PLANÈTE BOL (film documentaire de Nicolas de la Sablonnière, 2019): la petite tortue qui voulait monter jusqu’aux étoiles

Ça arrive des fois que j’ai des bouttes de phrases.
Mes lèvres dégoulinent de bave…

Martin Bolduc

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En 2018, l’artiste multidisciplinaire et cinéaste Nicolas de la Sablonnière (dit Delasablo) a commis un nouvel opus ès artistes marginaux. On suit, cette fois-ci, Martin Bolduc dit Bol. Le tout de cet exposé documentaire, dont les qualités sociologiques explicites et implicites sont rigoureusement indéniables, va nous faire cheminer en compagnie de ce Martin Bolduc, et des deux autres musiciens du band Grand Manitou, dans la composition et la production de leur premier album musical. Martin Bolduc formule les genres musicaux embrassés par sa petite formation d’instrumentistes dans les termes suivants: rock, punk-rock, pop-rock, pop-punk, métal-pop, métal-punk… on explore. Nous sommes dans le bled perdu de Shipshaw, au Saguenay (Québec). Tous les artistes, principaux et subsidiaires, que nous suivrons ici ont un boulot régulier, dans la sphère non-artistique. Leur cheminement dans les arts est non professionnel (comme dans: pas encore professionnel, si jamais). Selon leur formulation, leur démarche artistique, c’est un sideline, comme le seraient du moto-cross ou n’importe quoi. Ainsi, Martin Bolduc est exterminateur de son état. Il discute d’ailleurs de son travail avec clarté, limpidité et précision, devant une caméra documentaire respectueuse, cursive et bien tempérée. Éliminer les insectes et les petits rongeurs de grosses résidences mal isolées, cela fait partie de ce que Martin Bolduc est… et la Planète Bol est avant tout une planète gravitant dans l’univers dense et ardu du travail.

Martin Bolduc, dit Bol, jeune quadragénaire proche de ses parents (son père et sa mère l’encouragent, discrètement mais ouvertement, dans son art), est guitariste (ainsi que poète parolier) et peintre. On oscille, avec Bol, entre l’auteur-compositeur-interprète et le dessinateur-peintre-poète. Ses tableaux et dessins expriment les tourments, la vision et les perspectives qui apparaissent souvent dans l’Art Brut. Son ensemble musical est un trio. Martin, à la guitare électrique (il est aussi le chanteur du groupe), est accompagné d’un bassiste et d’un batteur. Ces hommes ne sont plus des jeunots et il n’est pas question qu’ils renoncent à leurs rêves. Et pourtant, ils pataugent dans un mode d’expression qui n’en a pas connu que des faciles. Les membres d’un autre orchestre, se trouvant quelques marches au-dessus de notre petite tortue montant vers les étoiles, expliquent à la caméra que désormais les mineurs (cégépiens, collégiens, etc) n’ont plus le droit d’assister à leurs concerts. Tant et tant que la consommation du punk local n’a, pour ainsi dire, pas de relève. Elle stagne. Ces bateleurs électriques sont les barbouilleurs d’un son inexorablement convenu, d’un traitement musical qui fait presque d’eux des orchestres de revival. Ils végètent, plus ou moins, devant un public involontairement stabilisé, qui ne se renouvèle pas, et qui monte en graine avec eux, pour le meilleur et pour le pire. Est-ce là la phase de diffusion artistique à laquelle Bol et ses accompagnateurs aspirent accéder? En tout cas, pour le moment, en attendant de passer à cette ambivalente étape des gaminets d’orchestre, des CD en boites de carton et des concerts locaux, notre Martin pense le plus grand bien de ses musiciens. Et il ne se gêne pas pour le dire. Après une solide répétition de sous-sol, et sur un ton un peu cabot de gérant d’estrade, il susurre: Ça été une belle performance des petits gars, Écoutez, il faut bien le dire, là. Y ont été sur la glace. Y ont donné leur cent pour cent et puis je pense que ça a porté ses fruits…

Bol commence la quête de sa vie publique en nous expliquant initialement qu’il n’est pas trop chaud pour se donner en spectacle, pour exposer ses toiles, pour faire des concerts, pour détailler des CD et des gaminets, pour jouer le jeu de la diffusion. Au cours du cheminement filmé, il change pourtant d’avis, comme subitement. Il va bel et bien contacter une compagnie locale de mise dans le son et produire un album, avec le trio Grand Manitou. Nous allons le suivre dans ces étapes de travail, tant durillonnes que largement illusoires. C’est que le parcours est hérissé de difficultés. Nous prenons la mesure de ce qu’il en coute à la petite tortue pour monter vers les étoiles pointues de son cher cosmos doctrinal. Je ne vais pas tout vous livrer, surtout que comme l’affaire est filmée avec doigté, efficacité et intelligence, je dirai: il faut voir.

