S. I. (par Guilhem)

Silence Immobile

J’ai vécu vingt ans de ma vie avant l’apparition de La Guerre des Étoiles… Vous imaginez?
C’était comment?
Ah, c’était le grand silence…
René Pibroch
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YSENGRIMUS — Depuis 1977 (année de la mise en place du tout premier film de la tonitruante saga Star Wars), la science-fiction se joue amplement dans le trop plein. Le bon gros trop plein jubilatoire, hein, comprenons-nous bien. Le trop plein des surboumes et party exaltés de nos primes jeunesses trépidantes. La S.F. en trop plein. Trop de bagarres, trop de conflits, trop de personnages, trop de chevauchées cosmiques, trop de vaisseaux, trop de bateaux, trop de lunes forestières, de planètes glaciales, désertiques ou lacustres, trop d’empires, trop de manichéisme, trop de blanc, de noir, de couleurs, trop d’un peu tout. Ce trop plein de bondance est suave. Il a son entière raison d’être et il est parfaitement appréciable, dans la logique d’un sous-genre spécifique de la science-fiction contemporaine, qui s’appelle, depuis de nombreuses années, le Space Opera. Mais, un beau matin, une question se pose. Serait-il possible d’un petit peu quitter l’ambiance effervescente et carnavalesque des dizaines de milliers de mondes dans lesquels toutes sortes d’empires et de formes de vies se polochonent, s’étrillent, se fédèrent et s’enchevêtrent sans fin, dans une ambiance souvent à mi-chemin entre le magique hirsute de la Fantasy et la bonne grosse S.F. pseudo-scientifique (tant expressionniste que largement ethnocentriste, pour ne pas en dire plus) des temps lointains de la toupie cosmique de Flash Gordon? Disons… serait-il possible de revenir à une ambiance plus sobre, plus froide, plus spatiale, plus stoïcienne, plus dans le ton silencieux, cyclopéen, tendu-tranquille, gorgée d’amplitude et de livide splendeur? Quelque chose comme… ce qui avait si fermement établi autrefois la sage stature de 2001, l’Odyssée de l’espace

Je crois bien qu’avec le roman S. I., Guilhem gagne sereinement ce pari, secret, involontaire et implicite, du grand retour au calme sidéral. Le dernier opus de ce volubile auteur nous ramène à une science-fiction du dépouillé, se déployant selon une expression et une formulation dont on sent à chaque instant, de façon intégrale et épidermique, qu’elle se passe, oui… oui… dans l’espace. Alors implacablement un des éléments les plus savoureux et les plus réussis de l’exposé va consister ici à laisser une portion importante de tout ce qui nous concerne dans l’implicite le plus lointain et le plus tranquille. On n’explique pas tout, on ne détaille pas tout, on laisse flotter, entre les lignes, les particularités contraintes et éthérées de l’ambiance historico-cosmique de fond. Nous en arrivons tout de même, au fil de la lecture, à apprendre que les humains vivent désormais dans l’amas d’astéroïdes de la ceinture de Kuiper. Ils ont donc quitté, depuis des temps séculaires et immémoriaux, le centre à planètes rocheuses du système solaire au profit de sa lointaine périphérie poly-rocailleuse et comèteuse. Et aussi, justement, les humains se déplacent avec des vaisseaux spatiaux, mais ces moyens de transport muets ne sont pas des grandes brimbales technologiques qui ressemblent à des navires, à des soucoupes volantes, ou à des fusées de lignes, non, non. Implicitement néo-écolo, les vaisseaux spatiaux de Guilhem sont ici rien de moins que des comètes ayant été subtilement harnachées par l’humain. Dans l’immense néant interstellaire, plusieurs des innombrables comètes de la ci-devant ceinture de Kuiper ont fait l’objet d’une appropriation, d’une littérale historicisation, qui les amène à devenir des véhicules. Ces comètes sont exploitables, manœuvrables, quoi que non exemptes de dangers, aussi terribles que calmes.

