La prédiction de mademoiselle Marion (Jeannine Taillefer)

Wartime Housing administration

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Je vous raconte tout ceci à partir des souvenirs que ma caboche a bien voulu retenir au fil des ans… Je suis née en 1933, la cadette d’une grande et belle famille de onze enfants, dont deux sont mort en bas âge, j’ai été choyée, aimée et cajolée par ma fratrie comme pas une.

J’ai pris conscience très jeune de ce qui se passait autour de moi.  C’était l’époque de la grande dépression. La grande misère… Les plus âgés faisaient la queue chaque matin au guichet publique d’aide gouvernementale, pour un billet de un dollar chacun. Mon père, gestionnaire sans emploi et artiste à ses heures, produisait les affiches qui ornaient les vitrines du boucher et de l’épicier du quartier, en échange de produits alimentaires pour la famille. Tout le monde participait aux travaux ménagers, les filles à la cuisine, les gars au grand ménage et au chauffage des fournaises à bois et charbon. Moi, je les suivais et posais des questions… sans arrêt. Je me rappelle avoir sauté des bras de l’un à l’autre… d’avoir fait ti-galop sur les épaules des plus grands. J’étais joyeuse.

Nous étions tous réunis à l’heure du souper. Mon père, assis seul à l’extrémité de la longue table, les membres adultes de la famille s’alignant de chaque côté et ma mère debout derrière le père, une main sur son épaule, s’assurant que tous étaient bien servis. Les deux plus jeunes, soit ma sœur Laura et moi, partagions une petite table à côté et étions les premières servies. Mes deux grandes sœurs distribuaient tous les plats. J’avais toujours hâte à ce grand événement quotidien. Les conversations étaient très animées, les discussions portaient soit sur la politique, surtout internationale, les défis de l’époque, l’éducation… ou, et très souvent, les conquêtes amoureuses de ces charmants grands frères. On discutait aussi de l’arrivée de nouveaux voisins et voisines. Certaines de ces dernières allaient devenir des visiteuses assidues pour les soirées dansantes lors desquelles mon frère Roger, ou Émile à l’occasion, s’installait au piano. C’était la fête.

Mon père lui, chantait fort bien. Il était sollicité très souvent pour s’exécuter. Je le revois clairement se lever, prendre une pause, demander la note à Roger au piano et s’exécuter avec bonheur. Il avait été premier ténor à la cathédrale Saint-Boniface, à Saint Boniface au Manitoba, pendant vingt ans. J’ai eu le plaisir, lors d’un voyage explorateur dans l’ouest, de montrer à mes trois fils la plaque de bronze, à l’entrée de la cathédrale, sur laquelle était inscrit son nom, avec la mention premier ténor. J’ai appris il y a quelques années que cette magnifique église a été totalement détruite par un incendie.

Après le repas du soir, tandis que les filles s’affairaient à desservir, nettoyer, ranger, balayer, les parents s’installaient dans leurs larges fauteuils de cuir brun (dont le haut des dossiers et les accoudoirs étaient joliment sculptés) soit pour s’adonner à leur jeu préféré le cribbage ou simplement pour discuter et rigoler… mon père fumant sa pipe et ma mère une cigarette. Et, oui, ils étaient heureux et beaux à voir. Si je voulais grimper sur l’un d’eux, on me renvoyait à une grande sœur ou un grand frère. Je me sentais rejetée.

Au début de la deuxième guerre mondiale, nous écoutions quotidiennement l’honorable Winston Churchill, le premier ministre d’Angleterre de l’époque, via les ondes courtes. J’ai alors appris que le monde était bien malade. Que les bombardements nous menaçaient, même à Montréal. Ainsi, la nuit venue, nous devions éteindre toutes les lumières (ça s’appelait le blackout) et veiller à la chandelle, derrière les rideaux bien tirés.  Ma mère insista pour que nous récitâmes le chapelet avec l’archevêque de l’époque, monseigneur Paul Émile Léger, qui s’exécutait en ondes tous les soirs à sept heure.

