ÉMOTIONS — 16. L’enthousiasme (par Sinclair Dumontais)


Qu’il est incompris, cet enthousiasme. Pour cause : on ne vous le pardonne pas. On le tient soit pour une illusion, soit pour un mensonge à vous-même. Comme si la morosité de cette décennie devait impérativement s’abattre sur vous comme sur les autres. Comme si le goûter, le vivre, était un pied de nez à tous ceux qui n’y arrivent pas, une prétention, voire une vengeance.

Votre rocher est plus lourd que celui de Sisyphe. Vous avez mille problèmes. Financiers. Professionnels. Affectifs. Vous n’en voyez pas le bout. Et puis soudain, un quelque chose vous enthousiasme. Minuscule ? Immense ? Peu importe. Disons plutôt… intense.

Deux jours durant, vous êtes débordant d’énergie, de confiance. Votre rocher n’a rien perdu de son poids, mais tout perdu de sa pesanteur. L’instant est à la jouissance de ce moment, à l’apesanteur. Et c’est ça que l’on vous reproche. D’être en apesanteur. Alors vous le vivez seul et oui, ils ont raison, c’est un pied de nez que vous faites à tout ce qui vous entoure. Ce sont eux qui sont lourds. Ce qui intensifie ce que vous vivez : vous êtes enthousiaste à l’idée d’être enthousiaste alors que les autres ne le sont pas. Plus encore, vous savez que vous avez raison de l’être et que ce sont eux qui se trompent en tenant votre état d’esprit pour un égarement, une dérive, un refus de voir votre rocher. Ce qu’ils sont bêtes lorsqu’ils s’y mettent.

Cette excitation ne durera pas, car jamais elle ne dure. Vous tentez tout de même de la maintenir le plus longtemps possible. Comment ? En la voyant, en la regardant, en la décrivant, en la nommant, en tentant de lui trouver une place durable dans votre tête, en bloquant la porte à ce tout qui pourrait être son éteignoir. Comme ce maudit rocher qui attend le moment propice pour revenir et vous casser le dos. Il ricane déjà.

Mais voilà que vous croisez une personne qui comme vous a été frappée d’enthousiasme pour une raison que vous ignorez. Vous ne voulez pas savoir ce qui l’a déclenché, cet enthousiasme. De peur que le savoir ait pour effet de vous transformer en juge, comme les autres, et que de là vous considériez son excitation risible. Vous ne lui demandez pas, mais vous vous rapprochez d’elle. Vous êtes deux en apesanteur, au même moment. Vous savez tous deux ce que l’autre ressent, vous savez tous deux que c’est éphémère et vous savez tous deux que ça n’a aucune, mais aucune importance. L’important est ailleurs, c’est-à-dire ici. Ici et maintenant. Enfin un autre, une autre, qui partage cet enthousiasme si intense et si fragile à la fois.

Sans vous consulter, vous décidez de le vivre ensemble. Tout de suite, parce que ça ne durera pas. On sait pourquoi : l’humain en est incapable. Rapidement cet enthousiasme se liquéfie, comme la glace qui fond au soleil.

Comment le vivre et le revivre ? C’est pourtant très simple : il suffit de le décider en se foutant des autres . Mais combien en sont capables ?

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