Le principal problème qui se pose, pour cette civilisation dite de l’Amas, civilisation peu discernable, éparpillée, dispersée d’astéroïdes en astéroïdes, et exclusivement humaine, c’est le problème de la démographie. La démographie est ici une particularité absolument cruciale, centrale, une question de survie. Tout, absolument tout, même les rapports de forces politiques les plus aigus, reste soumis à l’impératif cardinal d’arriver à maintenir et à perpétuer une masse critique démographique. Le nombre d’êtres humains a largement diminué depuis les temps dont on ne nous parle pas, pour des raisons qui ne reluisent pas… Et certains de ces véhicules-comètes sont en fait d’immenses couveuses, de gigantesques pouponnières qui servent à transporter les embryons de ce que seront les générations futures de la civilisation de l’Amas. Et lorsqu’on est le lieutenant ou la lieutenante, pilote et intendante d’un de ces vastes navires, si puissants et si fragiles, on est tributaire d’une très importante responsabilité. Si on manœuvre un de ces terribles esquifs, cela nous instille fatalement une résonance historique. Et le tout nous échappe, en grande partie.

Les contraintes politiques sont bien présentes, dans ce grand dispositif tranquille. On commence à tout doucement s’en apercevoir, d’abord quand on s’avise du fait que ces immenses véhicules n’opèrent pas du tout comme dans la science-fiction classique. Souvent, dans la S.F. conventionnelle, genre Star Trek, les grands vaisseaux spatiaux sont gérés un peu comme des navires au long cours. Leur état-major est lointain, abstrait, respectueux des initiatives locales et ces fiers bâtiments voguent largement par eux-mêmes, comme en haute mer. Ils sont confrontés, en toute autonomie, à l’océan nocturne du fatras cosmique. Diplomates ou ferrailleurs implicites, ces explorateurs ou patrouilleurs du cosmos misent amplement sur leurs propres aptitudes personnelles, si on peut dire, pour affronter la réalité cyclopéenne qui les attend passivement. Or, dans la civilisation de l’Amas, c’est pas comme ça que ça se passe, non, oh non. Nos véhicules-comètes sont ici, ni plus ni moins, que fermement ceinturés par leurs tours de contrôle. J’ose ce désignatif mais vous comprenez bien qu’il est largement métaphorique. On ne parle pas ici de tours de contrôle au sens bassement aéroportuaire du terme. On a plutôt affaire à un dispositif délocalisé de contrôle qui d’ailleurs s’appelle tout simplement Contrôle. Et ce Contrôle est une configuration d’encadrement qui est toujours implicitement présente lorsque la lieutenante ou le lieutenant oriente son vaisseau, dans les différents espaces où il se doit d’opérer.  C’est du micro-management dans le contrôle de vol, si vous voulez. On se rend donc graduellement compte que l’on opère dans une société hautement surveillée, une société où chacune des activités du lieutenant ou de la lieutenante sont enregistrées quelque part dans cette surface d’interface de contrôle. On se cache souvent de Contrôle, au demeurant. On s’en méfie, on s’en démarque, on râle contre. Ce n’est pas l’aventure exploratoire. Ce n’est pas la marine au long cours. Ce n’est pas Surcouf. Ce n’est pas les pirates et les corsaires. On est plutôt dans une ambiance policée, feutrée et autoritaire, de type aviation civile. Si vous commettez un impair en vol, de sérieuses conséquences politico-juridiques vous attendent.