Une nuit froide d’automne, j’ai rêvé que les soldats ennemis appuyaient des échelles sous la fenêtre de notre chambre et s’apprêtaient à y grimper avec des torches allumées qu’ils devaient lancer à l’intérieur. Mes sœurs me consolèrent pendant de longues minutes avant que je puisse me rendormir.

Puis vint le jour de la conscription. Quatre de mes frères furent appelés au service militaire, le cinquième n’ayant pas atteint ses dix-huit ans. Après réflexion en famille autour de la table et insistance de l’intéressé, ce dernier s’enrôla comme volontaire et joignit ses frères au camp d’entrainement. Une photo du groupe des cinq frères Taillefer, vêtus de leur uniforme, parue en page frontispice du quotidien montréalais de l’époque Le petit Journal.

Après l’entrainement, un de mes frères, Charles fut affecté au service de Poste Canada et travailla à l’élaboration du code postal tel qu’on le connait aujourd’hui. Il voyageait tout le temps à travers le Canada. Il y fera carrière. Deux d’entre eux, Clovis et Roger, obtinrent des postes de gestion à la fabrique de cartouches pour fusils de guerre. L’usine était  située à Brownsburg, dans les Laurentides. Tout au long de ce mandat, ils logeaient dans une pension à Brownsburg même et venaient à la maison toutes les fins de semaines. Le plus jeune, celui qui s’était inscrit volontairement, fut envoyé au front, comme on disait à l’époque et il en revint sain et sauf. Ma mère disait que c’était un miracle survenu grâce aux nombreuses médailles qu’elle avait cousues dans ses uniformes.

Ma sœur ainée avait, elle aussi, obtenu un emploi dans une usine de fabrique de balles. Elle rentrait à la maison complètement épuisée et ne participait plus aux tâches d’entretien.  Quant au paternel, il fut vite embauché à un poste de gestion au sein de ce qui était appelé le projet Wartime Housing, projet de construction de logements à prix modiques pour jeunes familles, en particulier les familles des soldats en mission. C’est à cette époque que nous avons commencé à revivre une certaine aisance. Faut dire qu’avant la grande dépression, ma famille vivait dans l’abondance, habitait un joli cottage de trois étages en banlieue de Saint Boniface, au Manitoba. Nous avons une photo de cette fort jolie propriété, deux voitures d’époque dans l’entrée, une pour mon père et l’autre, conduite par un chauffeur, pour la famille.  Mon père était, à cette époque, négociant en bétail pour la renommée boucherie de sa famille, les Dandurant/Taillefer de Montréal.  C’est dans le cadre de ses voyages dans l’ouest qu’il avait fait la connaissance de ma mère. On m’a raconté que Napoléon (mon père) avait flirté Georgiana (ma mère) pendant un séjour à l’auberge tenue par le frère de ma mère, lors d’un de ses nombreux voyages.

Cette nouvelle situation avec le projet Wartime Housing nous permis d’améliorer notre qualité de vie. Nous avons déménagé dans un beau logement au premier étage d’un duplex, adjacent à un immense jardin que nous avons exploité avec bonheur. Mon père avait dessiné un plan d’aménagement pour ce jardin. Au centre, une aire de repos était entourée de fleurs de différentes couleurs formant un V pour Victoire. De jolies chaises de jardin de différentes couleurs, posées sur d’énorme roches plates attendaient les visiteurs du dimanche. Ainsi, après la messe (tout le  monde allait à la messe en ce temps là), par beau temps, les gars amenaient leur petite amie prendre un verre de cidre au jardin. C’était un lieu de convivialité fort apprécié.

Au jardin, nous travaillions tous. J’étais affectée au désherbage entre les rangs de carottes… Je m’y soumettais, non sans regimber. Nous avions aussi un poulailler, au coin nord du jardin.  Construction fort jolie, issue d’un design de mon père et construit par lui-même aidé, des plus habiles de mes frères. Moi enfant, je trouvais ce lieu magique.  J’allais y chercher de beaux œufs, encore chaud, pour le déjeuner. Comme voisin, nous avions un vieux boulanger qui cuisait son pain chaque matin, embaumant le quartier de ce parfum de cuisson. Il allait par les rues, offrir ses baguettes fraiches en criant de sa charrette, tirée par un vieux cheval qui avait toujours l’air fatigué, prêt à s’écraser.

