FÉLIX LECLERC, L’HOMME ET LA POÉSIE (Denis Morin)

Il neige sur les labours
Hier il grêlait sur nos amours…
(p. 28)

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YSENGRIMUS       Parler de Félix Leclerc (1914-1988), c’est parler de nous. C’est facile parce que c’est entier et intime. Mais c’est difficile aussi parce que c’est profond et partiellement opaque. C’est aussi trop souvent peu traduisible ou transmissible. Délicat, compliqué. Trop souvent mal compris et simplifié, donc. La coexistence de ce qui est facile et ce qui est difficile est, de fait, un élément fondamental de l’art ménestrel de Leclerc. Il se joue de tout mais ne contourne jamais la difficulté. Il touche à tout mais ne s’encombre jamais de superficialité. Il est profond, dense, et solide du simple fait d’être et d’avoir été. L’écrivain Denis Morin est à installer le genre, original et exploratoire, de la poésie biographique. En découvrant le présent ouvrage, on prend d’abord la mesure de l’art poétique, en soi, de Denis Morin. Le texte est court, lapidaire quoique très senti. La sensibilité artistique s’ouvrant vers les arts du spectacle s’y manifeste d’une façon particulièrement tangible. L’essence du baladin Félix Leclerc est donnée ici —certainement à raison— comme puissamment canalisée à travers son enfance forestière et riveraine.

Un loup aux aguets

J’aurais reçu de mon père
À la fois son rire franc et ses humeurs de taiseux
Et son regard et ses feux

Que l’on veuille ou non
On revient toujours à l’enfance
Au chant des oiseaux, aux craquements des troncs
À la rythmique du pic-bois
Au chevreuil traversant une zone défrichée
Comme un soldat marchant dans une tranchée

Y a-t-il un loup aux aguets?
Qui sait?
On n’est jamais trop prudent
Pour le prochain spectacle
Allez voir mon agent pour les dates, le cachet
Je chante mon pays avec la solennité d’un oracle
Et le temps qu’il fait
Par chez nous la rivière connaît déjà sa débâcle.
(p. 22)

Un taiseux c’est quelqu’un qui reste silencieux, hiératique, qui ne bouge pas, même s’il est assis sur une chaise berçante et surtout, même si un loup le surveille. Mais cette dimension solennelle du taiseux Félix Leclerc ne fait pas de lui un affable ou un muet. Il est, au contraire, gros des pressions fantastiques d’une affirmation collective en forte émergence de sa culture venue de France. Il se doit d’agir, de tonner, de chanter… contre le loup, justement.

Un pays à décrire

J’ai une guitare à tenir
Des cordes à pincer
Un air à chanter
Un pays à décrire
Dans une chanson à contenir
Ma culture venue de France
Héritée des serfs
Et métissée

J’ai une force tranquille à maîtriser
À mi-chemin entre le cheval au harnais
Et le besoin d’évasion du cerf

J’ai des promesses à tenir
Des cœurs à remuer
Tant au Québec qu’en France
Je finirai un jour
Par m’enraciner.
(p. 9)

Quand on existe à mi-chemin entre le cheval au harnais et le besoin d’évasion du cerf, c’est toute la problématique de l’enracinement, justement, qui est en cause. Né en 1914 à La Tuque, en Mauricie, Leclerc est un de ces Canadiens des bois dont la réalité répond si harmonieusement à la romance. Il porte dans ses origines quelque chose de sain, de simple, de fort, de dépouillé et de suavement archaïque.

Le bonheur

J’ai grandi dans une maison
Chaude et brune tel un pain français
Une miche
Nous n’étions pas riches
Mais nous étions fiers
D’être des gens de la terre
Le bonheur résidait dans le travail bien fait
Et dans la présence de tous à table
Les coudes serrés, affamés, le minois propret
Et ma mère qui nous servait, toujours affable
Au fond, c’était peut-être ça le bonheur
Penser aux autres de bonne heure
(p. 3)

Le bonheur se couple à la simplicité de vie ainsi qu’à une conscience sociale aiguisée. De ce point de vue, Félix Leclerc est indubitablement né coiffé mais lucide. Tel le fameux Bouddha en joual, enfant comblé, tout frétillant de sortir de l’enclos fleuri du bonhomme, il n’en voit que plus clairement les douleurs et les injustices sociales qui le cernent et l’entourent de partout, de par le pays et le monde. Félix (l’heureux) discerne bien distinctement Guillaume (le combattant casqué à la volonté de fer):

Guillaume

Guillaume
Quitte ta maison de chaume
Et le sifflet de l’usine
Car c’est à la guerre
Que les Anglais t’ont appelé
Mets ton casque et tes bottines
On déserte par les champs gelés
Bats-toi ou cache-toi, pour t’épargner le fer
Sinon tu seras fusillé
Joue à l’homme

