ÉMOTIONS — 28. La tendresse (par Sinclair Dumontais)

Il n’est pas rare que l’on éprouve une grande tendresse pour une personne qui nous est proche et chère. Pour un ami ou une amie. Pour un frère ou une sœur. Autant je la tiens pour une forme supérieure de l’amitié, autant je la tiens aussi pour une forme supérieure de l’amour.

En interview à la radio, le psychosociologue Jacques Salomé suggérait d’inventer l’expression « faire la tendresse » en remplacement de « faire l’amour ». Je ne peux qu’adhérer, mais avec une nuance: pas en remplacement, mais en ajout.

Ceux et celles qui ont une relation sexuelle « font l’amour ». Avec ou sans amour, mais toujours avec les plaisirs et les jouissances que l’on connaît. Ceux et celles qui s’aiment vraiment, mais vraiment, « font la tendresse », ce qui est totalement différent. Même qu’il n’est pas besoin de l’intimité d’un lit, pour cela.

Vous êtes dans une boutique de vêtements. Votre amoureuse regarde les robes. Comme vous connaissez bien ses goûts, vous savez pourquoi elle est devant ce rayon plutôt que devant un autre. Vous vous promenez lentement dans la boutique, regardant ici et là la marchandise. Puis vous vous arrêtez, la cherchez du regard, la trouvez. Vous la regardez prendre une robe, la poser, en prendre une autre, la mettre devant elle pour voir si elle lui va bien, la remettre à sa place, avancer d’un pas pour en attraper une autre. Vous la regardez avec une tendresse infinie. Vous voudriez la rejoindre et coller doucement mais solidement votre tête contre la sienne, pour que vos pensées pour elle puissent y entrer plus directement, sans interférence.

Au bout d’un moment, elle lève les yeux et elle vous voit. Elle devine que vous la regardez depuis un moment. Elle le lit dans votre regard, vous qui à ce moment précis ne voyez plus la boutique, la marchandise, mais qu’elle. Vous ne lui faites pas l’amour. Vous êtes dans une boutique. Vous lui faites la tendresse et elle vous répond, par ce petit sourire que vous connaissez, que cette tendresse la pénètre dans tout son corps.

Nul besoin d’enquêter pour savoir que dans les couples, même amoureux, faire l’amour est trop souvent recevoir bien avant que de donner. Pour se glisser ensemble sous les draps, l’un et l’autre doivent tous deux avoir la même envie de recevoir. Si l’un des deux n’a pas spécialement envie de recevoir, il proposera de donner à un autre moment.

Ceux qui s’aiment vraiment, je veux dire davantage, plus encore, font la tendresse. Plusieurs fois par jour, et en tous lieux. Ça prend parfois la forme de tous petits gestes, comme un regard, et parfois de grands élans, comme une caresse infinie. Ça prend la forme du verbe, aussi, quand l’un et l’autre se disent. Ça se passe aussi au lit, bien sûr. Mais de la même façon que dans la boutique: en donnant, par besoin de donner pour que l’autre reçoive.

Ils disaient « faites l’amour, pas la guerre. » Je dis « faites la tendresse, pas l’amour. » Car en faisant la tendresse, vous ne vous donnez pas que de la tendresse. Vous vous donnez de l’amour, de l’amour véritable.

 

 

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