J’ai été une observatrice assidue de tout ce qui se passait à la maison. Dès qu’un membre de la famille s’apprêtait à écrire, dessiner ou peindre. Je m’installais, à genou sur une chaise tout près de lui, m’appuyant sur mes coudes, les mains sous le menton. Très souvent c’était mon père qui déployait de larges feuilles, des pinceaux et des gouaches rouge, bleu, noire, jaune pour y créer ces belles affiches pour les commerçants de la rue, qu’il troquait pour des victuailles. Et quand ma mère s’installait pour brosser ses longs cheveux, j’adorais l’observer. Elle gardait tous les cheveux restés dans la brosse, les démêlait, les conservait dans un fin papier de soie. Elle disait que ces cheveux seraient donnés aux sourds-muets, qui en feraient des perruques.  À la mort de ma mère, ils ont été brulés dans la fournaise.

Quand j’ai atteint l’âge d’aller à l’école, mes sœurs étaient chargées de m’y emmener par la main. Ma vision était fort déficiente. J’étais surprotégée, gênée. À la récréation, je restais le dos collé au mur, j’avais peur de tomber, Je ne savais pas parler à mes camarades, aux étrangers. J’avais des notes médiocres. On m’a assignée une place, tout au fond de la salle de classe et on m’a ignorée. J’ai quand même réussi à passer d’une année à l’autre sans échouer.

Puis vint le jour où la titulaire de la quatrième année m’a prise en charge. Elle s’appelait mademoiselle Marion. J’avais neuf ou dix ans.  Au premier jour de l’année scolaire, mademoiselle Marion nous accueille donc une à une et assigne à chacune une place. Nous l’appelions mademoiselle Marion. Elle était différente des autres institutrices. Elle portait des vêtements colorés et des bas de soie couleur chair, avec des souliers à talons hauts. Ses lèvres étaient d’un beau rouge vermeil et ses cheveux libres et frisés. Quel contraste avec les autres institutrices laïque de cette école, toutes de noir vêtues et sans fard, cheveux bien serrés dans un chignon. Jamais un sourire.

Dès que les petites filles ont été installées à leur place, mademoiselle Marion s’assied sur un petit tabouret, en bas de l’estrade, au même niveau que nous. Et, ramenant ses larges jupes et crinolines entre ses jambes, elle se met à balayer la salle de classe du regard avec un grand sourire.

«Racontez-moi comment se sont passé vos grandes vacances.»   

Chacune y allait de sa petite histoire. Les plus chanceuses étaient allé au chalet de famille à la campagne, d’autres avaient visité leurs grands-parents dans une autre ville et certaines avaient participé à des camps de vacances publics. Pour ma part, je n’avais rien à dire. Alors elle se leva et nous raconta ses vacances à elle. Ce moment fut un déclencheur de grands rêves pour toutes et chacune de nous.

«Quant à moi, dit-elle, j’ai réalisé le grand rêve de ma vie. Je suis allée en Europe en paquebot.»

Elle s’approcha de l’énorme mappemonde fixé au mur. Puis elle traça le parcours du paquebot sur l’Atlantique à l’aide d’une longue baguette. Ensuite, elle pointa les villes et les régions visitées. J’étais subjuguée, séduite. Il faut dire qu’à l’époque, j’avais une très mauvaise vue. Et mademoiselle Marion l’ayant remarquée dès mon arrivée, elle m’avait assignée un pupitre au tout premier rang.  C’est pourquoi cette démonstration à proximité avait eu un tel impact sur moi.

Elle se rassit et se mis à raconter mille détails de son voyage, les monuments, les grandes avenues, les forêts urbaines de Paris, les allées fleuries, le grand fleuve et les parcs de Londres. Elle précisa que la traversée avait duré huit jours.  Il fallait compter deux semaines justes pour l’allée et le retour.

