ÉMOTIONS — 21. L’euphorie (par Sinclair Dumontais)

C’est la seconde précise où tout bascule. Plus encore : celle où tout bascule « enfin » après cette interminable période qui vous pesait comme si vous étiez enchaîné à une enclume faisant dix fois votre poids.

La seconde d’avant, c’était l’impasse. Le cul-de-sac. Le labyrinthe qui vous ramenait toujours au point de départ. C’était la conviction qu’il n’y aurait pas de solution. C’était la toile d’araignée sur laquelle vous n’osiez même plus bouger, sachant que tout mouvement ne ferait que vous empêtrer. C’était le sable mouvant et sa fatalité.

Soudain, parce que vous y avez cru sans y croire, la solution a émergé. De nulle part. Elle vous a sorti de ce trou noir qui ne faisait que vous aspirer. Elle vous a ouvert les yeux alors que vous n’osiez plus les ouvrir, de peur de ne rien voir.

C’est ça, l’euphorie. Le passage instantané de la lourdeur d’hier à la légèreté de demain, de l’impasse totale à tous les possibles. Un passage tellement espéré et tellement inattendu que vous vous demandez pourquoi vous avez laissé le pessimisme vous envahir, vous détruire, alors que la solution existait.

Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que cette euphorie est identiquement intense, quelles que soient la situation de départ et la situation d’arrivée.

J’ai mis mon réveil à sept heures trente parce que j’ai un rendez-vous déterminant à neuf heures. C’est pour un emploi. Catastrophe : j’ouvre l’oeil à huit heures trente. Je voulais tellement cet emploi que j’ai fait de l’insomnie jusqu’à trois heures du matin. Forcément, le réveil n’a pas pu me réveiller. C’est foutu. Jamais je n’arriverai à neuf heures et personne n’embauche un bouffon qui arrive en retard à son entrevue d’embauche. Je m’active quand même.

Surprise : l’employeur arrive lui aussi en retard, coincé dans un bouchon. Je ne serai peut-être pas embauché, car je ne suis vraiment pas certain d’avoir les qualifications, mais cette euphorie me grise.

Je suis financièrement coincé depuis des semaines. Je recevrai bientôt de tas de factures que je ne pourrai payer. Le téléphone se mettra à sonner. On me fera des menaces. Ce sera infernal. Je déteste ça. J’en perds l’appétit.

Coup de théâtre. Le facteur m’apporte un chèque ? J’hérite d’un oncle que je ne connaissais plus ? Je trouve une liasse de billets en sortant de chez moi ? Non, non. Ce serait trop facile. Trop heureux ! L’inattendu, c’est que le syndicat des postiers a voté la grève. Ça promet de durer plusieurs semaines. C’est l’euphorie : cette grève miraculeuse me donne un sursis. Je pourrai décrocher le téléphone sans trembler et argumenter que je n’ai pas reçu les factures. Ça ne règle pas le problème, mais je retrouve l’appétit.

Deux moments d’euphorie. Sincèrement, j’ai hâte à la prochaine tellement c’est bon. J’ai hâte de me retrouver devant une impasse pour vivre ce moment où le bouchon sautera pour me libérer de mon angoisse.

 

 

 

 

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