lendemain. Ou même un peu plus tard si la météo n’était pas propice.

De sa fenêtre, Julie voyait depuis plusieurs jours, dans le champ avoisinant, un tracteur qui semblait abandonnée sur place, malgré un temps splendide. Intriguée, elle se rendit sur place. Juste pour voir.

Dans l’habitacle du véhicule, un corps était affaissé contre le volant…

Julie rappela son chien qui batifolait aux alentours, ramassa quelques fraises des champs et rentra à la maison pour ne pas rater le feuilleton d’après-midi.

Débrouillez-vous, j’ai eu ma dose !

.

Épilogue de l’auteure

Ayant passé quelques semaines à me creuser la tête pour composer cette nouvelle, j’étais naturellement obsédée par cette roulotte, qui existe vraiment et dans laquelle, étant moins brave que ma Julie, je ne m’étais jamais introduite.

De plus, ayant imaginé cette histoire durant la canicule d’été, surtout pour me rafraîchir le cerveau, il était impensable, même pour fins de recherche, que j’entre là-dedans, avec les mouches qui s’acharnaient sur des taches collantes et les odeurs qui se dégageaient de là. Et pourtant…

Ce matin, il faisait frais, il y avait une petite bruine. Il n’y avait pas de mouches, le sol était humide. J’ai enfilé  mes bottes de caoutchouc pour aller prendre ma marche rituelle vers l’étang, qui passe par l’endroit où se trouve la roulotte. Il fallait que j’aille voir ! Puisque j’avais des bottes bien étanches, aucun serpent, aucun détritus nauséabond ne pouvait atteindre mes pieds, qui, seuls, seraient en contact avec ce véhicule abandonné. Pour les mains, j’avais emporté des gants de caoutchouc, les mêmes qui me servent pour ramasser les cacas de chien sur mon terrain.

Si c’est assez bon pour le caca, c’est assez bon pour m’isoler les mains. C’est ainsi que je suis entrée dans la roulotte. Devant la porte des toilettes, j’ai pris une grande inspiration. En retenant mon souffle, j’ai ouvert la porte.

Rien.

Il n’y avait rien.

J’étais déçue. Mon imagination était partie au galop à la suite de celle de Julie pendant tout ce temps, pour rien du tout.

À moins que…

À moins que le meurtrier n’ait eu le temps de soustraire le cadavre à ma vue ?

.

Note finale de l’auteure

Cet épilogue est faux. Non, même obsédée par mon histoire, je n’ai jamais été assez brave pour entrer dans cette roulotte. J’ignore donc quels secrets maléfiques elle peut cacher. La roulotte est toujours là, gardant ses mystères. Si vous vous sentez assez intrépides pour aller l’explorer vous-mêmes et courir le risque de vous retrouver avec un cadavre éventuel sur les bras, libre à vous. Faites moi le savoir, je vous accompagnerai (de loin).

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