MAESTRIA (LOANA HOARAU)

Qui scande la révolution récolte un aller simple dans l’épaisseur des flammes.
Loana Hoarau, Maestria, 2019

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YSENGRIMUS             Silence, horreur, on tourne! Le dernier roman de Loana Hoarau se joue dans le monde flamboyant et radical du cinéma d’auteur. On y traite frontalement la question des snuff movies. Ces productions cinématographiques artisanales et marginales sont données comme incorporant une cruauté réelle, pouvant aller jusqu’aux mutilations et aux meurtres, effectués factuellement, sans trucage, et filmés. La question problématique de l’existence (réelle ou mythique?) de telles manifestations de cinéma extrême n’est pas soulevée. Dans l’univers torve et entier de Loana Hoarau, les snuff movies existent et nous allons les rencontrer… à tout le moins en rencontrer une, à huis clos et sans concession. L’autre problématique abordée dans le Hoarau nouveau, c’est celle de l’Art corporel. Une femme mystérieuse, muse secrète et égérie implicite de tous les protagonistes masculins de ce roman, se donne corporellement à l’art. La souffrance au service de l’Art, telle est sa doctrine. Tout y passe, évidemment… car justement l’artiste s’abandonne intégralement à ses pairs et à son public, encore une fois, effectivement, factuellement. Nos acteurs et notre cinéaste viseront dans leur objectif, volontairement ou non, ce point Omega (la souffrance au service de l’Art). Obsédant programme.

Louis Brunel est un jeune acteur aux abois. Il est à la recherche de rôles. Il est mis en marché par une agence de casting qui le fait mousser au mieux, et il postule des rôles, en méthode. Les contrariétés s’accumulent pour lui parce qu’il se fait constamment passer devant par Léandre Lacroix, un autre poulain de la même maison de casting. Comment est-ce que ça fonctionne exactement, cette affaire? Léandre Lacroix est-il effectivement, principiellement, plus talentueux que Louis Brunel… où somme-nous à macérer dans le bocal trouble et vaseux du petit univers véreux des combines biscornues et des arrangements de copinages? Oh, c’est pas facile à décider, ça. Louis Brunel, dont la frustration augmente graduellement, inexorablement, se pose ce genre de questions, tout en cultivant déjà son solide petit lot de fantasmes sado-meurtriers envers son rival plus chanceux, ce Léandre Lacroix. Ce dernier est un flambeau, une nature. Il joue de façon fluide, torride, en jubilant, en s’abandonnant. Et ce solide cabot ne se soucie pas trop, au demeurant, de la qualité artistique effective des productions cinématographiques auxquelles il s’associe. Il monte, solaire, allègre et jovial, vers le gros vedettariat bon teint, comme on surfe sur une jolie vague bleue et mousseuse, lors d’un de ces inoubliables étés sans fin.

Louis Brunel, pour sa part, galère plutôt dans le style artiste maudit des culs de basses fosses. Fils de famille aisée ne voulant pas aller pleurer sur l’épaule de papa-maman, il se déniche un boulot de serveur dans un de ces cafés en clair-obscur que fréquentent les artistes marginaux et les laissés pour compte des caniveaux du septième art. C’est alors le réalisateur alternatif Gus Mokovitch qui va tomber en arrêt devant Louis Brunel, comme un chien de chasse haletant sur une volaille sauvage. Gus Mokovitch sent intimement et crucialement ce petit serveur aux gestes langoureux. Le casting est immédiat. Il ne passe pas par une agence mais par une engeance. Il ne se commet pas dans un studio mais dans un tripot. C’est une connexion supérieure, sublime, que rien ne saura amoindrir. Et le réalisateur méconnu va faire voleter l’acteur frustré vers le livide papier tue-mouche du plus inconditionnel des Beaux Arts.

De la Cruauté considérée comme un des Beaux-Arts… Il y a, chez Loana Hoarau (qui est une auteure, mais aussi une cinéaste), une formidable et subtile aptitude à étudier les relations d’intimité cruelle entre des hommes différents en âges. Gus Mokovitch, réalisateur de courts (courts-métrages) sur le retour, est hanté par une priorité artistique qui pousse l’Art corporel dans ses ultimes retranchements philosophiques, ceux de la réification. Bon, les lois du genre s’appliquent, hein. Metteur en scène et scénariste, Gus Mokovitch est un tyran ordinaire. Il fait faire à son jeune acteur (et aux figurants qui se feront jour, les pauvres…) toutes sortes de cabrioles intransigeantes et il frappe à coups de canne sur échines quand on ne se comporte pas selon son bon vouloir. Mais, bah… tout cela n’est jamais que la fine pellicule de la surface amorphe des doctrines et des interactions. Plus fondamentalement, il va s’agir ici de faire entrer l’acteur et les figurants (et de les filmer sans reprise, ce faisant) dans la radicalité irréversible de leur propre mise en chose (réification). Pour y parvenir, il faudra prioritairement les capturer, les isoler et détruire et déchirer, en eux, le plus intangible de tous les tissus: le tissu social. Cerner et ligaturer, sans scrupule, tout ce qui raccordait Louis Brunel et ses séides involontaires à leur initiale et toute petite condition humaine.

La complicité intime absolue n’est pas celle du sado-masochisme discret et consenti, mais bien plutôt celle de l’art exhibé qui en émane et s’en expurge, volontairement. Souffrir, ce n’est jamais que ressentir, sur le moment, le bobo, lancinant dans le fugitif et dans l’évanescent. Se donner à la souffrance dans l’Art, c’est elle, l’exclusive rencontre au sommet avec quelque chose comme un devenir pérenne. Le gigantisme du prix qu’il faut alors payer, pour accéder à la Maestria, ne se monnaye pas. Il se transcende.

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Loana Hoarau, Maestria, Montréal, ÉLP éditeur, 2019, formats ePub ou Mobi.

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