ÉMOTIONS — 20. L’envie (par Sinclair Dumontais)

Saint Augustin disait que le bonheur consiste à désirer ce qu’on possède déjà. Continuer à le désirer, en fait. Nous dit-il d’apprécier ce qu’on possède ou de nous en contenter ?

Dans le premier cas, il s’agit de ressentir le même plaisir de posséder qu’on ressentait il y a deux, quatre, dix ans, c’est-à-dire le premier jour. Celui où on s’est offert cette voiture, cette maison, ce poêle à combustion lente, ces meubles de jardin, cette coutellerie, ce vélo et que sais-je encore. Celui qu’on a ressenti le jour de notre embauche, celui où on a commencé à vivre avec le ou la partenaire que nous désirions, aussi. Désirer encore aujourd’hui ce qu’on a déjà, sincèrement, sans le moindre effort, par-delà les années.

Dans le deuxième cas, il s’agit de se forcer à ressentir ce plaisir, même s’il s’est atténué, parfois même éteint, en se disant que l’envie est un réflexe d’enfant gâté, qui n’est jamais satisfait de ce qu’il a, qui veut toujours avoir plus ou mieux. Avoir, posséder. Plus en quantité, mieux en qualité.

J’ai toutefois l’impression qu’il ne nous dit ni quoi faire ni quelle attitude adopter. Qu’il ne fait que constater, Saint Augustin. Je désire encore aujourd’hui ce que je possède ? Je suis heureux. Comblé. Ce n’est pas le cas ? Je ne le suis pas.

L’envie n’est pas une si vilaine chose, pourtant. Je ne suis pas malheureux, mais quand j’écoute du jazz, j’envie le pianiste qui peut tout jouer et qui a même le talent d’improviser sans que je sache qu’il improvise tellement c’est parfait, envoûtant. Quand je reçois toutes mes factures d’électricité, de gaz, de téléphone, d’assurances, j’envie mon cousin qui les paie avec sa petite monnaie puisqu’à trente-huit ans il est indépendant de fortune. Il m’arrive même d’envier un bel homme ou une belle femme, de les trouver chanceux, privilégiés d’être aussi désirables. Je n’en ressens aucune tristesse. Au contraire, cette contemplation a quelque chose d’agréable puisque pendant quelques instants je peux me substituer à ces personnes, m’approprier ce qu’elles ont ou ce qu’elles sont et en éprouver un certain plaisir.

D’ailleurs, si j’étais pianiste de jazz, j’envierais probablement mon cousin. Si j’étais mon cousin, j’envierais cette belle femme. Et si j’étais cette belle femme, j’envierais le pianiste. Serais-je malheureux ou honteux d’envier de la sorte alors que j’aurais déjà, que je serais déjà ? Je ne crois pas. Je crois même que je serais beaucoup plus malheureux de n’envier personne. Je serais triste à l’idée que mon univers se limite à la contemplation de ce que je possède déjà : un don pour la musique, la possibilité de me payer à peu près n’importe quoi, la beauté qui fait tourner les têtes.

En fait, je n’envie pas ceux qui n’envient pas. Ils sont lugubres. Monotones. Résignés. C’est comme s’ils avaient démissionné. Heureusement pour eux, il y a les autres. Ceux qui les envient. Ça leur rappelle Saint Augustin, qui leur dit  qu’ils sont chanceux d’être heureux de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ont. Je les imagine envier ceux qui les envient. C’est déjà ça de gagné.

 

 

 

 

 

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