«Mais dit-elle, quand vous serez grandes, il y aura des avions supersoniques si rapides que vous irez à Paris pour le week-end. Eh oui, départ vendredi, balade en bateau-mouche sur la Seine, visite de monuments et musées, de bons petits repas dans les cafés terrasses des rues bordées de grands arbres, puis, retour pour le travail du lundi matin.»

Ça m’a projetée dans un rêve sans fin. La géographie devint ma matière préférée. Les voyages imaginaires, le passe-temps de tous mes moments de loisir. Cette année scolaire-là fut ma meilleure. Elle me mena même à une bourse d’étude qui me permit de faire les classes supérieures réservées aux filles de l’époque.

La vie suivit son cours pour moi, études, travail, famille. Je lisais beaucoup. Surtout des livres reliés à l’histoire des pays européens. Et mon enfance passa si vite.

J’avais maintenant dix-neuf ans. Munie d’un certificat d’étude supérieure et parfaitement bilingue, j’obtins un premier emploi dans une firme allemande du nom de Keuffle & Esser. Ils se spécialisaient dans les instruments et fournitures pour architectes, ingénieurs, arpenteurs et contracteurs en bâtiments. Ma tâche consistait à faire la démonstration des outils destinée à cette clientèle et à préparer le contrat de vente. J’avais affaire à une clientèle spécialisée dans le domaine. J’y ai rencontré deux collègues fort gentils et très le fun comme on dit. Ils adoraient le petite frenchie qui riait tout le temps, dans cette froide ambiance anglophone. Un jour, le président de la firme m’appela dans son bureau, suite à l’annonce du décès de ma mère. Après avoir exprimé sa compassion, il me dit gentiment que je ne devrais pas penser à quitter mon poste pour la remplacer au foyer.

«Je sais que dans votre culture, les filles prennent les responsabilités de la maman qui s’en va, Il serait dommage que tu abandonnes un poste qui peut te mener loin.»

Je l’ai rassuré et j’ai compris qu’il était satisfait de ma performance. J’ai pourtant du finir par bifurquer de cette trajectoire, me marier, fonder une famille. J’ai eu trois merveilleux fils. J’ai finalement divorcé, dans le contexte, encore difficile pour l’autonomie des femmes, des années 1960.

Vint alors le jour où j’ai dû retourner sur le marché du travail pour supporter ma famille, suite à ce douloureux divorce. Le hasard me fit tomber sur un poste à combler, affiché par Air Canada dans le journal La Presse. J’obtint facilement le poste de préposée au service clientèle. C’était à l’époque de l’Expo ’67.

Mon employeur dispensait une formation de six semaines avant de faire un apprentissage de trois mois en poste.  Ensuite, on nous invitait à faire un voyage de familiarisation pour bien connaître nos services à bord et au sol des destinations. Ce voyage international se faisait… en une fin de semaine, La prédiction de mon institutrice se réalisait, en toute simplicité.

Ce fut le début d’innombrables aventures et expériences. J’appris principalement que ce sur quoi j’avais tant focalisé se réalisait. Mademoiselle Marion était une pédagogue exceptionnellement douée, je dirais éclairée. Elle nous enseignait à nous ouvrir à la vie, à croire que tout était possible. Elle nous donnait envie de changer les choses, de voir grand et surtout beau.

Mademoiselle Marion a changé la perspective des petites filles que nous étions, face à leur avenir. Elle et toutes ses semblables ont semée le germe de l’autonomie et du pouvoir personnel des femmes de ma génération.

Une réponse à “La prédiction de mademoiselle Marion (Jeannine Taillefer)

  1. Quel beau texte Jeannine et combien instructif, aussi bien au niveau des mœurs de l’époque que de la psychologie, de l’histoire. Ton enfance, même si commencée dans la misère de l’époque, semble avoir été heureuse grâce à des parents intelligents et responsables.mais aussi et surtout grâce à cette merveilleuse Marion qui a su t’intéresser à l’école. Belle vie qui bien sûr a eu son lot de moments difficiles mais tu as su vaincre l’adversité et trouver ton bonheur. Bravo Janine. Je t’ai lu avec un grand intérêt.

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