Un mot sur Nicolas de la Sablonnière, de sa personne. Il apparait discrètement dans son propre documentaire. On le voit fourguer des bouquins aux environs de la trentième minute (Martin Bolduc nous explique alors que Nic est meilleur pour se promouvoir lui-même que lui-même Martin). Nicolas de la Sablonnière fait une autre apparition au milieu (entendre: au point central) de son long-métrage et ce, pour nous introduite l’INTERZONE. En un savoureux effet de distanciation de sept minutes (41:20—48:20) le metteur en scène nous explique que Bol est un disert, un verbeux, un blablateux, se drapant dans un ample et bizarre nuage théorique. Et comme le traitement cinématographique en cours est plus centré sur le pictural et le musical, le fond bavard et ratiocineur de Bol ressort bien imparfaitement. Cet intermède autocritique installe donc une INTERZONE, soit un sept minutes permettant ouvertement à un Bol théâtral, flamboyant, doctrinaire et allumé, en sarreau blanc avec baguette de bois franc et tableau vert, de nous exposer rien de moins que sa vision philosophique du monde. Oh, bon, il n’y a pas de quoi mettre Marx et Spinoza au rebut, par contre, attendu que cet exposé, sciemment métaphorique et lourdement imagé, genre prof de physique hyper-didactique, cherche à nous faire gober que si les étoiles, les noyaux et les corps de l’univers ont une existence objective, la mesure, elle, requiert un esprit pour se déployer. Le passage évolutif de la matière inorganique, à la matière organique, à la conscience est donc alors sensé, via le canal obscur de ladite mesure, légitimer la bonne vieille croyance rampante en un dieu imaginaire. Ouf… pour la philosophie, comme pour la peinture et la musique, s’il-vous plait, monsieur Martin Bolduc, don’t quit your day job.

Les fines aptitudes cinématographiques de Nicolas de la Sablonnière, qui m’avaient parues déjà for convaincantes dans TOMAHAWK, se confirment solidement ici. D’abord, l’image est d’une justesse et d’une précision remarquables. Peintre lui-même, le réalisateur-cadreur est particulièrement net quand il filme des tableaux et même, tout simplement, de la peinture. Une palette de peinture dans laquelle un peintre, même mineur, barbotte et mélange ses coloris, ressort superbement, devant la caméra de Delasablo. Et il sait aussi filmer des musiciens, ce qui n’est ni simple ni évident, tant au plan visuel qu’au plan sonore. De plus, à ces qualités justement visuelles et sonores de l’exercice se joint derechef le sens précis et clair qu’a Delasablo de l’entretien et du montage des données d’entretien. Vont parler à la caméra, outre Martin Bolduc lui-même, sa mère, son père, son frère, ses nièces et d’autres amis musiciens. Enfants et adultes sont cités solidement et ils et elles servent le propos global de façon tout à fait satisfaisante. Très intéressantes aussi sont les scènes de réunions de travail avec l’équipe de metteurs dans le son que Bol et ses musiciens mandatent (et paient) pour mettre leur premier album en forme. On va voir, devant nos yeux atterrés, une tension s’installer entre Bol et ses ci-devant metteurs dans le son. Le conflit percole, s’établit, se déploie, prend corps. Nous n’en perdrons rien… et pourtant nous sommes ici dans du documentaire, pas dans du cinéma acté (comme disait autrefois mon papa).

Un portrait global de Martin Bolduc se met en place, inexorablement. Peintre solitaire qui n’expose pas, musicien ombrageux, obligé de finir par s’improviser un studio d’enregistrement dans sa chambre, en calant les interstices muraux avec des matelas et du linge sale, rêveur philosophico-cosmologiste mobilisant les extraterrestres et un modèle corpusculaire sommaire de l’univers, avec force efforts verbaux et écrits, pour finir bien installé dans la confirmation des idéologies déistes les plus rebattues. Par interstices fatales, son entourage (mère, père, frère, contrebassiste, batteur) passe tout doucement aux aveux. Martin est un rêveur, un élucubrant, un hyperactif désordonné. Ballotté entre ses deux principaux modes d’expression, il part un peu dans toutes les directions et n’échappe pas complètement au confusionnisme brouillon résultant du malaxage de pulsions artistiques mal contrôlées et d’une weltanschauung philosophique et artistique de lecteur d’almanachs.

Une thèse s’esquisse discrètement, en filigrane. C’est quoi, au bout du compte, un artiste marginal? Eh bien, c’est un type qui se fabrique une procession d’animaux jouets sur le plancher de son appartement et qui, dès lors, fait avancer sa petite tortue vivante entre ces figurines enfantines figées. Il en fera ensuite un tableau et une pube visuelle pour le tout premier concert du trio musical Grand Manitou. Bol chante ses textes, flanqué de ses deux fidèles accompagnateurs. Les trois se déploient et se démènent dans un idiome pop-rock-métal–punk qui a connu ses grandes années et qui, de se perpétuer ainsi, aspire, bon an mal an, à faire un petit peu comprendre qu’il n’a peut-être pas encore tout dit. La petite tortue pourrait encore possiblement monter vers les étoiles. Qui sait? Sous la discrète intendance de l’analyse pudiquement avancée par Delasablo, on ne voudrait que souhaiter le meilleur, au petit reptile à la carapace. Espérons donc, pour le bénéfice de Martin Bolduc, bien indolent, et de ses pairs, bien patients, que la courbure de l’univers ne soit pas telle que la petite tortue soit en train de s’engager hardiment sur un ruban de Möbius circulaire, unidimensionnel, perpétuel et philosophiquement éperdu.

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PLANÈTE BOL, Nicolas de la Sablonnière (dit Delasablo), 2019, Antarez films et Gene Bro Prod, film documentaire de 122 minutes.

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