ÉMOTIONS — 14. Le vide (par Sinclair Dumontais)

Ce qu’il y a de fascinant avec le vide, c’est qu’il survient coup sur coup tout de suite après le plein. Par contraste, bien sûr. Un jour il y a tout, plénitude, puis le lendemain il n’y a plus rien. Ce tout s’est volatilisé, comme s’il reposait sur des bases ou bien trop fragiles, ou bien illusoires. Hier je ne posais aucune question et aujourd’hui je me pose « toutes » les questions. Sans exception.

Si ce vide est si angoissant, c’est qu’il nous plonge du jour au lendemain dans une situation à laquelle nous sommes de moins en moins habitués et qui s’appelle… la liberté. Or, la liberté est incompatible avec le plein : elle a besoin d’espace. Ça lui prend impérativement le vide, ce « table rase » pour pouvoir abandonner ses chaînes, pour pouvoir prendre forme à partir de convictions nouvelles et non de celles dont nous avons héritées avec le temps. Plus nous avons investi sur la base de ces convictions, plus le vide se fait déroutant.

Mais quelle belle émotion, que ce vide libérateur.

Souvent il m’arrive de le provoquer tellement je m’en ennuie. Je me lève le matin et je décide de ne pas être moi-même. J’oublie tout, et même qui je suis. J’oublie le métier que j’exerce. Le lieu où j’habite. Les amis que j’ai. J’oublie jusqu’à mes idées, mes valeurs, mes habitudes de vie. Je fais le vide total, de manière à me donner la possibilité de le remplir d’autre chose.

Au début c’est l’angoisse, car pour faire ce vide il me faut considérer que le plein de la veille était un leurre. Qu’il était cette prison qui a pour nom le confort de l’habitude, le confort de croire en ce que l’on croit sans devoir s’interroger. C’est l’angoisse de constater qu’hier encore je n’étais pas libre.

De là, je constate le vide que j’ai fait et j’apprécie la liberté que j’ai de le remplir d’autre chose. Je peux changer de métier, changer de ville, adopter un mode de vie totalement différent, basé sur des valeurs totalement différentes.

Mais avant de le remplir, je prends le temps de vivre cette émotion, car ce qu’elle m’offre n’est rien de moins que… la plénitude du vide. Tant et aussi longtemps que je réussis à ne pas le remplir, je ne suis pas obligé de savoir qui je suis. Plus encore, j’ai le loisir de simuler dans ma tête toutes les possibilités que j’ai de le remplir. N’étant plus personne, je peux être qui je veux.

Quand je m’allonge au soleil, je ne fais pas le vide. Je me laisse vivre une heure ou deux en mettant temporairement de côté mon « plein quotidien », celui qui conditionne tout ce que je suis, tout ce que je vis et que je retrouverai en quittant la plage. « Faire le vide », le « faire » véritablement, c’est tout autre chose. C’est tenir le plein pour une imposture, de manière à être l’autre qui très souvent s’avère le seul vrai « moi ».

D’où la belle intensité de cette émotion.

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