Lave-vaisselle à urgence variable (par Éminence des Fleurs)

Éminence des Fleurs                  Ce matin, ma sécheuse à linge est brisée (en fait elle a fait l’objet d’une intervention des réparateurs et est en attente d’une pièce de rechange). Ceci m’a fait penser à l’histoire de notre premier lave-vaisselle. Cet hideux mais non moins efficace machin à roulettes que l’on ploguait sur la pipe du lavabo de cuisine, dans les années 1970.

Aline, notre mère, avait commencé à travailler à temps plein. Notre père Réal, soldat fidèle, s’occupait de la marmaille, du souper, des devoirs (supervision distante, disons-le, pendant qu’il lisait La Presse d’un couvert à l’autre sans commencer par les sports comme les hommes de sa génération, mais bien par les actualités) et de la vaisselle. Cette dernière tâche prenait la forme d’une activité familiale typique: Louise gérait (et donc insistait pour laver, reléguant les rôles de soutien au reste d’entre nous), Paul, lunatique (mais oh combien intelligent) essuyait la même assiette ou le même verre pendant toute la durée de l’entreprise en pontifiant ou rêvant, selon l’humeur du moment (oui, car disons que bien que cette activité n’eut lieu que pendant quelques semaines tout au plus, certains soirs Réal insistait pour que nous soyons silencieux, histoire de garder un certain calme et décorum), François jouait tantôt le rôle de placeur de la vaisselle dans les armoires (une activité qui lui donnait le privilège d’être assis sur le comptoir prêt du poêle, privilège consenti strictement pour l’activité familiale dite «lavage de vaisselle» et conçu pour le garder assis à un endroit d’où il ne pouvait échapper à la supervision parentale plutôt que de le voir courir avec assiettes et verres dans les mains, dans toute la cuisine) ou tantôt le charroyeur de vaisselle entre l’essuyeur et le placeur. Moi, je passais invariablement les pires quarante-cinq minutes de ma journée. Oui, car ma place dans la hiérarchie familiale était au milieu du peloton des gaffeurs et je voyais les gaffes arriver, incluant les miennes, souvent quelques secondes avant qu’elles ne surviennent et je vivais dans l’angoisse perpétuelle de la prochaine gaffe. Réal aussi d’ailleurs. Je crois qu’il a vite conclu que le déroulement de cette dernière tâche de la journée devait radicalement changer s’il tenait à ce que le livre Aline au travail demeure une belle histoire (j’ai toujours aimé les titres de la série Martine: Martine à la ferme, Martine à l’école etc…. enfin, je divague).

Réal avait toujours une solution. La conversation se déroula à peu près comme suit:

Réal: Je pense qu’on devrait acheter un lave-vaisselle.

Aline: Ben voyons, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec un lave-vaisselle?

Réal: …

Aline: On a pas besoin de ça, on est capable de laver la vaisselle à la main! Et pis, je ne suis pas sûre que ça lave aussi bien qu’à la main.

Réal: Toi, t’as peut-être pas besoin de ça mais, moi, les soirs de semaine avec les enfants, le souper, les devoirs et les bains, j’ai besoin de ça, car c’est trop d’affaires à gérer. Tu pourras toujours laver la vaisselle à la main, même si on a un lave-vaisselle.

Le premier lave-vaisselle est ainsi entré chez nous. Il ronronnait en bruit de fond pendant que Réal lisait La Presse et que François et moi faisions nos devoir à chaque bout de la table.

Je vous raconte tout ça parce que l’épilogue de cette histoire est vraiment la nature de mon propos. Un jour, bien des années plus tard, quant je ne faisais plus mes devoirs sous la supervision de l’homme qui lisais La Presse, le lave-vaisselle a brisé. Un nouveau chapitre du livre Aline au travail s’est alors écrit. Car Aline était devenue une gestionnaire supérieure efficace et aimée dans son hôpital beige en voie d’être agrandi. Elle travaillait maintenant de jour et était à la maison tous les soirs avec sa horde d’ados.

Aline: Mon doux! Le lave-vaisselle est brisé.

Réal: Je vais le démonter en fin de semaine pour voir ce qu’il a.

Aline: En fin de semaine? Tout à coup tu trouves le problème mais qu’il faut commander des pièces. Ça veut dire qu’on pourrait ne pas avoir de lave-vaisselle pour au moins deux semaines!

Réal: Je pensais qu’on pouvait tous laver la vaisselle à la main…

Aline (avec un air de barreau de chaise): T’es drôle! Je pense que le lave-vaisselle a fait son temps. Allons en acheter un nouveau, ils sont plus efficaces et moins bruyants. De toutes façons, on peut pas passer deux semaines sans lave-vaisselle!

Alors, en route vers le magasin d’électroménagers… ils ont acheté le second lave-vaisselle, plus compact et encastré sous le lavabo.

Et, ce matin, je pense à Aline, qui nous a quitté en 2015, et je me dis que, comme elle, je ne crois pas que je passerais deux semaines sans lave-vaisselle… mais je vais attendre quatre jours pour une pièce de sécheuse parce que une sécheuse, c’est pas un lave-vaisselle 🙂.

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