ÉMOTIONS — 7. La lenteur (par Sinclair Dumontais)

Ce début de siècle est profondément marqué par la vitesse. Les trains roulent plus vite que jamais. Les informations se rendent partout de façon instantanée. Les super ordinateurs font des milliards de calculs par seconde. Les marchandises circulent dans un flux continu, transitant de moins en moins dans les entrepôts.

À cette vitesse s’ajoute la vitesse du changement. Nous savons tous aujourd’hui que le monde change plus vite en un an qu’il a changé en mille ans. Ou peut-être deux mille ans. Qu’importe.

Je marche d’un point A à un point B. Le point A, c’est chez moi. Le point B, c’est un café où j’irai travailler devant un double expresso que j’aurai plaisir à boire en observant distraitement une clientèle de passage. Entre ces deux points, il y a trois rues. D’un bon pas, c’est trois minutes.

Je décide d’en mettre trente, sans même changer mon trajet. Pour cela, je dois faire un effort. Je ne sais pas comment m’y prendre. Marcher dix fois moins vite, puisque trente divisé par trois fait dix, ou m’arrêter régulièrement sur le côté pour laisser passer le temps ? Peut-être les deux ? Je ne sais pas.

J’avance lentement, ne savant pas encore comment faire pour ralentir, et tout autour de moi on marche d’un pas pressé.

J’ai l’impression d’être à pied sur une autoroute. D’être l’handicapé qui retarde tout le monde avec ses béquilles ou son fauteuil roulant. D’être le touriste perdu, le nez collé sur sa carte, qui cherche à savoir où il se trouve. Régulièrement on me heurte par-derrière en s’apercevant au tout dernier moment que je n’avançais pas. Ou si peu.

J’avance lentement. Très lentement. À peine. Entouré de vitesse, je suis la lenteur. Ce que personne n’a le temps de voir, je prends le temps de le regarder. Là où les autres ne pensent qu’à leur destination, je ne pense qu’à mon trajet. J’ai l’impression curieuse que leur vitesse leur fait perdre du temps alors que ma lenteur m’en fait gagner.

Au bout de quinze minutes, je suis « déjà » à mi-chemin. Je devrais être impatient d’arriver, mais ce n’est pas le cas. Je voudrais que le café soit plus loin.

Cette lenteur m’enivre. Je ne veux plus arriver le plus vite possible, mais le moins vite possible. L’important n’est plus la destination, mais la manière d’y arriver. La manière lente, qui n’est plus source d’impatience, de regarde-ta-montre, mais de volupté. Je suis un rebelle, un contre-la-vitesse. J’aide le monde à ne pas tourner plus vite que la Terre.

Ce soir, je me souviendrai de ce trajet qui m’aura pris trente minutes. Les personnes qui ont fait le même en trois minutes ne s’en souviendront pas. J’aurai l’impression que ma journée a duré vingt-sept minutes de plus que la leur et que ces minutes supplémentaires auront été vécues. C’est peu de choses, certes, mais ce temps perdu aura été gagné.

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