Un autre phénomène d’ambiance parfaitement intéressant, dans l’univers qu’installe très subtilement Guilhem, c’est que la quasi-totalité des personnes et des personnalités en action sont accompagnées d’un drone. Ce drone est un partenaire de travail, mais aussi un compagnon de vie. Et la lieutenante que nous suivons possède même un drone qui s’appelle Amitié. C’est en soi éloquent. Ce drone est aussi omnipotent que R2-D2 tout en étant aussi disert et facétieux que C-3PO (la couardise en moins, dans ce second cas). Le drone Amitié, c’est le fidèle comparse exclusif. Il confirme, si nécessaire, la terrible et implacable solitude de l’espace froid, immense, anonyme et sidérant-sidéral. Je n’ai pas pu m’empêcher, en observant le fonctionnement de ces drones en rapport avec leurs compagnons humains, d’avoir une pensée attendrie pour nos téléphones portables. Dans le monde de l’Amas, je projetais les jeunes gens et les jeunes filles de notre temps, qui ont toujours leur téléphone portable personnalisé à la main. Et ce modeste support ancillaire est de plus en plus gorgé d’informations, de raccords et de connexions avec la totalité de leur vie sociale. Il leur parle même déjà, parfois. Je me suis alors dit qu’effectivement, dans un univers de science-fiction, pata-futuriste, bien conçu et pas si lointain, le téléphone portable pourrait devenir carrément une entité robotique autonome. Un drone-ami. Les drones serviteurs et compagnons de vie de Guilhem m’ont aussi rappelé le personnage de Gerty, dans le film Moon de Duncan Jones (2009). Ici, comme chez Jones, le drone de notre lieutenante n’appartient qu’à elle (contrairement aux drones Star Wars qui, eux, sont des serviteurs génériques). Le drone assume alors le rôle de toutes les banques de données imaginables et permet à ladite lieutenante d’aller se chercher tout le lot d’informations qu’elle requiert, selon ses besoins spécifiques, professionnels ou intimes. Tout le lot d’informations et pourquoi pas aussi… le lot d’affect? Et c’est ici, encore une fois, que les choses se jouent dans le dos d’une insidieuse autorité extérieure, une autorité que l’on sent omniprésente, inquiétante, presqu’aussi cosmologique que le cosmos lui-même. C’est que la lieutenante que nous suivons, et à laquelle, de plus en plus, nous nous identifions, bidouille secrètement son drone, de façon à l’amener à dégager des qualités fortement péri-humaines, notamment… justement… amicales. Et ce bidouillage est totalement occulté et illicite… tant et tant que lorsque des figures d’autorité se manifestent, vlan, à l’aide d’un procédé mystérieux, on retire pronto le bidouillage et on ramène le drone Amitié à son statut tout à fait glacial et stylé de simple robot d’accompagnement.

Dans ce vaste dispositif, très slow-motion d’allure, très solitaire aussi, tout bouge de façon ultra-rapide, mais en se transposant vaporeusement dans l’immense lenteur de l’espace. Et là, la politique va bien engluer les choses. On va découvrir un ensemble de conflits et de tensions entre un oligarque et une structure décisionnelle totalitaire mi-ratiocinante, mi-cléricale, qui porte le nom assez inquiétant de Silence Immobile (S.I.). D’autre part, la lieutenante que nous suivons, que nous devenons, sera éventuellement promue commandante. Et elle va, bien involontairement, nous colporter à travers les tergiversations boiteuses et les glaciales batifoles de sa vie émotionnelle et amoureuse. Son univers personnel sera, lui aussi, largement occulte, parce que tout ce qui est bambochage, fêtes, amusements, amusettes, idylles, galipettes… semble être strictement géré, sinon prohibé, dans cet univers cosmique et sociologique. Et, de fil en aiguille, un peu comme une sorte de Katniss Everdeen des immensités inter-astéroïdales, cette captivante personne, décalée et réservée, va devenir, totalement malgré elle, une figure politique majeure. À ce titre, elle sera confrontée à des enjeux terribles impliquant tortueusement des femmes et des hommes, jeunes et vieux. N’en disons pas plus. Arrivera-t-elle à faire face de façon adéquate à cette vastité abstraite des espaces, des passions et des pouvoirs? Oh, motus. La conclusion à laquelle on arrivera est que, dans l’espace, en ce vide cosmique intégral, même quand tout a été préalablement soigneusement calculé, on n’est jamais à l’abri du petit maudit météore aléatoire parfaitement inattendu, qui vous glisse entre les doigts, si vite et si lentement, à la périphérie du système fatal de toutes nos attentes…

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Guilhem, S. I., Montréal, ÉLP éditeur, 2022, formats ePub, Mobi et papier.

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