ÉMOTIONS — 17. Le narcissisme (par Sinclair Dumontais)

Qui ne s’est jamais profondément aimé, admiré, déifié le plus honteusement qui soit, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie pendant une toute petite minute d’égarement, en plongeant ses yeux dans ses propres yeux devant un miroir soudainement amoureux d’une image à la fois réfléchie et irréfléchie ?

Vous ? Jamais ? En êtes-vous bien certain, bien certaine ? J’ai peine à vous croire. Et comme je vous plains. Si ça ne vous est jamais venu de façon naturelle… forcez les choses. Non pas que le narcissisme soit une vertu, mais si vous n’avez jamais ressenti cette émotion qui fait de vous un être momentanément exceptionnel, supérieur à vous-même, comment ferez-vous pour vous protéger de tous ceux et toutes celles qui vous regardent avec mépris, parfois même en ricanant, et à commencer par vous-même ?

Aimez-vous un jour pendant quinze secondes, véritablement et profondément, et vous serez à l’abri pour la vie grâce au plus délicieux des phénomènes : celui du souvenir. Car ce sentiment de puissance a beau être éphémère, trop court pour être pleinement saisissable, il vous marque à jamais. Pendant que vous gonflez le torse, une vérité indestructible s’installera dans l’un des tiroirs de votre cerveau. Cette vérité, c’est que si vous n’existiez pas, votre vie n’aurait aucun sens.

Vous buvez votre café du matin dans le silence noir et blanc d’une solitude qui s’est invitée sans que vous ne sachiez pourquoi. À votre réveil, vous avez tenté de vous rendormir, mais sans y réussir. Pourtant, rien ne vous contrarie et rien ne vous inquiète. Il n’y a rien à fuir. Vous aimeriez pourtant que ce soit le cas, d’ailleurs, car ce serait autrement plus confortable que ce vide qui vous interroge sur les raisons pour lesquelles vous êtes là plutôt qu’ailleurs, et pourquoi pas, là plutôt que nulle part. Il y a des jours comme ça.

Puis vous vous remémorez ce jour où le miroir avait réfléchi à votre place, vous renvoyant l’image d’un être hors du commun. Hors du commun ? Évidemment ! Quelle banalité ! Combien sommes-nous de milliards à être hors du commun ? Sept ? Bientôt huit ? Alors oui, hors du commun. Comme tout le monde. Mais ce jour-là, il y avait plus. Vous étiez exceptionnel. Vous aviez toutes les qualités sauf la modestie. Mais la modestie n’est-elle pas plutôt un défaut, un boulet que nous nous attachons au pied et qui nous empêche de nous envoler ? Vous étiez donc exceptionnel et même imperméable à cette modestie qui vous aurait empêchée de le croire. Pendant quelques petites secondes aussi vivifiantes qu’éphémères, mais des secondes tellement intenses qu’elles se sont imprimées à jamais dans la partie sécurisée de votre mémoire, celle qui est sous clé, vous étiez exceptionnel.

Voilà que vous vous en rappelez. Ce souvenir vous permet de vous dire que vous êtes vraiment chanceux de vous retrouver en tête-à-tête avec vous-même. Car s’il est parfois pénible d’être seul avec soi-même, il y a plus pénible encore : c’est d’être seul en compagnie d’une personne sans intérêt, donc inintéressante. Vous souriez : vous êtes seul avec vous-même plutôt que seul avec personne.

Une réponse à “ÉMOTIONS — 17. Le narcissisme (par Sinclair Dumontais)

  1. Me permets-tu de t’appeler François ? La sonorité de ce prénom est tellement douce à mon oreille…
    Si j’avais un amoureux qui s’appelait François, je ne l’appellerais jamais « mon amour » ou « mon ange ». Je ne l’appellerais que « François » qui est, à mon avis, le nec plus ultra des mots d’amour qu’on peut donner à un homme.
    ***
    J’ai lu tous tes textes. Je m’en suis empreignée. Ils sont sublimes. D’une exquise délicatesse. Comme toi.
    Tu es habile, persuasif. Ici, tu parviens même à nous convaincre du bien-fondé du narcissisme, ce crime si sévèrement puni dans la mythologie grecque…
    Qui aime-t-on, au bout du compte, autre que soi-même ?
    Eh ! Il le faut bien, être narcissique, puisque chacun est seul à se connaître vraiment. Les autres jugent nos actions sans en connaître les motifs, évaluent notre valeur selon notre apparence, interprètent nos pensées selon leurs propres a prioris…
    Que cheche-t-on, d’ailleurs, dans l’amour ?
    L’amour bienveillant, inconditionnel, celui des parents pour leurs enfants, qui est aussi celui des « vieux » couples, n’est sans doute pas satisfaisant, sans quoi, les enfants ne quitteraient jamais leurs parents et les vieux couples ne prendraient jamais d’amants ou de maîtresses…
    L’amour passion est un amour égoïste. On aime l’autre pour ce qu’il nous apporte, parce qu’il flatte notre ego. On admire l’autre. On aime être vu avec lui. L’amour passion est un amour narcissique qui prend l’autre pour miroir. Mais il y a plus : c’est cette passion qui nous motive à faire plus, à donner le meilleur de nous-mêmes, à nous dépasser…
    L’amour bienveillant, dans ce qu’il a de rassurant et de monotone, ne nous donne hélas pas cet élan, et c’est pourquoi on s’en lasse.
    Peut-être, dans l’idéal, vaudrait-il mieux que nous soyons tous des narcissiques (modérés) polygames ?

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