ÉMOTIONS — 11. La rage (par Sinclair Dumontais)

Ce pourrait être une émotion négative, mais non. Au contraire, plus elle est intense, plus elle est positive. Elle est même salvatrice, car elle s’accompagne de cette certitude, tellement essentielle à notre équilibre, que l’on détient la vérité.

C’est la rage de ne pouvoir accéder à ce que l’on désire. De voir un événement extérieur faire obstacle à ce qu’on avait prévu. De savoir que telle chose ou telle autre aurait dû se produire, mais ne se produira pas parce que telle personne ou telle autre ne lui a pas accordé l’importance qu’elle avait. C’est la rage de constater que l’effort consenti est totalement neutralisé par un enchaînement de faits qui auraient pu être évités. De savoir de source sûre et de ne pas être cru. D’avoir les arguments irréfutables et de se buter à l’incompréhension ou au démenti. De devoir renoncer à l’inéluctable pour des raisons absurdes.

Vous avez un rendez-vous. Une personne vous offre de vous y emmener, mais elle emprunte un trajet sur lequel vous savez qu’il y a des obstacles : plus loin, à quelques kilomètres, il y a des travaux routiers. Vous le savez. Vous serez pris dans un bouchon infernal et vous ne pourrez vous en sortir en moins d’une heure, sans possibilité de faire demi-tour ou de trouver une route alternative. Vous lui dites, mais elle ne vous croit pas. Vous savez que vous arriverez en retard, très en retard, mais la personne qui vous emmène est persuadée du contraire, que les travaux sont terminés et que cette route est la plus courte.

C’est la rage de savoir, d’aviser, de dire, d’argumenter et de ne pas parvenir à vous faire entendre de cette personne qui s’obstine et qui vous fera rater votre rendez-vous. Plus le rendez-vous est important, plus vous ragez, mais plus vous ragez, plus il perd soudainement son importance. Vous ragez et en même temps vous jubilez à l’idée que bientôt, dans quelques kilomètres, vous serez tous les deux immobilisés dans ce bouchon et que vous le saviez.

Autant cette situation est anxiogène, autant la rage qu’elle fait naître est agréable : en plus de détenir la vérité, d’en être absolument certain, vous la détenez alors que l’autre est dans l’erreur. Détenir une vérité universellement reconnue n’a bien sûr aucun intérêt. Là, c’est différent : vous détenez une vérité que l’autre ignore. Vous voudriez pouvoir la lui entrer dans le crâne, manu militari, comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. Vous voudriez qu’elle y ait accès elle aussi.

Ridicule ? Attendez. Il y a ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas, et ce que l’on croit savoir. Savoir hors de tout doute est tellement rassurant que votre rage devient un plaisir. Le rendez-vous est raté, certes, mais un autre rendez-vous est parfaitement réussi : celui qui vous fait rencontrer un morceau de vérité. Comment cette rage pourrait-elle est pénible ?

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s