Guillaume
Retourne sous ton toit de chaume
Les traités sont signés
Je vois tes insignes
Tu t’étais finalement enrôlé
La propagande sait bien enjôler
As-tu combattu en France ou en Italie?
As-tu vu les cygnes
Au plumage souillé de sang?
Du vin, mon ami, mon frère, en as-tu bu la lie?
(p. 26)

Tandis que, de guerre mondiale en guerre de Corée, Guillaume hésite entre combat ou désertion, Félix, lui, hésite entre les différents modes d’expression qui s’offrent, en cataractes, à lui. Prosateur habile et d’une grande sensibilité, il écrit des recueils de nouvelles, des romans, des contes, qui connaissent souvent un solide succès de librairie, en leurs temps. Doté d’une voix chaude et onctueuse, il dominera parfaitement le médium encore nouveau de la radio, en préparation discrète de sa personnalité scénique qui sera, elle, un jour, calme et puissante. C’est qu’il est aussi baladin, chansonnier, bateleur, et même… dramaturge. Il a donc l’embarras du choix, aux fins de la configuration de sa vie dans l’art.

Question d’attrait

Restons discrets
Je vous dis en secret
Je préfère écrire du théâtre
Plutôt que de m’investir dans le rôle d’un bellâtre
Question d’attrait

Restons discrets
Je vous dis en secret
Je préfère de loin
Retirer dans vos cheveux les brins de foin
Ou contempler le feu qui pétille dans l’âtre
Question d’attrait
(p. 5)

Ses aspirations sont diverses, sémillantes, délocalisées, changeantes. Il va donc, assez tôt, monter en France, à une époque ou c’était un voyage extraordinaire, un retour aux sources, débonnaire ou tendu mais toujours crucial. Il marquera toutes les scènes où il passera. Son charme est irrésistible. Il se fait connaître dans le vieux pays mais il veut aussi cheminer à sa façon et retrouver le vieux pays, tout le vieux monde, en fait. Y parler, y inviter les voyageurs. Y percuter les routes, y rencontrer les gens. Et revenir. Et aller.

Marchons et causons

Déambulons dans les rues de Paris
Ou du Vieux-Québec
Je saurai te clouer le bec
Cela fera toujours ça de pris
Mon ami
Puis, décris moi l’Indre
La Loire, le Rhin, le Rhône
À vouloir tout prendre
J’aimerais bien aussi les neiges de Russie
Déambulons dans les rues de Lyon
Ne crains pas mon regard de loup
De mon ton bourru d’ours
Qui cache son fond
De grand timide
Aux yeux souvent humides
Déambulons sur le Mont Royal
Qui vaut bien toutes les splendeurs de Versailles,
Car nous ne sommes pas assis sur un trône.
(p. 19)

Il fera carrière au Québec et en France avec un succès égal, une belle stature populaire, qui ne se démentira pas. Pourtant, lui, l’auteur sublime et inspiré de La Mort de l’Ours se décrit lui-même comme un ours, un peu indolent, un peu hirsute, un peu sommeilleur, largement solitaire. Mais le fait est tout de même qu’il est surtout, au fin fond, l’homme des rencontres. Félix Leclerc sera le premier et crucial maillon d’une chaîne fine rétablissant ce raccord culturel si solide et si intime entre la France et le Québec. Ce nouveau réseau des francophonies chantantes de ces temps du siècle des Brassens, des Aznavour, des Piaf et des Barbara est à se mailler et s’internationaliser, tout doucement, dans ces années là, justement. Le belge Jacques Brel, après une visite dans la grande maison de Félix —visite assez réminiscente de la sensibilité du poème Marchons et causons— aurait, dit-on, pris la décision définitive de devenir lui-même chanteur, inspiré et ébloui par la sincérité artistique et humaine de Félix.

Denis Morin renoue fidèlement, en ce recueil sur l’homme et sur sa poésie, avec cette simplicité, cette chaleur, ce bon ton serein et juste, ce présentoir non stéréotypé de la sensibilité québécoise, si profonde, si liante, si unique. Félix Leclerc et Denis Morin se répondent superbement dans ce recueil, tranquillement, comme en un chant soupir de superfrancofête tranquille. Un chant qui aurait fini par retrouver harmonieusement le syncrétisme de ses deux voix. Le recueil est composé de trente-trois poèmes de Denis Morin (pp 3-35). Il se complète d’une chronologie détaillée de la vie de Félix Leclerc (pp 39-50) et d’une liste de références (p. 51). Une photo de Félix Leclerc apparaît à la page 37.

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Extrait des fiches descriptives des cyber-libraires:

Ce recueil de poésie s’inspire du monde et de la vie de Félix Leclerc (1914-1988), ce pionnier des arts au Québec. Découvrez avec Denis Morin ce grand artiste.

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Denis Morin, Félix Leclerc, l’homme et la poésie— Poésie, Éditions Edilivre, 2016, 51 p.

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